Chapitre 3 - I

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À des années-lumières de là, ou dans une dimension totalement différente… Nul ne le sait. Pas même moi. Il ne faudrait pas trop m’en demander non plus. Des gouttes tombent sur le sol humide et leur écho résonne sur les parois d’une grotte. La lumière du jour peine à passer à travers les fissures de la roche abîmées par le temps et les intempéries. L’air est moite, le lieu est sombre et au fond de la cavité se distingue une statue. Ou ce qu’il en reste... Une lueur presque magique scintille faiblement avant de s'épuiser devant elle. Et devant la sculpture, sur des mains de pierre, un petit corps semble lentement commencer à bouger. Une enfant simplement vêtue d’une robe en lin se réveille.

– Ma tête… dit-elle en peinant.

Une douleur lourde et oppressante lui donne l’impression d’avoir reçu un coup de massue. Une voix venue de loin retentit dans son esprit, comme un cri. « Eliana ! » Ce nom résonne si fort qu’elle pense presque l’entendre. Mais ce cri s'éloigne peu à peu pour devenir silence.

Après un court instant, la petite fille observe son environnement en commençant par ses mains. « Mais ! Ce n’est pas mes mains, elles sont toutes petites et douces et… se surprend-elle. Elle touche son visage, regarde ses jambes encore étendues devant elle et qui suis-je ? se demande-t-elle alors. »

Pour tenter de mieux évaluer la situation, elle se lève. Du moins, elle tente. Ses jambes frêles ont l’air de n’avoir jamais marché. Elle se redresse et fait le tour des mains de pierre en s’appuyant dessus comme un support. Elle tient progressivement debout et s’en va alors marcher doucement, pas à pas, vers la statue mal en point. Elle a beau la regarder, la petite fille ne comprend toujours pas ce qu’elle fait là. Elle se tourne donc pour explorer un peu plus les alentours et chercher une sortie.

À première vue, aucune issue flagrante. Mais l’enfant repère un petit passage. Un dernier regard en arrière et elle s’engouffre dans le couloir étroit à travers la roche. Elle se surprend presque à ne pas y réfléchir à deux fois. Ses pensées sont claires et simples. Sortir est tout ce qui compte. Et un enfant, ça a soif d’aventures.

D’abord debout, elle doit finalement continuer à quatre pattes. C’est si étroit que ses épaules ressentent l'humidité de la roche qui l’entoure. Peu habillée, elle écorche ses genoux au fur et à mesure qu’elle avance. Mais la douleur est secondaire. Elle se concentre sur l’air frais et sec qui vient lui caresser le visage.

Elle continue ainsi en se faufilant tant bien que mal à travers des brèches plus étroites les unes que les autres. Et, malgré ses efforts, la fatigue lui semble étrangère. Peut-être est-ce là la jeunesse. Ou simplement le pouvoir de se concentrer sur un objectif précis. Même la fraîcheur des parois qui enveloppe son corps, encore fragile, ne l’atteint pas. Heureusement, la sortie n’est plus très loin. Elle a beau ignorer tout le reste, son corps, lui, a ses propres limites.

Enfin dehors elle se sent plus libre que jamais mais… Une fois les yeux grands ouverts, elle est encore plus perdue qu’avant. « C’est quoi ce bor… cirque ? Qu’est-ce qu'il s’est passé ? Et, où suis-je à la fin ? se demande-t-elle. »

La petite fille est seule, les genoux bien écorchés, au beau milieu d'immenses ruines. « Un temple… ? réfléchit-elle. » L'allure des pierres taillées et la façon dont la nature à repris ses droit lui font vaguement penser à ce qu’elle a déjà vu. Mais… sur quoi ? Ses souvenirs sont flous. Parfois elle pense reconnaître ou même savoir mais finalement l’idée s’en va avant même qu’elle ne puisse l’analyser.

Pas le temps de s’attarder sur des détails. Elle doit trouver de l’aide. Et pour cela, il faut trouver un chemin. L’enfant souffle d’avance. Car la forêt, déjà grande, semble immense pour quelqu’un qui fait à peine un mètre de haut. Elle ne peut même pas savoir combien de temps il lui reste avant la nuit.

– Quand faut y aller… commence-t-elle.

Y aller, mais par où ? Peu importe. Elle finira bien par arriver quelque part ou tomber sur quelqu'un. Dans tous les cas, il faut bouger. Car il est clair que personne ne viendra ici.

Elle fait quelques pas. Mais elle hésite encore dans quelle direction aller. Alors elle ferme les yeux et tourne sur elle-même avant de s'arrêter.. Un sourire enfantin se dessine sur son visage. Le bras tendu, elle pointe dans une direction. Puis, elle ouvre de nouveau ses beaux yeux aux nuances claires orangées comme de l’ambre au soleil.

– Par là ! s’exclame-t-elle.

Sa décision prise, elle entre dans le paysage boisé. Une brise fraîche soulève quelques mèches de ses longs cheveux au reflet de miel. Ce léger souffle transporte une odeur de pin, de sève et de terre. Ces notes olfactives remplissent la jeune fille d’un sentiment joyeux et satisfait. Un bonheur si simple qu’il faut s’y intéresser pour le ressentir pleinement.

Les épines de pin et les quelques feuilles mortes qui couvrent le sol le rendent moelleux. Et c’est tout ce dont la petite fille pouvait espérer. Si elle s’en souciait. Mais seule l’aventure emplit son esprit pour l’instant. Elle s'arrête ici et là pour observer et apprécier toutes ces choses nouvelles. Des plantes sont presque familières mais d'autres sont incroyablement intéressantes. Il en est de même pour les arbres, les insectes et les oiseaux. C’est seulement quelques heures après son entrée dans la forêt qu’elle prend conscience qu'elle est pieds nus et qu’à la tombée de la nuit, il fait plutôt froid.

Après avoir passé ses premiers instants à explorer ce monde, l’enfant comprend que le chemin va être long. Pas forcément en distance mais en efforts. Et plus le jour disparaît, plus la fraîcheur de la nuit l’enveloppe. L’obscurité crée le mystère là où elle pouvait y trouver des repères. Et peu à peu elle se sent petite, seule et vulnérable.

L’humidité du sol s'échappe sous forme de vapeur imperceptible. L’air se condense et l'atmosphère s'alourdit. La nuit s'installant rapidement, la petite n’a pas le temps de s'intéresser au petit confort que cela lui procure. Elle doit chercher un lieu où dormir. Elle le devine, continuer sans rien y voir est moins prudent que de dormir à la belle étoile. Si elle venait juste de naître, elle serait juste perdue et désemparée. Mais la conscience d’une autre vie semble parfois offrir un peu de son expérience.

Elle se met à chercher un abri pour s’abriter du vent et possiblement de la pluie. Des animaux sauvages ? Elle pourrait s’en inquiéter mais, à part des insectes, des oiseaux et des bruits de petits mammifères sous les feuillages, elle n’a rien vu ou entendu d’autres. La fatigue commence à frapper son petit corps frêle. Alors en plus de l’épuisement, le froid de la nuit commence petit à petit à lui ronger les pieds.

Au moment où elle commence à abandonner ses recherches pour aller dormir contre un arbre, elle aperçoit à travers l'obscurité l’endroit parfait. Trois troncs sont couchés les uns sur les autres. Et au milieu se forme comme un nid ou un berceau. Ni une, ni deux, elle se dirige vers son lit. Mais encore une fois, avec la prudence d'une âme plus vieille que son corps ne laisse croire.

Elle s'installe au centre, tout est froid et humide. Mais la proximité du bois crée l'illusion d’une couverture invisible, qui la réchauffe presque. Un confort plutôt, plus mental que physique. La chaleur du petit être humain imprègne le sol. Toujours aussi couvert d'épines de pin, il la lui renvoie comme un bon matelas. Et ça lui suffit.

Une fois posée, elle se laisse atteindre par tous les sons inaudibles le jour. Les gouttes d’humidité qui tombent des feuilles pour s’écraser par terre, le chant des oiseaux de la nuit et les mouvements invisibles de la faune locale. Elle ne tarde cependant pas à s’endormir. Pas de question, pas de doute, pas de peur. Les yeux fermés, le sourire innocent et ravi habillant son visage s’efface au gré du sommeil.

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