Chapitre 15
Diane avait promis à Maël de ne rien dire à personne, même à Mélissa. Et elle s’en mordait les doigts.
Maël était bien trop calme en cours, et cela rendait Diane folle. Elle n'arrivait plus à emmagasiner quoi que ce soit, pas même à faire semblant d’écouter. Ses yeux, ces traîtres, revenaient sans cesse sur le dos du fauconnier, imperturbable. Celui-ci ne semblait pas se rendre compte du tourment qu’il lui causait, ni de la lave en fusion qui menaçait de déborder de la tête de Diane.
Maître Solan enseignait l’éthique et la discipline.
Son cours ne laissait aucune place à la spontanéité : toute l’année était structurée autour de principes immuables, que les élèves devaient apprendre, répéter et intégrer.
— La légitimité du Conseil et l’ordre des Royaumes
— La hiérarchie comme fondement de la stabilité
— Le pouvoir comme charge confiée
— Le sacrifice individuel au profit du bien commun
Diane porta son crayon à ses lèvres en essayant de se concentrer, mais elle sentait le regard de Maël sur elle dès qu’elle détournait les yeux. Ou alors était-ce simplement ses nerfs qui la malmenaient ?
Elle eut cette sensation toute la journée. Mais elle ne put malheureusement pas lui parler, car Mélissa ne la quittait pas d’une semelle. Et même si son amie était son pilier, Diane aurait voulu, pour la première fois, être seule et libre de ses mouvements.
La journée s'écoula avec une lenteur exagérée. Pendant le cours de remèdes, où Mélissa excellait, même l’Histoire des Royaumes ne réussit pas à la distraire. Après le repas du soir, elle s’assit comme d’habitude avec Mélissa et Victaire à la bibliothèque pour préparer une recette d’ingrédients.
Maël était absent.
Diane soupira.
— Maël n’est pas là ? demanda-t-elle de sa voix basse habituelle à Victaire, tâchant de paraître naturelle.
Mélissa leva discrètement un sourcil, toujours concentrée sur ses écrits, tandis que Victaire haussa les épaules pour marquer son ignorance.
Diane ne tenait plus en place. Les hautes fenêtres de la bibliothèque ne laissaient rien voir des abords du château, et elle eut la sensation d’étouffer. Elle ne supporterait pas de rester une minute de plus dans cette pièce.
— Je ne me sens pas très bien, mentit-elle quelques secondes plus tard. Je vais prendre un peu l’air.
— Tu es sûre ? C’est bientôt l’heure du couvre-feu, rappela Mélissa.
— Ça va me faire du bien de marcher un peu.
— Tu veux que je vienne avec toi ? proposa son amie.
— Non, ne t’inquiète pas.
Elle rangea ses affaires, fit contrôler son sac auprès de Madame Mortepage pour prouver qu’elle ne subtilisait aucun livre, puis quitta la bibliothèque sans courir. Elle monta ensuite aux dortoirs comme si les flammes des enfers étaient à ses trousses, déposa ses affaires à la hâte sur son bureau et redescendit aussitôt les escaliers de la tour.
Le ciel se teignait de traînées roses à l’horizon, mais elle avait encore le temps avant de devoir retourner au dortoir.
Elle prit la direction de la forêt, jetant régulièrement des coups d’œil derrière elle au cas où quelqu’un la suivrait.
La chaleur de la journée s’était adoucie. Elle avait passé trop d’heures enfermée ; l’air extérieur lui faisait du bien. Mais ce n’était pas pour ça qu’elle était là.
Non.
Sans tergiverser, elle entra dans la forêt. Elle écarta la végétation sur son passage. Nul sentier ne se découpait devant elle, mais qui a besoin d’un chemin arboré quand ses sens la guident mieux qu’une boussole ?
Son centre se rééquilibra lorsqu’elle atteignit un petit dégagement entre les arbres. Cinq troncs coupés en deux formaient un cercle ; on pouvait apercevoir les vestiges d’un feu au milieu. Le lieu semblait entretenu, comme si quelqu’un venait régulièrement tailler les arbustes et replacer des fleurs entre les troncs.
L’endroit aurait été paisible si deux paires d’yeux jaune foncé n’avaient pas été fixées sur elle.
La première fois, elle n’avait pas relevé leur ressemblance. Cette fois, elle la voyait : deux regards identiques, l’un appartenant à Maël, l’autre à l’aigle perché sur une branche à quelques mètres de lui.
Maël l’observait, assis sur un rondin, comme s’il l’avait sentie arriver avant même de pouvoir la voir. L’aigle, lui, ne cillait pas.
— Tu fais tes devoirs ? ne put-elle s’empêcher de demander, étonnée.
C'était la première chose qui lui était venue à l'esprit.
Il avait un pied posé négligemment sur son genou, un cahier en équilibre dessus. Son écriture, penchée, serrée mais harmonieuse, avait toujours fasciné Diane malgré elle. Il s’éclaircit la gorge.
— Je me sens mieux quand je suis ici, dit-il en jetant un coup d’œil à l’aigle avant de reposer son regard sur Diane.
— C’est pour ça que tu ne viens plus à la bibliothèque ?
— Je vous rejoins toujours, non ? répondit-il en inclinant légèrement la tête.
Elle hocha la tête et vint s’asseoir timidement près de lui, à l’extrémité du banc. Maël la regardait comme si elle risquait de s’enfuir d’une seconde à l’autre.
— Il est toujours avec toi, constata Diane en montrant l’aigle.
L’animal pencha la tête, attentif.
— Curieux, non ? fit Maël sans la quitter des yeux.
L’aigle gonfla soudain ses ailes, bascula depuis la branche et se posa entre eux avec élégance.
De près, son plumage mêlé d’or et de brun était spectaculaire, et son regard intelligent. Diane retint sa respiration. Elle avait presque l'impression de passer un examen de validation auprès de l'animal.
— Tu crois que je peux le caresser ? demanda-t-elle d’une voix mal assurée après quelques secondes.
— On peut essayer, proposa Maël.
Diane leva la main, légèrement hésitante. À côté d’elle, Maël fit de même. Ils touchèrent les plumes de l’oiseau au même moment.
La terre se mit à trembler, et tout s’enchaîna rapidement.
L’aigle s’envola dans un cri. Diane chuta en se protégeant le visage de ses bras, tandis que les arbres vibraient autour d’eux dans des craquements sourds. Une masse chaude se plaqua sur elle : Maël, qui la protégeait de son corps. Des branches s’écrasaient tout près d’eux, autour d’eux.
C’était le chaos.
Après des secondes interminables, les secousses cessèrent. Diane sentait le souffle de Maël sur elle, lui chatouillant le cou. Il finit par se redresser, écartant les branches avec des gestes brusques afin qu’ils puissent se relever.
— Tu saignes, lui fit remarquer Diane, en désignant le côté droit de sa tête.
Il porta la main à sa tempe et la retira, rouge de sang.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? murmura Diane en regardant l’espace qui était autrefois soigné.
Autour d’eux, des dizaines de branches jonchaient le sol, certaines plus grosses qu’elle. Elle frissonna.
— Je ne sais pas. Mais on ferait mieux de rentrer. Et vite, répondit Maël.
Ils traversèrent la forêt tant bien que mal. Diane remarqua que Maël aurait pu aller plus vite, mais il restait près d’elle, l’aidant à franchir les obstacles.
Quand ils arrivèrent dans le hall du château, c'était la confusion : les professeurs étaient débordés, les élèves paniqués, certains blessés.
Diane et Maël jouèrent des coudes dans la panique générale pour remonter les escaliers.
— Tu crois que l’aigle va bien ? chuchota Diane.
— Bien sûr. Il a pu voler. Si quelqu’un doit s’inquiéter, c’est plutôt nous.
— Nous ?
Maël s’arrêta en haut des escaliers. Le dortoir des garçons était dans l’aile opposée. Il la saisit par le coude, l’entraîna dans un couloir, ouvrit une salle de classe vide et referma la porte derrière eux.
— Je t’ai dit que j’avais effectué des recherches sur les protecteurs, en plus de notre cours avec le professeur Levy, dit-il en s’approchant.
Ses boucles brunes tombèrent sur son front tandis qu’il parlait. Diane dut se forcer à écouter plutôt qu’à les remettre en place.
Elle acquiesça.
— Je n’ai pas trouvé beaucoup d’informations sur le lien entre le porteur et le protecteur, mais le tremblement de terre en fait partie, au moment de la mise en place du lien.
Il s’humecta les lèvres, jeta un coup d'œil vers la porte, puis planta son regard dans le sien.
— C'est écrit que, quand un protecteur choisit son porteur, la terre tremble.
Diane cessa presque de respirer. Maël se rapprocha encore.
— Et d’après les écrits, cela se produit précisément quand le porteur touche le protecteur.
Le cerveau de Diane se vida.
— Mais… on l’a touché en même temps.
— Exactement.
Il releva sa manche gauche. Sur son avant-bras bronzé apparaissait une marque dorée : une paire d’ailes déployées, ourlées de feu, qui scintillait sous l’éclairage.
— Incroyable… murmura Diane en ne pouvant s'empêcher de passer son pouce à la surface.
Maël recula.
— À toi.
Son cœur chuta dans ses talons.
— Je n’ai rien sur mes bras.
— Tu as regardé depuis ce matin ? l’interrogea Maël.
Elle ne répondit pas. Il leva un sourcil.
— Ne m’oblige pas à te supplier de te déshabiller, s’impatienta-t-il.
Elle piqua un fard, se reprit en espérant que cela ne se voyait pas, soupira et remonta sa propre manche gauche.
Rien.
Elle ne savait pas si elle devait avoir l'air déçue ou non. Après tout, c'était Maël qui avait passé du temps avec le rapace.
Maël prit alors délicatement son poignet droit. Elle frissonna quand il remonta le tissu, puis retourna lentement son avant-bras.
La marque y brillait. Identique à la sienne.
— Porteurs… soufflèrent-ils en même temps.
— Impossible, ajouta Diane en sentant la panique monter.
— Qu’est-ce que vous faites ici tous les deux ? lança une voix derrière eux.

Annotations
Versions