Chapitre 2 - II
« En tout cas, j’ose imaginer que tu m’invites pour la nuit ? s’incruste-t-elle en tendant une des tasses à la jeune femme au visage neutre et le regard ailleurs.
- Bien sûr, répond Eliana sur le ton de l’évidence en prenant l’infusion, le sourire aux lèvres, les yeux encore timides.
- Super ! s’excite son amie. Car on doit se mettre à jour sur les séries et les webcomics qu’on a dévorés ces derniers temps. Et mon Dieu ça va prendre du temps, annonce-t-elle l’expression de son visage pleine d'enthousiasme.
- Mais oui ! réplique Eliana avec autant d’énergie qu’un lundi matin après une bonne douche. Mais tu as dû en voir et en lire plus que moi… C’est pas avec le réseau du village que je vais pouvoir regarder des séries sans devoir mettre en pause au moins une fois toutes les quinze minutes. Et le pire, c’est les webcomics, quand l’image que je suis censé lire ne charge pas mais que celle d’après a déjà commencé à charger, souffle la jeune femme visiblement las du faible réseau.
- Si seulement tu habitais avec moi, tu pour…commence Nola avant de croiser le regard prêt à retorquer de son amie. M’enfin, je suis sûre que tu en as vu et lu plein. Tu es une véritable accro, peut-être même plus que moi, reprend-elle.
- Ah oui ? Je pense que niveau addiction, on s’équivaut, répond Eliana en lui faisant un clin d’œil complice. Bon aller vas-y commence. »
Eliana prend une première gorgée d’infusion en écoutant son amie déblatérer des milliers de détails à la fois. La chaleur de la boisson qui coule le long de son œsophage apporte un réconfort immédiat. Les douces notes florales de la passiflores et le parfum de la lavande, qui laissent en bouche une sensation de fraîcheur, la bercent de zénitude.
La soirée s’écoule doucement. Les deux amies visitent toutes sortes d'émotions et de réactions en contant les histoires qu’elles dévorent sur leur écrans quotidiennement. Leurs échanges les accompagnent même jusque dans la chambre où elles s'endorment enfin, le sourire satisfait sur leurs lèvres bientôt relâchées.
Une semaine passe. Le quotidien d’Eliana n’a pas vraiment changé durant celle-ci. La seule différence c’est que Nola animait les soirées de discussions, toutes basées sur les séries télévisées et les histoires sur mobile. Et tel un ange gardien, elle veillait sur elle durant la journée et dormait avec elle la nuit. Mais maintenant cet ange gardien se doit de retourner à la ville pour reprendre le travail.
Mais alors qu’Eliana et sa sœur de cœur sont sur le point de quitter le palier pour aller à l'arrêt de bus, à la sortie du village, elles entendent quelqu'un crier son nom au loin. Comme le cri d’un corbeau qui fend le silence frais de l’automne. Il est déjà dix-neuf heures, la nuit commence à tomber. Cela n’est pas bon signe, cela n’est jamais bon signe. Ça sent le roussi comme on dit ! Et notre héroïne le sait. Ce n’est pas un cri qui appelle au renfort ou au service. C’est un cri de terreur qui signifie “à l’aide”. Elle l’a déjà entendu. Une fois. Cette fois-là. La nuit où tout à commencé. Celle qui l’a rendue témoin du pire. Celle où les poules qu’elle pensait pouvoir sauver étaient déjà toutes décapitées et dont les ailes avaient été arrachées. Une vision d’horreur qu’elle a vécu comme une défaite. Sans oublier le frisson glacé qu’il lui avait traversé la nuque quand on lui avait alors appris juste après que le voisin avait, lui aussi, vécu le pire.
L’anxiété s’empare de ses jambes. Ses pensées s’arrêtent sur ce souvenir douloureux et terrifiant puis un vide s'installe. Et en l’espace de quelques secondes, qui parurent des heures pour Eliana, elle reprend le contrôle de ses jambes et se lance à corps perdu dans une course effrénée contre le temps. Elle se retourne brièvement un peu plus loin pour crier à Nola :
« Appelle la police ! C’est lui, j’en suis sûre !
- Eliana, n’y vas pas c’est trop dangereux ! réplique son amie tout aussi fort. »
Trop tard, Nola a à peine eu le temps de finir sa phrase que sa meilleure amie était déjà trop loin. Elle s’empresse de prendre son portable et, les mains tremblantes de peur, essaie d’appeler. « Foutu réseau ! » pense-t-elle en paniquant.
Pendant ce temps, Eliana suit celui qui était venu crier son nom. Elle voudrait courir plus vite, mais lui ne le peut. Il n’est plus tout jeune. « C’est pas vrai ! Ça va être quoi cette fois ? » se demande la jeune femme au bord de la panique. Mais ce n’est pas le moment d’avoir peur, c’est le moment d’être courageuse. « Nola a sûrement déjà appelé les secours. Il suffit juste de leur faire gagner du temps pour arriver, » se dit-elle pour se rassurer.

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