15 - Sororité
Lily-Rose
Je descends au terminus du tram, direct au pied des immeubles. La cité des Clair Soleil s’étale devant moi : barres rincées, façades délavées, balcons blindés de vélos de meubles et d’électros morts, gardés comme des reliques. Ici, on ne jette rien. L’air pue les gaz d’échappement et la weed tiède.
Des ados squattent le boulevard. Scooters en équilibre, moteurs qui gueulent, trottinettes débridées. Ça se toise, ça rigole fort. L’un d’eux se détache du groupe, me rattrape et pose sa main sur mon épaule.
— Hé… joli tattoo. C’est un ange, princesse ?
Je me retourne sec. Il n’a pas le temps de calculer. Ma main monte, précise, là où il faut. Je lui bloque la carotide. Juste ce qu’il faut pour lui faire comprendre.
— Ange ou démon, ça dépend de toi.
Ses yeux s’ouvrent grand. Il recule direct, tout raide, trahi par sa confiance de mec. Les autres se marrent. Ici, c’est pas les muscles qui font la loi. C’est les couilles.
— Regarde mieux la prochaine fois. Ce ne sont pas des ailes. Ce sont des flammes. Et ça crame si tu t’approches trop.
Je lui tourne le dos. L’ignorer est le vrai KO. Comme dans l’arène, c’est pas la force qui compte, mais la lenteur, le calme, le mépris du danger.
J’ai appris tôt.
Et aujourd’hui, j’ai plus peur de rien.
Le petit immeuble de mon grand-père est au fond d’une cour, en face des tours.
J’appuie sur l’interphone du portillon. La haut-parleur grésille.
— Lily ! Ne bouge pas, j’arrive.
Mihai déborde. Littéralement. Il sourit comme si j’étais une star, genre Paris Hilton. Il recule trop vite, s’embronche sur le ciment écaillé de la cour, se rétablit de justesse.
— Entre, entre ! Tu aurais pu prévenir… enfin non, c’est mieux comme ça.
Au deuxième étage, après une volée de marches et au fond d’un long couloir sombre, son studio est à son image : petit, trapu, voûté, sans fioritures. Un camp de base médical. Une table pour deux mais utilisée en solo, des livres de gynécologie plus vieux que moi, débordant de post-it jaunis.
— Thé ou café ? Le café est fort. Très fort. J’anesthésie les internes avec.
— Thé, Papi. Je tiens à ma lucidité.
Je pose mon sac. Je l’embrasse. Il sent le savon et l’hôpital.
Pendant qu’il s’agite avec la bouilloire, je regarde autour de moi. Même décor depuis toujours. Même question qui me traverse, silencieuse, insistante. Pourquoi vivre encore ici, sérieusement ?
Il me regarde par-dessus ses lunettes.
— Tu te demandes pourquoi je vis toujours dans cette piaule d’étudiant, hein ?
Je souris. Il continue, imperturbable.
— D’abord, je fais trop de gardes pour avoir une vie normale. Ensuite, ajoute-t-il en me lançant une œillade, je suis veuf, et c’est un peu une garçonnière…
Il désigne la fenêtre et les cloisons.
— Les voisins. Ils sont modestes, bruyants, mais si attachants. Je les soigne. Ils m’apportent leurs spécialités. C’est un bon deal. Depuis le temps, j’ai fait la connaissance de toutes ces familles. Les enfants… Je suis un peu leur papi aussi, que veux-tu…
Il hausse les épaules.
— Et puis je n’ai plus rien à prouver. À mon âge, l’argent que je gagne, c’est aux jeunes qu’il est le plus utile, sourit-il en glissant rapidement un billet dans ma poche.
Touché. Je l’embrasse.
— Papi, je suis venue pour une raison précise. J’ai vu une patiente. Son accouchement s’est mal passé. Je dévide les points en vrac. Une grossesse sans problème. Un accouchement sous anesthésie générale. Un réveil sans souvenirs. Un bébé qui ne tient toujours pas sa tête. La Dre Toutenu qui n’a rien dit.
Je parle vite. Sans rien structurer. Comme si je faisais un témoignage en justice plutôt qu’un internat de médecine.
Mihai écoute. Quand je termine, à bout de souffle, il pose sa tasse calmement.
— Bon. Lily, on respire. Et on s’en tient aux faits.
Je reconnais cette voix. Celle qui a fait naître trop de vies pour perdre son sang-froid au moindre imprévu.
— C’est un accouchement qui a eu lieu il y a huit mois. Un enfant difficile à sortir et pas de césarienne. Hypoxie probable. Séquelles évidentes. J’ai vu l’enfant hier…
Il me regarde.
— S’il y a eu hypoxie, il y a nécessairement une trace. Toujours. Le compte rendu opératoire ne ment pas, même quand les gens le font dans l’urgence.
Je lui dis que Simone n’est au courant de rien. Que la Dre Toutenu ne lui a rien dit. La directrice de la clinique n’est au courant de rien, tu te rends compte ?
Il écarquille les yeux.
—Ça, c’est étrange.
Il soupire.
— Elle est prudente. Trop, même. Et surtout, elle n’est pas chirurgienne. Tu sais combien de fois elle m’a appelé en urgence pour une césarienne quand j’étais de garde ? Toujours avant que ça tourne mal.
Il se penche.
— Donc si elle ne l’a pas fait là… soit ce n’était pas nécessaire. Soit elle a cru pouvoir jouer les héros.
Il se redresse.
— Quoi qu’il en soit, en cas d’événement indésirable grave, on déclare. Ce n’est pas une option. C’est la loi.
Il me tend la clé.
— Traçabilité. ARS. C’est là que ça se joue.
Je sens quelque chose se mettre en place dans ma tête.
— Merci, Papi. Vraiment.
Et évidemment, c’est là que ça lâche.
Les larmes arrivent sans prévenir. Brutales.
— Il a huit mois, dis-je. Trois de moins que ma petite sœur.
Il se tait. Il écoute. Je suis sûre qu’il avait fait le lien aussi.
— Elle va bien. Elle est vive. Belle. Émerveillée par tout. Et moi… je ne l’ai vue qu’une fois. Une soirée. Et je ne sais pas quand je la reverrai.
Je ne parle pas de mes parents. Pas besoin.
Mihai se lève. Vient s’asseoir près de moi. Pose une main solide dans mon dos.
— Tu sais, dit-il doucement, les adultes font des dégâts spectaculaires. Les enfants, eux, n’y sont jamais pour rien.
Il hésite. Puis ajoute, à moitié sérieux, à moitié protecteur :
— Ton père a toujours eu un talent particulier pour disparaître quand ça devenait compliqué.
Il sait que c’est plus simple ainsi. Et il m’offre cette version-là, pour que je puisse tenir. Je me laisse tomber contre lui. Ange ou démon, tatouage bien caché cette fois.
Mihai ferme les yeux.
Un vieux médecin. Une jeune interne sans peur.
Et entre nous, assez d’amour pour faire tenir le reste debout.

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