Chapitre 5 - II
– Ah ! s’exclame Lana. Éonne ! Viens ma chère, il faut que je te présente, s’agite-t-elle en attrapant sa fille par la main.
Éonne, surprise par l’action soudaine, manque de faire tomber sa petite bouchée qu’elle fixe du regard. Le bras tendu d’un côté, hors-d'œuvre en main, et l’autre tendu du côté opposé par sa mère, l’adolescente suit Lana à reculons.
La princesse, quant à elle, sourire jusqu’aux oreilles, se dirige d’un pas rapide vers le convive masqué. En arrivant face à lui, elle se rend compte qu’elle n’a pas mesuré ses gestes. Sa fille manque de se cogner contre l’homme. Par chance, Lana la fait tourner, comme un pas de danse, pour arrêter la catastrophe.
La jeune femme se replace, frotte sa robe et tend délicatement sa main à l’invité d’honneur. Elle se donne un air faussement arrogant en le regardant du coin de l'œil. Lana, du haut de son mètre quatre-vingt et ses talons, atteint la même taille que l’homme. Les deux, ainsi proches, imposent immédiatement une certaine présence. Heureusement, le manque de sérieux de la princesse casse tout de suite la froideur de la scène.
L’homme saisit poliment la main de Lanavelys. Il se baisse et porte sa main jusqu’au haut de son masque, à l’emplacement du front.
– Princesse Lana, salue-t-il, en se redressant. Toujours un plaisir de vous voir. En bonne santé, oserais-je ajouter. Et… à qui ai-je l’honneur ? interroge-t-il, posant son regard sur l’adolescente en train de savourer sa nourriture.
– Oh ! Oui bien sûr, se reprend Lana. Kyelan, je te présente… commence-t-elle en posant un silence. Ma fille !
– Votre fille ? s’enquiert-il, les yeux rivés sur la concernée.
– Oui. Ma fille. Je l’ai adoptée. N'est-ce pas fabuleux ? N’est-elle pas magnifique ? Si vous saviez ! s’excite-t-elle. C’est une veltrali qui me l’a apportée. Oserais-tu le croire ? le provoque-t-elle, le sourire malicieux aux lèvres.
– C’est un fait difficile à croire, même à imaginer. Mais de vous, plus rien ne me surprend, Princesse, dit-il.
Il présente sa main, habillée d’un gant en tissu blanc, en direction de la jeune fille. Elle semble être ailleurs, mais son esprit revient avant qu’elle ne lui donne la sienne. Il salue alors l'adolescente de la même façon qu’il a salué la mère.
– Mademoiselle… commence-t-il.
– Éonne, complète-t-elle. Et vous êtes… monsieur ? demande-t-elle en plongeant son regard, aux reflets d’ambre, dans celui au violet profond de l’homme masqué.
– Sir Kyelan, émissaire du royaume d’Umbrath, dit-il après un instant de réflexion. Enchanté, ajoute-il en relâchant la main d’Éonne.
– Également, conclut la jeune fille avec un sourire poli.
Kyelan présente son bras à Lana qui accepte son invitation. Les deux s’en vont voir le roi. La princesse sait très bien que son frère n’arriverait pas à lui parler sans bafouiller, si elle ne se tenait pas à côté.
Éonne est alors libre de faire ce qu’elle veut. Elle retourne donc bien évidemment vers le buffet qui lui ouvre grand les bras. Elle sent bien les mauvaises ondes de sa cousine qui la foudroie du regard. Mais elle ne s’en préoccupe pas le moins du monde. Après tout, Éonne à beau avoir été adoptée par la princesse royale, elle n’en est pas moins illégitime pour porter un tel titre. Elle vit donc sa vie sans se soucier de la politique du royaume et encore moins de qui ira sur le trône.
Mais ce n’est pas de ça que s’inquiète Tarynn, fille du roi. C’est plutôt de la facilité qu’a l’adolescente à attirer l’attention des gens sur elle. Car Éonne a beau n’avoir aucun passé sur lequel s’appuyer, elle a un charme naturel qui passe rarement inaperçu. Les bras croisés, elle tapote son bras du doigt. Elle se demande ce qu’elle peut bien faire pour faire sortir sa cousine de la pièce.
Elle n’aura, cependant, rien le temps de faire. Éonne en sort d'elle-même. L’adolescente trouve un plus grand bonheur à aller observer la vie dehors. La société, la hiérarchie, la politique, elle n’y porte aucun intérêt, ça l'ennuie.
Enfin de retour dans le jardin, Éonne court en libérant ses cheveux. Elle est si excitée d’être de retour dehors qu’elle trébuche. On peut entendre les cailloux glisser sur le sol, sous son poids. La sensation de brûlure gagne ses genoux et la paume de ses mains.
Étrangement, sa première réaction n’est pas de laisser l’émotion la submerger. Elle vérifie plus tôt si quelqu’un l’a vue. Lana lui a plusieurs fois répété qu’elle n’est pas comme les autres. Et que personne ne doit s’en rendre compte ou même en douter.
La jeune adolescente s’en va alors tranquillement derrière les buissons longeant le haut mur. Puis elle attend. La douleur se dissipe tandis qu’une douce chaleur remplace les sensations de brûlure. Une subtile lueur, à la couleur du soleil levant, apparaît à l’endroit de ses écorchures. De fines particules lumineuses apparaissent alors et se déposent sur sa peau lésée. Et, petit à petit, ses blessures se soignent.
Aucune trace de l’accident ne subsiste sur son corps. Mais sa robe, elle, a gardé la preuve que quelque chose s’est passé. Éonne rentre alors au château l’air abattu. Elle passe par l’entrée des servants plus tôt que par la véranda. Elle peut ainsi éviter de croiser des invités ou même les gardes. Les employés du château étant tous réquisitionnés pour la réception. Elle n’a rien à craindre.
Après un instant, Marinette la rejoint dans sa chambre. Elle a vu la jeune fille entrer et a compris que quelque chose s’était passé.
– Encore ? demande-t-elle, malheureusement habituée à ce genre d’évènements.
– Oui, souffle Éonne. C’est une des seule robe que je ne déteste pas… marmonne-t-elle.
– On pourra toujours aller en acheter une autre, annonce-t-elle en souriant.
– Tarynn va encore faire une scène si on part encore en ville pour acheter des vêtements. Elle va encore crier sur tous les toits que je suis plus gâtée qu’elle alors qu’elle… commence-t-elle.
– Est la véritable princesse. Fille unique du roi, continue Marinette en imitant le ton supérieur de Tarynn. Je sais que sa jalousie n’a d’égale que son égo et que ce n’est pas facile. Mais votre condition ne nous permet pas non plus de prendre de risques.
– Et pourquoi vous n’iriez pas en acheter une en cachette ? demande-t-elle, l’esprit illuminé par cette idée.
– Et bien, votre soucis mademoiselle, c’est Tarynn. Le mien c’est l’amour débordant que votre mère vous porte. Elle insiste pour que vous choisissiez vous-même. Et vous le savez, affirme-t-elle en faisant signe à Éonne de se tourner pour défaire sa robe.
– Et bien, n’en achetons pas. Gardons cet incident entre nous, d’accord ? supplie-t-elle en se tournant.

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