Chapitre 3 - II
Le lendemain, l’enfant se réveille dans un paysage envoûtant et brumeux. Et sa première impression c’est qu’il fait froid. Ou plutôt, elle a froid. Non pas à cause de la température ambiante mais de son simple vêtement trempé par l’humidité de la nuit. Si elle savait comment, elle ferait un feu. Mais en plus de ne pas savoir comment faire, elle n’y pense pas le moins du monde.
Elle se lève tranquillement, sans trop penser à sa robe. Puis, elle regarde autour d’elle pour se souvenir de la direction par laquelle elle est arrivée. Ce qu’elle fait sans trop de mal. La petite fille prend donc la voie opposée. Et tout allait bien jusqu’au moment où son corps lui rappelle l’évidence. Un être vivant ne va pas bien loin sans ressources. La bouche pâteuse et le ventre qui grogne, elle doit maintenant trouver un moyen de satisfaire son estomac.
Tout en poursuivant son épopée, elle essaie de se focaliser sur les sons. Elle tente d’entendre une source d’eau, le chant d'une rivière, les battements d'une cascade, la mélodie d’un ruisseau. Elle ne pose pas de stratégie. Elle fait de manière instinctive.
Ce n’est qu’après avoir couru, sautillé et observé avec une curiosité naïve, et immature, qu’elle s’approche enfin d’une rivière. Ses oreilles réagissent à l’approche du bruit recherché. Comme si elles savaient à quoi s’attendre. Encore une fois, elle se dirige dans la direction de ce bruit dans un esprit de découverte.
Elle s’approche de l’eau. Et s’abaisse pour d’abord la regarder. L’eau est translucide, et si claire que l’on y voit les poissons sans peine. Puis elle y appose la main pour la toucher de la paume et pas juste des doigts. Cette fois elle ressent sa fraîcheur comme si elle passait de sa main pour parcourir son corps. Fraîche, mais pas froide. Rentre dedans pour voir, on en reparlera. Enfin, elle ferme les yeux pour se concentrer sur son sens olfactif et là c’est une brise vivifiante et pure qu’elle accueille dans ses poumons.
Satisfaite, le sourire aux lèvres, elle rouvre ses beaux yeux en amandes, se prépare et se rince le visage et boit. Dans son action, son regard capte une forme étrange de l’autre côté de la rivière. Un… animal ?
La créature la regarde également. Elles restent quelques instants, ainsi immobiles, à s'observer l'une l’autre. Finalement, l’étrange animal brise l’emprise visuelle pour s’abreuver.
La petite prend une gorgée timide, puis une deuxième plus confiante. Mais elle préfère s'arrêter là. Sa conscience d’une vie passée est mal à l’aise à l'idée de boire directement depuis la rivière. Elle se relève ensuite et décide de suivre la rivière dans le sens opposé au courant. Elle jette un coup d'œil de l’autre côté et remarque que l'étrange créature l’observe encore. Et, au fur et à mesure qu’elle marche, l’animal avance aussi dans la même direction, légèrement en retrait.
Son âme d’enfant s'émerveille et se réjouit d’une telle scène. Sa conscience d’avant, elle, est réticente à l’idée de se laisser séduire par la curiosité. Mais la petite fille d’aujourd’hui suit son instinct et décide d’ignorer la crainte. Elle continue donc sans trop s’en inquiéter.
Plus étrange encore. C’est comme si, au fond d’elle-même, elle ressent les intentions de l’animal. Par exemple, là, il observe, curieux, aucun danger. C’est pour cela qu’elle ne cède pas à la peur. Et qu’elle remonte le cour de la rivière, joyeuse, sans se retourner.
Sans s’en rendre compte, l’enfant se retrouve à monter la montagne au lieu de la descendre. Si elle s’y intéressait plus qu'à la faune et la flore environnante, elle s’en apercevrait. Comme une enfant dans un magasin de jouets. Elle s’excite sur tout ce qui lui semble étrange et nouveau. Et autant dire qu’il y en a beaucoup.
C’est dans ce même esprit qu’elle se prend le pied dans une racine d’arbre et chute. Pendant deux courtes secondes, la réalité l’arrache à son fantasme. Le temps d’entendre la bête de l'autre côté de la rivière feuler. Mais la petite fille se relève en ignorant l'égratignure que la racine a infligée au pied. Souriante, l’esprit heureux, elle continue alors son voyage. À ce point, même l’animal s'inquiète plus qu’elle.
Elle s'épuise plus vite qu’hier. Les ressources de son corps s'amenuisent à mesure que le temps passe. Dans l'après-midi, elle se pose alors contre un arbre, pensant faire une sieste. Mais elle ne se réveille qu’au lever du jour.
Cette fois, la faim lui tord l’estomac et la soif lui assèche la bouche. Mais c’est une sensation encore plus nouvelle qui la fait réagir. Un liquide chaud ruisselle le long de sa jambe. Une odeur âcre lui chatouille les narines. « Oh non. Me dit pas que j’ai fait ça. Me dis pas que je viens de m’uriner dessus. La honte, se dit-elle. » La honte ? Qu’est-ce que la honte ? La petite ne reconnaît pas ce sentiment. Elle est tiraillée entre sa toute nouvelle expérience dans ce monde, la naïveté de son corps d’enfant et sa conscience qui semble avoir un vécu plus ancien.
Elle se sent sale sur elle-même. Mais son estomac réclame encore plus fort de la nourriture. C’est à ce moment qu’elle aperçoit comme des baies ou des fruits posés au sol près d’elle. Instinctivement elle regarde de l’autre côté de la rivière. La créature qui l’observait tourne soudainement la tête. Ce qui amuse la petite.
Sans trop y réfléchir, elle se met alors à en manger un. Cela ressemble à un raisin noir. Mais le délice sucré qui coule le long de sa gorge lui donne une impression de jus concentré de framboise. Elle mange alors la petite poignée de fruits sans se freiner. Elle voudrait en garder dans la main, mais elle n’a rien pour le stocker. Alors au lieu de devoir le tenir en main longtemps, elle finit par abandonner cette idée. Elle s’en va ensuite vers la rivière et semble chercher quelque chose. Elle cherche en fait un endroit où le courant est moins fort. Quelques pas plus tard, elle en trouve un.

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