Chapitre 19

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Mal.

Diane avait mal.

Elle sentait tout.

La terre qui lui rentrait dans la bouche et contre ses dents. Le goût âcre de la poussière lui brûlait la langue. Elle releva la tête en évitant de pousser un grognement, chaque muscle protestant, car sa bouche était sèche et râpeuse comme du papier et que son corps entier semblait avoir été roué de coups. Combien de temps avait-elle été inconsciente, étalée sur le sol ? Elle n’en savait rien.

Sa mémoire revint par fragments.

Le professeur Valek leur avait annoncé qu’ils allaient s’exercer au passage du Seuil. Tout le monde avait été à la fois excité, mais une tension électrique avait traversé le groupe. On leur avait distribué un gâteau à base de plante qu’il fallait ingurgiter. Diane se souvenait encore de l’amertume qui lui avait collé au palais. La plante allait les plonger dans un sommeil de plusieurs heures. Ils seraient ensuite emmenés sur les terres du Royaume de Parvoy et déposés à plusieurs kilomètres les uns des autres, de manière aléatoire.

Un test de survie.

À eux de rentrer ensuite par leurs propres moyens et de se repérer.

Diane cracha un peu de terre sur le parterre d’aiguilles de pin sur lequel elle était allongée à plat ventre. Elle se retourna afin de s’asseoir, le cœur battant. Elle était groggy et une vague de nausée la força à fermer les yeux. Il lui fallait trouver de l’eau rapidement, avant que son estomac ne se retourne complètement.

Sauf qu’elle ne savait pas du tout dans quelle direction aller. Elle posa la tête entre ses genoux et respira profondément pour faire passer le malaise. L’odeur de résine lui monta au nez.

— Allez Diane, du nerf. Tu n’as pas survécu jusqu'ici pour t’effondrer maintenant, s’encouragea-t-elle à voix basse.

Marcher lui ferait du bien. Elle prit une direction au hasard en espérant gagner un peu de hauteur ou tomber sur un chemin. Elle marcha pendant de longues minutes entre les arbres, enjambant les racines, écorchée par les ronces, raclant les fougères de ses pieds.

Elle se sentait étrangement démunie. Elle n’avait rien sur elle, rien que ses habits de l’Académie et ses chaussures. Pas d’arme. Pas de sac. Pas de carte. Rien. La nuit allait tomber dans quelques heures. Il faudrait soit qu’elle trouve un abri, soit qu’elle en fabrique un, sauf qu’à chaque fois qu’ils s’y étaient exercés, ils étaient plusieurs à le construire. Seule, tout semblait plus grand, plus dangereux, plus incertain.

Et s’il fallait le fabriquer, il faudrait s’y atteler tout de suite, au risque de passer à côté d’eau, de nourriture ou d’un chemin de retour. Elle continua donc sa route, refusant d’abandonner trop tôt.

Au bout de ce qui lui sembla une bonne heure, la chance lui sourit. Elle entendit le bruit de l’eau qui ruisselait au loin. Ce son lui donna presque envie de pleurer. Après quelques minutes, elle trouva un ruisseau qui s’écoulait en cascade depuis une butte boisée et formait une large étendue d’eau. C’était magnifique, presque irréel, et Diane resta quelques instants immobile devant ce spectacle.

Elle n’était que très rarement sortie de Paeonia, et jamais à plus d’un jour de marche de la ville. Quand elle était enfant, son rêve avait été de rejoindre un convoi afin de sortir du Royaume. Elle avait toujours voulu voir ce qu’il y avait au-delà des frontières de Parvoy, même si cela signifiait l'inconnu. Peut-être que son rêve d’enfance deviendrait réalité si elle parvenait à réussir sa première année.

Elle se rinça le visage et but autant qu’elle le put, l’eau froide apaisant un instant la brûlure dans sa gorge. En chemin, elle avait ramassé toutes les baies qu’elle avait reconnues comme comestibles. Elle les mangea assise sur un rocher, réfléchissant à la suite : trouver un axe, ne pas tourner en rond, survivre.

Le soleil commençait à descendre et Diane parvint enfin à déterminer sa course. Paeonia se trouvait au Nord-Est du territoire. Elle but encore un peu d’eau et se remit en marche en se fiant à la descente du soleil.

Elle essaya d’avancer vite avant la tombée de la nuit. Pourtant, rien n’allait. Sa poitrine, son ventre, sa tête la faisaient souffrir. Une douleur sourde pulsait en elle, comme un fil tendu à l’extrême.

— Qu’est-ce qui ne va pas… ? murmura-t-elle en continuant malgré tout.

Elle avait l’habitude de se coucher sans manger ; ce n’était pas un problème. Elle posa la main sur son avant-bras. La marque de l’aigle brûlait, vive, presque incandescente.

Alors elle se rappela une phrase du professeur Levy, prononcée pendant son cours sur les Protecteurs des Royaumes :

“Une fois le pacte scellé, protecteur et porteur deviennent indissociables. Les séparer provoquerait une souffrance immense.”

Elle soupira en commençant à comprendre ce qu’il se passait. L’aigle n’était pas là avec elle et plus le temps les étirait loin l’un de l’autre, plus la douleur empirait.

Ce n’était pas qu’un manque. C’était une déchirure.

La nuit commença à tomber. Avant que tout ne devienne noir autour d’elle, elle trouva une butte où elle pourrait dormir, prépara sommairement le sol et chercha quelques nouvelles baies. Alors que le ciel virait à l’orange, un cri déchira l’air, aigu, puissant, terrifiant.

La peur lui serra le ventre.

Pourtant, en même temps, la douleur s’allégea brutalement.

L’aigle royal arqua ses ailes et se posa devant elle avec une majesté presque intimidante. Ses yeux dorés - reflet troublant de ceux de Maël - la déstabilisèrent. Quand elle croisait le regard de Maël, elle avait toujours l’impression d’être lue un peu trop profondément. Ceux de l’aigle, eux, portaient la sauvagerie pure des créatures célestes.

— Tu viens me faire une petite visite ? murmura-t-elle en s’approchant. Une idée pour réussir l’épreuve, peut-être ? Ou pour retrouver les autres ?

Une pensée la traversa concernant Mélissa. Elle espérait que son amie s’en sortait de son côté.

Elle s’assit sur le sol qu’elle avait préparé pour dormir, tentant de ne pas céder à la peur, ni de l’animal, ni de la nuit. L’aigle la suivit, ses serres s'enfonçant dans la terre. Allait-il dormir avec elle ? Tout semblait l’indiquer. Diane sentit un mince soulagement : elle ne serait pas seule.

— Je peux te caresser ? murmura-t-elle. La terre ne va plus trembler ?

Il émit un son grave qui ne ressemblait pas à un refus. Elle tendit la main et effleura ses plumes, chaudes, vibrantes, presque vivantes sous ses doigts. Elle se détendit un peu, se laissant aller à l’illusion d’une accalmie.

Quelques secondes s’écoulèrent. Puis l’aigle poussa un feulement plus profond, se rapprocha et la marque sur l’avant-bras de Diane se réchauffa doucement.

Un vertige la saisit.

Son esprit fut arraché à son corps dans un mouvement brutal.
Elle sentit son enveloppe charnelle s’effondrer au sol tandis qu’elle basculait ailleurs.

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