Chapitre 1- I
Notre monde, dans une petite ville.
Une jeune femme, dans la vingtaine, est en poursuite après le temps. Dans l’urgence, la sueur de l’effort se mêle à celle de la peur d’arriver trop tard.
Vingt minutes plus tôt, elle a reçu un appel du bureau de la protection de la faune sauvage de sa région. Un ours serait sorti de la forêt en bordure de la ville pour chercher de la nourriture. Pris en chasse par des jeunes gens alcoolisés et ébétés, il se serait blessé en fuyant sur des débris de bouteilles cassées. - Bon, en général ils sont déjà pas bien malins avant de boire… Et je vous laisse imaginer qui a cassé les bouteilles… -
L’interlocutrice était bien embêtée au téléphone. Mais elle semblait plus exaspérée qu’embarrassée. Ce genre de comportement n’est pas aussi rare que l’on aimerait le croire. Pour la jeune femme en train de courir, ce n’est pas très nouveau non plus. Et elle sait que si on l’appelle, c’est que la situation est plutôt urgente. Désespérée même. Le peu de vétérinaires aptes à s’en occuper sont tous indisponibles et n'arriveront pas à temps sur les lieux. La jeune femme ne travaille pourtant pas du tout pour le bureau. Mais elle est connue de leurs services pour les avoir aidés à multiples reprises.
Partie en urgence, la jeune bénévole n’a pas pu se préparer au terrain. Elle manque de tomber en glissant dans la boue à son arrivée. Un des agents sur place l’attrape par le bras.
« Hop-là, ça va Eliana ? demande-t-il.
- Oui et vous ? répond-elle en reprenant son souffle.
- Eh bien, content que tu sois là. Les trois abrutis alcoolisés ont été maîtrisés. Mais les policiers ne veulent pas partir avant de voir l’ours emmené ou éliminé, explique-t-il.
- Pourquoi faut-il toujours qu’ils prennent les plus faibles pour se sentir plus forts ? Ça m’insupporte, souffle-t-elle avant d'observer la situation.»
Elle se rapproche doucement de l’animal. À une vingtaine de mètres, elle s'arrête pour le regarder de plus près. Mais pour un ours apeuré et blessé c’est peut-être un peu trop proche. Pourtant c’est comme s’il ne l’avait pas remarqué, ou alors que sa présence ne le dérange pas plus que la situation en elle-même.
Soudain, Eliana inspire profondément et ferme les yeux. - C’est sûr que devant un ours enragé, fermer les yeux est la solution... Non. Ne faites surtout pas ça. - Elle se concentre comme pour visualiser l’animal. Oui je sais, tu as mal. Je ressens ta douleur et ta peur, pense-t-elle profondément. Comme si elle essayait d’établir un lien par l’esprit.
« Ça y est elle le fait, s’exprime l’agent de tout à l’heure.
- Comment ça ? demande son collègue.
- Tu ne l'as jamais vu faire ? s’enquéri-t-il avant de voir la réponse sur le visage de son interlocuteur. Eliana a une technique très spéciale. Presque magique pour calmer les animaux. Et elle n’a jamais raté, raconte-il en la regardant faire.
- Elle est si forte que ça ? On dirait pas, répond l’ignorant.
- Observe par toi-même. Mais je te préviens. N’essaie jamais, ô grand jamais, tu m’entends, de faire pareil. Tu te ferais tuer, conclut l’agent. »
Le collègue, l’expression emplit de questionnement, regarde alors la scène. Il croise les bras comme s’il attendait d’être impressionné. Il y a de quoi après la réputation qu'elle a auprès de son coéquipier.
Au même moment, la jeune femme ouvre lentement les yeux puis patiente. L'eau contenue dans la boue s'infiltre par le tissu de ses chaussures. Mais le froid de l’eau fait pâle allure face à l'étrange chaleur que dégage son corps. Presque palpable. Et étonnamment réconfortante. L’instant semble se figer autour d’elle et l’animal. Enfin, ses yeux verts mousse aux notes de miel rencontrent les yeux chocolat de l’ours. Ça y est, c’est le moment ! se dit-elle avant de faire un premier pas hésitant.
L’animal semble accepter ce geste. Et sans que lui-même s’en aperçoive, il est happé par l’attention de l’humaine. Au point où il a cessé tout mouvement. Mais toujours dressé sur ses pattes arrière. Comme un arrêt sur image.
Pour n’importe qui qui regarde, la scène est saisissante mais surtout incroyablement dangereuse. Et quand personne ne se verrait bouger dans cette situation, Eliana fait un second pas. Puis doucement elle en fait un troisième. Sans jamais quitter le regard de l’ours.
À la surprise de tous, sauf de l’agent, l’ours ne réagit pas. Les policiers encore sur scène, fusils en mains, se demandent si ce n’est pas justement le bon moment pour abattre l’animal. Mais ils ne peuvent pas prendre cette décision. Ils regardent alors l’agent du bureau de protection de la faune sauvage en milieu urbain. Mais le quinquagénaire leur fait un non de la tête. Les yeux écarquillés par leur stupéfaction, ils s’obligent donc à rester spectateurs. Presque déçus, ils gardent tout de même un œil vigilant.
Eliana désormais à quelques pas seulement de l’animal se concentre pour ne faire aucun mouvement brusque. Elle garde la connexion visuelle avec l’ours et présente sa main, paume vers le ciel à mi-hauteur. L’ours, de plus en plus calme, s’abaisse lentement. Il brise le contact visuel pour renifler la main de la jeune femme téméraire - ou stupide -. Ne sentant aucun danger, l’ours pose finalement ses pattes antérieures au sol. Catastrophe ! Une douleur perçante parcourt le membre de l'animal, de sa paume jusqu’au-dessus du coude. Il se relève d’un coup en hurlant de douleur. Agitant sa patte comme pour en repousser la peine lancinante qui la traverse. Sans jamais toucher la jeune femme, comme s’il y faisait attention. Et ce, malgré le côté incontrôlable de la situation.
Face à cette réaction, Eliana reste calme. Mais les officiers de police se sont rapidement mis en position de tir. Ils jettent un regard à l’agent sur leur droite, sueur sur la tempe. Mais à leur désespoir, l’homme leur refuse toujours le tir. Les bras tremblants de doute, ils abaissent encore une fois leurs fusils, mais lentement. Comme pour être à moitié déjà prêt au prochain mouvement brusque de l’animal.
C’est les yeux grand ouvert que la jeune femme, en plus de ne pas reculer, attrape la patte de l’ours de ses deux mains.

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