Chapitre 4 - I
Quelques foulées plus loin, les oreilles de la panthère se tournent vers un bruit quelque peu étrange. Comme de petits claquements de bouts de métal qui se touchent. Sa tête se redresse donc et la créature ailée interroge son sens olfactif. Les moustaches tendues, elle capte une odeur, encore faible, qui a une particularité que la panthère recherche. Elle doit s’en rapprocher pour s’en assurer. Mais elle pense avoir trouvé ce qu’elle cherchait.
En suivant les informations reçues, elle se dirige vers un chemin créé par l’Homme à travers la forêt. Elle en est maintenant convaincue. C’est bien des humains qui arrivent dans sa direction. Un détail lui hérisse pourtant le poil. Ce cliquetis lui rappelle un type d’humain qu’elle n'apprécie guère. Des soldats. Son instinct la fige. Son cœur s’accélère. C’est plus fort qu’elle, la mâchoire serrée, les canines apparentes, elle adopte une position de défense.
Dilemme. Que faire ? Elle n’a pas confiance, mais la petite humaine a besoin de ses semblables. Elle n’oserait s’en occuper seule dans cet environnement dangereux. Elle regarde lentement le chemin derrière elle, puis devant. Les griffes sorties, elle hésite entre deux possibilités. Fuir, les humains peuvent être tout aussi dangereux que les autres animaux et créatures. Rester, espérer tomber sur de bons humains mais risquer de se faire capturer.
Son instinct lui fait faire un pas, lent et mesuré, en arrière dans un silence assourdissant et une tension palpable. L’effluve typique des fluides acides des humains se précise. La lueur de leurs torches se dresse sur les murs de verdure et le sol terreux. Le clic-clac de leurs armures est de plus en plus fort. Ce concert de bruits et d’odeurs désagréables, elle en a de mauvais souvenirs.
Leurs ombres se dressent sur le chemin et leurs silhouettes se dessinent à l’horizon. La panthère regarde à nouveau en arrière. Il faut se décider. Moi je dis, elle pose l’enfant et fuit. Et vous ?
Le choix est grand, mais c’est le souffle tiède et affaibli de la petite que la créature ressent, à travers sa fourrure, qui lui fait prendre sa décision. Rien ne lui plaît là-dedans. Absolument rien.
Son corps, déjà crispé, se raidit davantage. Sa chaleur corporelle augmente à mesure que ses muscles s'échauffent sous l’effort. Elle ne peut entièrement dire non à son instinct primaire et recule le plus lentement possible à mesure que les silhouettes se rapprochent. Ses cordes vocales vrombissent d'abord légèrement et un râle de tension commence à émerger du fond de sa gueule.
Dorénavant à une vingtaine de pas, la panthère se met en retrait sur le côté. Sa masse sombre s’inscrit dans le décor tandis que ses pupilles percent l’obscurité en réfractant la lumière.
Elle ne cherche pas forcément à se cacher, mais tout son corps en appel à la vigilance. Alors les premiers soldats ne la remarquent pas. Son râle, bien que léger et presque inaudible, est couvert par le brouhaha des pas coordonnés des soldats. La fumée des torches s’élève vers le ciel et la chaleur se disperse aux alentours.
Quelques rangs d’humains en armures défilent devant les yeux vigilants de la panthère. Et, soudain, elle aperçoit une géante boîte en bois colorée portée par des humains en simple tissus. Une odeur florale essaie de se frayer un chemin parmi les effluves de sueurs, de cuir et de métal chauffé. Un tel parfum, ici ? La panthère quelque peu déstabilisée relâche un peu de tension pour faire place à la curiosité, tout en restant sur ses gardes.
Là ! Un lourd craquement retentit dans la forêt. Les humains s’arrêtent immédiatement. Ils ne bougent pas mais observent alors les alentours en agitant leurs torches. La fumée s'épaissit par le mouvement des flammes. La tension regagne la panthère. Les nuances chaudes du feu se reflètent sur son poil obscur et satiné alors qu’un humain dirige sa torche vers elle.
Les yeux jaunes de l’animal traversent alors le voile de la nuit et les contour de son visage se révèlent.
– Là ! U… u… une panthère ! balbutie l’humain aux jambes flageolantes et l’armure cliquetante.
– Une panthère ! crie alors le reste de la troupe.
Le cri résonne si fort et si loin que les oiseaux en sont réveillés et s’envolent fuyant la scène. Leurs ailes frappant les feuilles d’arbres et leur cris de surprise réveillent alors le reste des environs.
La panthère s’avance doucement d’un demi pas, les moustaches vibrantes de méfiance. Un long râle naît de ses cordes vocales. Sa silhouette se définit de plus en plus sous la lueur des torches tournées vers elle.
– N… no… non. C’est pire ! bégaie un autre humain.
– Comment ça c’est pire ? demande encore un autre qui ne voit rien d’où il se tient.
– Elle… elle a des ailes… C’est une veltrali ! s’écrit le second.
– Ah ! cri un groupe gagné par la peur.
– Tsss, comment ça c’est pire ? demande un ignorant, un rictus arrogant au coin de ses lèvres.
– Les veltralis sont trois fois plus grandes, plus fortes. En somme, plus mortelles. Et certaines manipulent même la magie, explique à haute voix un savant courageux en observant la créature crispée.
La formation millimétrée de la troupe se brise. Certains se regroupent pour discuter. D’autres se préparent aux pires. Et parmi ceux-là se distinguent ceux qui ont peur et veulent éviter le combat, et les autres qui approchent lentement leurs mains vers leur lames d’acier.
Ce qui ne plaît guère à la fameuse veltrali qui les observe alors du coin de l'œil, tour à tour. Son râle devient alors plus profond, plus rauque, plus bruyant tandis que sa gueule s'entrouvre.
Le savant de tout à l’heure semble pertubé par un détail :
– Dites, ça me revient, quelqu’un à déjà vu une veltrali noire ?

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