Les rencontres
« Ne loupons pas les rencontres ! Ce sont de petites étincelles qui ravivent notre feu intérieur. Ne loupons pas ces petits échanges, c’est le bois qui alimente la chaleur de nos sens. »
À quinze heures, ces paroles de la nuit résonnaient encore dans la tête de Gabin. Il avait réussi à retranscrire mot pour mot ces deux phrases et en était très fier. Il les avait lues à Liana, qui ne s’en était pas émerveillée outre mesure. Cela l’avait profondément déçu, presque vexé.
Debout face à la vallée, sur un piton rocheux, il attendait les Castors avec Jonas.
Les Castors étaient quatre amis qui débarquaient chaque année, pendant les vacances d’automne, pour quelques jours de randonnée.
Gabin se souvenait très bien de leur première escapade dans son refuge ; cela faisait plus de vingt-cinq ans. C’étaient alors quatre ados en soif d’aventure, mais qui n’avaient jamais vu une chèvre de près. Gabin sourit en se rappelant ces gamins débarquer avec un sac à dos qui les dépassait de deux têtes. Le plus petit d'entre eux avait tendu une main timide, les cheveux en bataille, une mèche lui cachant en partie les yeux :
— Bonjour. Je suis Barna, le fils d'Oriane. Voici Jahid, Nicolas et Nathan !
— Eh bien, sois le bienvenu, Barnabé, ainsi que tes copains !
— Non, Barna. Pas Barnabé, avait insisté le gamin, un peu buté, en dégageant la mèche rebelle.
Dès la première nuit de camping, un orage démentiel avait déchiré leur tente et éparpillé leurs affaires. Le lendemain, ils avaient squatté la grange pour le reste de la semaine. Les quatre compères étaient devenus des hommes d’âge mûr, mais ils abandonnaient femme et enfants pour ces quatre jours à la montagne, une manière de contrer l’adversité du temps. S’ils ne dormaient plus dans la grange, ils créaient à chaque fois un gentil remue-ménage pour le plus grand plaisir des hôtes du chalet.
On les nommait les Castors, en référence aux stères qu’ils coupaient pour chaque hiver. Désormais, en montagne ou en ville, ils se désignaient comme les Castors.
Jonas sortit Gabin de ses souvenirs. Ce gamin de trente-cinq ans passés ne tenait pas en place. Il se balançait frénétiquement, incapable de contenir sa joie.
— C’est quand qu’i viennent, Papa ? demanda-t-il.
— Calme-toi, fils ! répondit son père. Ils seront là dans dix minutes.
Jonas regarda sa montre, puis se remit à tanguer.
Ça, c’était son Jonas. Son Jonas à lui. Son garçon vivant dans un monde que personne n’arrivait à définir. Un univers difficile où chaque pas posait un problème.
Sa mère les avait plantés tous les deux dans le bureau du spécialiste, lorsque celui-ci leur apprit que leur enfant ne parlerait jamais, serait dépendant pour tout, jusqu’à sa mort. Jonas avait trois ans à l’époque. Le médecin avait dressé ce tableau extrêmement noir avec une froideur de technicien : autisme profond. Ce fut trop lourd à supporter pour Sophie ; elle se leva et partit. Gabin et Jonas ne l’avaient jamais revue.
Gabin avait arrimé son petit garçon sur son dos, s’était installé ici, loin du bruit, tenant ce refuge de haute montagne là où le temps pouvait s’arrêter.
Le temps permit à Jonas de grandir. Le temps permit de s’habiller tout seul, la parole, la propreté et même, bien plus tard, la lecture.
Au chalet, Gabin, Jonas, et, un peu plus tard, Liana et Loanne vivaient en quasi-autarcie. Ils avaient un troupeau de chèvres et trois yaks, confectionnaient du fromage qu’ils vendaient au marché. Quelques grimpeurs dormaient là pendant la belle saison. Gabin les triait sur le volet ; il ne laissait entrer que ceux dont la sauce pouvait prendre avec Jonas.
— Papa, t’as perdu ! s’exclama Jonas.
— J’ai perdu quoi ?
— Ça fait dix minutes et ils ne sont pas là !
— Mmm, Loanne étendrait-elle son champ d’action ? se demanda Gabin à mi-voix.
Liana rejoignit les deux hommes. C’était la seconde femme de Gabin. Son caféier ! Tellement attentive à Jonas que c’était lui qui en avait fait sa belle-mère, alors que son père hésitait à aller plus loin dans une liaison. Liana avait intégré le chalet avec sa fille, Loanne, qui n’avait que quelques mois.
Gabin lui lança un regard complice en l'interpellant :
— Il semblerait que le talent de Loanne se soit, une nouvelle fois, développé. D’après Jonas, ça fait bien plus de dix minutes qu’on les attend !
— Loanne m’a dit qu’ils s’étaient arrêtés au parking depuis plus d’une demi-heure, précisa-t-elle. Ils doivent de nouveau avoir des bagages terribles.
Anxieux, Jonas commença à tournoyer sur lui-même. Gabin attrapa son bras d’une main ferme.
— Stop ! lui souffla-t-il. Pas de panique. Ils arrivent, ils ne feront pas demi-tour ! Je te le jure.
Ils se reconcentrèrent ensemble sur le chemin. Maintenant, on les entendait rire. Jonas n’y tint plus et dévala le sentier pour les rejoindre. Gabin passa le bras sur l’épaule de Liana. Elle y répondit en glissant le sien autour de sa taille. Gabin était un peu nerveux ; il sentait que ce séjour ne serait pas comme les autres.
— Ne panique pas, lui murmura-t-elle. Ce qui doit se passer se passera.
— C’est dans les huit jours, j’en suis certain.
Depuis un certain temps, les murs du chalet se manifestaient à Gabin. Il savait que le chalet l’avait choisi pour locataire et qu’il en ferait de même pour les suivants. Ce refuge ne lui appartenait pas vraiment. Il avait reçu les clés d’une vieille femme qui l’avait prié de garder l’habitat jusqu’à ce que l’Héritier en prenne possession. Cela faisait une trentaine d’années qu’ils y habitaient sans que l’Héritier se manifestât. Gabin veillait sur ces murs comme un fils sur la santé de sa vieille mère. Il interprétait avec une infinie tendresse et attention les grincements du bois que le chalet dégageait.
À bien y réfléchir, la maison pouponnait tout autant ses occupants, les préservant du besoin et les calfeutrant dans un cocon, comme une poule couverait ses poussins.
Depuis six semaines, les murs crissaient autrement. Au début, ce n’étaient que quelques chuintements, mais depuis une semaine, personne ne pouvait ignorer les craquements du bois ni l’odeur de résine qui avait envahi l’habitat. Peut-être se préparaient-ils à un grand bouleversement. L’Héritier allait bientôt arriver, c’était certain. Depuis la remise des clés, Gabin n’avait pas eu à se préoccuper de son logement ; il savait que l’Héritier y veillerait. Gabin en était convaincu.
L’Héritier. Avec un grand H. Même si Gabin savait que cet homme aurait le même regard que lui sur les présences qui les entourent et qu’ils vivraient tous en parfaite harmonie au chalet, cela l’angoissait terriblement. Il avait peur de ne pas être à sa hauteur, à sa grandeur, devait-il sans doute dire.
Quand il avait exprimé ses angoisses à ces présences, celles-ci avaient tenté de le rassurer : Gabin l’avait déjà croisé plusieurs fois ; de part et d'autre, leurs rencontres avaient été déterminantes. L’Héritier viendrait à lui et il n’aurait pas d’autre solution que de vivre ici. L’Héritier ignorait qu’il était l’Élu du chalet et c’était Barna qui serait l’intermédiaire en imposant cette solution, alors que lui, Gabin, n'en serait que le témoin. Les murs avaient insisté pour que le patriarche lui réserve un bon accueil. Cela avait largement vexé Gabin le locataire ; il n’avait jamais reçu un visiteur comme un chien et il ne comprenait pas cette mise en garde !
— Tu devrais en parler à Barna, proposa Liana.
— Impossible. Il faut laisser les événements se dérouler naturellement, décréta fermement son compagnon.
Gabin repartit dans sa théorie sur l’importance de ne pas intervenir dans les desseins du destin. Liana le laissa parler sans vraiment l’écouter. Elle fixait le bas de la prairie, en se demandant si ce fameux Héritier n’était pas un des Castors. Elle l’avait suggéré à Gabin, mais il l’avait envoyée paître en lui demandant de ne faire aucune supposition, car cela interférerait avec le Destin. Depuis, Liana n’émettait aucune théorie, se référant à son propre père, sorcier péruvien, qui acceptait avec une sérénité presque déconcertante les aléas de sa vie.
— Dios mío ! s’esclaffa-t-elle.
Gabin la fixa, contrarié. Pourquoi l’interrompait-elle tout le temps ! Liana regardait le bas de la prairie en riant. Gabin détourna les yeux vers la vallée et s’unit à sa femme par un rire sonore : les Castors avaient installé Jonas sur un pousse-pousse qu’ils tiraient et poussaient tant bien que mal sur le chemin. Jonas était aux anges ; il encourageait les garçons à coup de grands « yaaa », comme s’ils étaient devenus des chevaux de bât. Le couple rejoignit joyeusement le petit groupe.
Dans l’euphorie générale des retrouvailles, Barna, alias Barnabé, expliqua l’origine du rickshaw :
Cette année, il avait voyagé en Inde. Toujours à dos de cheval, il avait parcouru le Ladakh. Au bout d’un certain temps, il avait repéré un moine qui le suivait discrètement. Au départ, il n’y accordait pas beaucoup d’importance, puis cela l’avait intrigué. Le religieux le talonnait d'un ou deux cents mètres derrière lui, sans jamais le rattraper.
Pour sa dernière nuit dans la montagne, Barna choisit un endroit assez dégagé, en hauteur face à l’est. C’était une coutume qu’il avait prise : le dernier jour de ses vagabondages, il se réveillait devant un lever de soleil, pour une ultime rencontre avec la nature dans toute sa splendeur, avant la civilisation. Il entrava son cheval, se fit un feu, chauffa sa portion de nouilles chinoises. Durant tout ce temps, il entendit le moine tourner autour de lui. Il fit deux parts de pâtes, comme il le faisait depuis quelques soirs, découvrant chaque matin l’écuelle vide, nettoyée et rangée dans son sac. Cette fois, il aurait voulu manger avec cet homme pour terminer son périple. Mais le bonze ne se montra pas. Légèrement dépité, Barna s’endormit près du feu.
— Quand une rencontre nous échappe, c’est comme si on était devant un poêle à court de bois. Il reste un grand froid, à la place de la douce chaleur attendue ! regrettait encore Barna alors qu’il racontait son histoire à Gabin et à Liana.
Gabin stoppa sa progression vers le chalet en dévisageant son ami. Cela ne lui ressemblait pas d’évoquer des sentiments de manière si imagée, d’autant plus que celle-ci s’apparentait terriblement à celle émise par cette voix. L’entendait-il également ? Les Castors le fixaient, étonnés par cet arrêt brutal. Gabin chassa son trouble d’une main pressée et proposa à Barna de continuer son récit.
Le lendemain à l’aube, son cheval avait disparu, mais trônait à sa place ce magnifique pousse-pousse. Quatre bonzes l’entouraient avec un sourire bienveillant. Barna était furieux. Il pensait vendre sa monture à la ville et prendre un train pour Delhi. Les moines l’emmenèrent directement à leur monastère, situé entre Leh et l’endroit où ils étaient.
Un jeune cénobite d’origine européenne lui déclara qu’on lui échangeait le cheval contre ce rickshaw. Ce véhicule richement décoré avait servi à monter le Dalaï-Lama de sa province au monastère. Le cheval servirait à la lamaserie. Il précisa qu’il ne le donnait pas à lui, mais à la femme avec qui il partageait sa vie. Barna avait beau expliquer que non seulement il était célibataire et comptait bien le rester, mais qu’en plus il ne pourrait emporter cette charrette ni dans le train, ni dans l’avion. L’interprète souriait sans répondre, écoutant le discours de son supérieur. Il lui traduisit avec un certain dédain de ne pas se préoccuper des détails bassement matériels. Fort contrarié, Barna quitta le monastère à pied en abandonnant ce cadeau encombrant sur place.
Jouant de malchance, un effondrement de terrain avait coupé la ligne du train. Il se rendit à l’aéroport pour un vol intérieur. Deux moines l’attendaient avec, entre eux, le pousse-pousse. Plus sidéré que fâché, Barna partit d’un grand éclat de rire qui réjouit les religieux. Le voyageur se dirigea vers le guichet d’embarquement, suivi par les bonzes ; il fit une dernière tentative de persuasion, expliquant que, même s’ils arrivaient à le fourguer dans cet avion, une fois sur une compagnie française, ils n’auraient plus aucun pouvoir.
Quand Barna débarqua à Paris, le pousse-pousse trônait entre deux tapis de marchandises. Il passa la douane sans aucune question. Il parcourut la ville en tirant son présent sous le regard intrigué des Parisiens et le déposa dans l’atelier de Jahid.

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