Le rêve
« Sans les rêves, notre vie serait sans intérêt, plate, horizontale. Les rêves permettent la verticalité, la spiritualité. Sans doute, l’humanité. »
Cette voix persistait à débusquer Gabin n’importe quand, pourvu qu’il soit seul. Cette maxime sur le rêve lui était parvenue alors qu’il se soulageait dans les toilettes du bas. Il avait son carnet sur les genoux, le pantalon à ses pieds et le bic à l’affût.
— Et c’est quoi, l’humanité ? avait-il crié, un peu énervé, en recevant le précepte.
Les invités l’entendirent gronder avec un certain étonnement, que Liana balaya d’une main tranquille.
— Il entend une voix ! dit-elle avec un certain scepticisme.
Les garçons en sourirent, indulgents.
Nicolas traînait sur la terrasse. Les épaules basses, le dos voûté, il regardait le paysage, empli d’une profonde tristesse qui s’imprimait dans tout son corps. Barna vint lui frapper sur l’épaule :
— Ça ira ? murmura-t-il.
— Ch’sais pas, répondit Nico, les doigts crispés sur la rambarde. Tu as bien fait de ne pas t’être fourgué une femme sur le dos ! Putain, j’en crève, Barna !
Barna sourit, un peu mélancolique.
— Le célibat n’est pas la meilleure solution ! émit-il.
— T’es libre comme le vent, tu peux réaliser tous tes rêves ! argumenta Nicolas.
— Ton histoire avec Céline était très belle, même si elle se termine aujourd’hui. À quoi servent les rêves, si on passe à côté de l’amour ? souffla Barna, fataliste.
Gabin sortit à ce moment là de la maison. Il s’arrêta net lorsqu’il entendit Nicolas dire :
— Les rêves aident à atteindre le Nirvana ! Sans eux, on serait encore à l’âge de la pierre. Tout a été bâti à partir d'un rêve...
Pris par une sorte de frénésie, Nicolas s’emporta dans sa démonstration en désignant l’habitat derrière lui :
— Tout ! Ce chalet, par exemple. Quelqu’un a dû le rêver un jour pour qu’il soit debout ! Tes chaussures, ton blouson, tout est fabriqué à partir d’une idée ! C’est primordial, le rêve, Barna ! Super important ! Et moi...
Il s’interrompit, tourna sur lui-même et se raccrocha au garde-corps comme à une bouée de secours. Complètement anéanti, il pleura silencieusement. Barna tapota son épaule en guise de réconfort.
— J’ai plus de rêves, sanglota-t-il. Sans elle, j’ai plus rien...
Gabin ne voulut pas intervenir ; il recula sur la pointe des pieds et s’effaça discrètement. Il resta dans le hall, un peu déconcerté par le discours de Nicolas sur le rêve.
***
Loanne était assise sur son rocher au milieu de son troupeau. Elle avait mis un long gilet au-dessus de son t-shirt, un pantalon bouffant resserré aux mollets par des bandelettes de tissu blanc. Elle avait ôté ses baskets et les avait soigneusement cachées sous une belle couche de mousse derrière son repaire. Elle s’inspecta mentalement, réajusta son chapeau de feutre délavé.
C’est bon, il pouvait arriver.
L’homme grimpait de plus en plus lentement. Il était habillé de neuf, « made in Décathlon ». C’était sans doute un des derniers touristes de la saison. Loanne se réjouissait de cette ultime rencontre avant l’hiver. Elle aimait ces huis clos avec les « péquenauds » de la ville. Elle les attendait, ne s’en lassait pas. Elle avait classé les randonneurs par grade, du débutant au baroudeur chevronné. Dans le cas présent, c’était un novice. Quelle aubaine !
L’homme soufflait de plus en plus bruyamment. Il était terriblement concentré, plaçant chaque pied devant lui avec application. Il craignait peut-être d’abîmer ses nouvelles bottines de marche, ou voulait tout simplement les ménager pour les apprivoiser définitivement. Tout entier dans la complexité de son exercice, il arriva à la hauteur de la petite bergère sans s’en apercevoir, continuant sur un rythme de métronome lent sa progression.
— Bonjour ! lança Loanne.
Le touriste se redressa subitement. Il la dévisagea, légèrement contrarié qu’on pût l’interrompre alors que, de toute évidence, il accomplissait un travail qui demandait un recueillement quasi religieux. Loanne pencha doucement la tête sur le côté et arbora un sourire candide :
— Vous voulez de l’eau ? demanda-t-elle avec un accent inventé sur place.
— Volontiers ! bredouilla le « Décathlon », transpirant à grosses gouttes.
Loanne sauta de son rocher, trifouilla dans sa vieille musette, sortit deux boîtes de conserve et fila à travers son troupeau pour les remplir à la source. Elle revint tout aussi vite, sans prendre garde à se mouiller.
— C’est l’eau de ma source, je la partage avec mes bêtes, annonça-t-elle gaiement. Goûtez, elle est délicieuse.
L’homme considéra son récipient un moment. Il hésitait à boire cette eau dans laquelle quelques brins de mousse flottaient négligemment.
— Santé ! s’exclama Loanne en levant son gobelet.
— À la vôtre, répondit le touriste, un peu gêné de jouer les timorés.
Loanne avala son verre d’un trait avant de continuer :
— Vous allez où, comme ça ?
— Au lac Sainte-Anne.
— Ah ? Vous n’êtes pas rendu ! observa-t-elle avec un sourire mi-ironique, mi-compatissant.
Vaguement découragé par la remarque de la jeune fille, l’homme s’assit lourdement à côté d'elle.
La phase deux pouvait commencer : Loanne laissait sa proie faire les premiers pas ; elle ne se dévoilait que par bribes, cherchant les brindilles qu’il lui faudrait pour allumer le feu de la curiosité de son visiteur. Elle attisait gentiment les braises, soufflait sur les quelques petites flammes qui se manifestaient déjà. Celui-là était instituteur ; il venait de prendre sa retraite...
— Oh, ça tombe bien ! s’exclama-t-elle. J’ai toujours rêvé d’apprendre à lire. Seriez-vous disposé à me l’enseigner cet après-midi ? Mon patron ne passera pas aujourd’hui. En deux ou trois heures, vous devriez pouvoir y arriver...
Le professeur des écoles déclina la demande, expliquant qu’on n’assimilait pas la lecture en un jour, mais, intrigué, il l’interrogea sur son analphabétisme.
La phase trois : le feu avait pris. Elle lui proposa son dernier bout de fromage et se raconta.
Elle était à l’origine mongole, venait d’une ville nommée Karakorum. Ses parents s'étaient mis en route quand elle avait quelques mois ; donc, elle ne se souvenait pas de cette bourgade.
— En fait, « se mettre en route », précisa-t-elle, n’est pas vraiment exact. Ils étaient nomades au départ, mais leurs parents à eux avaient été obligés de se sédentariser à cause de l’URSS. Elle était leur quatrième enfant. La famille possédait un petit troupeau de chèvres, quelques chevaux et trois yacks. Elle ne fut consciente de cette longue transhumance que lorsqu’ils furent arrivés au nord de la mer Caspienne ; ils avaient déjà traversé l’ensemble du Kazakhstan. Sa maman y était morte, ainsi que le frère qui la précédait.
Loanne fit une pause. Elle regarda son public, ajouta quelques larmes au fond des yeux :
— Une horreur, je crois que c’est mon premier souvenir. J’avais juste quatre ans...
L’homme n’osa pas en demander plus, tandis que Loanne persévérait dans son histoire. Son père se retrouva seul avec trois petits. Malgré sa peine, il dut continuer ce qu’ils avaient entrepris. C’est à partir de là que leur troupeau fut peu à peu décimé. Plusieurs moutons servirent de monnaie d’échange pour leur passage d’un pays à l’autre. Ils ne gardèrent que les yacks, pour porter leurs maigres bagages ainsi que les enfants quand ils étaient trop fatigués.
Loanne poursuivit en détaillant la mort de ses deux autres frères, un hiver dans les montagnes roumaines. Elle termina enfin son récit :
— Nous avons grimpé pour finir dans les Alpes. Nous avons suivi les crêtes jusqu’à ce qu’on arrive ici. Terminus ! Avant de partir travailler dans la vallée, mon père a installé la yourte en me demandant de l’attendre. J’avais dix ans. Au bout de quelques jours, je crevais de faim ; je ne mangeais que des baies sauvages et du lait que je piquais aux chèvres qui s’éloignaient du groupe. Le berger m’a remarquée et voilà ! De fil en aiguille, je garde son troupeau et mes trois yacks. Ils sont là-bas, vous les voyez ? Ils sont beaux, hein ?
— Magnifiques ! répondit l’homme sans grande conviction, trouvant les bêtes un peu malingres. Votre père, il revient de temps en temps ?
— Non, ça fait cinq ans. Vous croyez qu’il me reconnaîtra ?
— Je n’en doute pas ! Un père n’oublie jamais sa fille !
Loanne tourna lentement la tête vers la vallée ; elle fixa la ville d’en bas avec un brin de mélancolie et émit à mi-voix dans le silence qui s’installait :
— J’espère...
L’instituteur regardait cette jeune Asiatique avec une pointe de respect et de compassion. Loanne entendit quatre autres touristes se diriger vers elle. Elle n’aimait pas que les vacanciers se croisent. Elle décida donc de mettre un terme à la visite de celui-ci. Elle se retourna prestement avec un large sourire :
— Bon, eh bien, vous devez vous activer si vous avez l’ambition d’arriver au lac ! Vous en avez encore pour une heure de grimpette. Pour revenir, vous comptiez passer par le hameau de Cernu ?
— Oui.
— Dépêchez-vous alors, sinon vous terminerez votre promenade dans la nuit noire.
L’homme se gratta l’oreille ; il n’était plus du tout sûr d’avoir envie de contempler le lac. Il demanda à la jeune Mongole un raccourci. Loanne s’empressa de le lui expliquer : il suffisait qu’il se rende au petit village de Taranis. Elle lui recommanda de ne pas raconter ce qu’elle venait de lui dévoiler quant à ses origines. La première maison qu’il croiserait était celle du berger qui l’avait recueillie et adoptée contre ses trois yacks.
— C’est un chouette type, ajouta-t-elle. Il m’a bien sorti du pétrin, mais il ne veut pas qu’on connaisse cette histoire, pour ne pas avoir d’ennuis.
— OK, promis, lança le promeneur avec un gentil sourire. Merci pour le crottin, j’espère que je ne vous en ai pas privée !
— Non, non, rassurez-vous. J’en ai marre de ce fromton ! Mon patron ne me donne que ça : tous les deux jours, un fromage et un demi-pain. Après-demain, comme c’est dimanche, j’aurai aussi droit à un légume de son jardin. D'ici là, je continuerai ma cure de lait, et regardez : j’ai chipé quelques pommes ! dit-elle sur le ton de la confidence, en désignant le seau qui traînait à côté de l’entrée de la yourte.
Monsieur « Décathlon », dont les étiquettes n’étaient pas toutes coupées, la dévisagea d’un air encore plus compatissant. Loanne se mordit les lèvres, confuse d’avoir été un peu trop loin dans ses aveux. L’homme se débarrassa de son sac, en sortit un gros saucisson, deux barres chocolatées et même un sachet de soupe en poudre.
— Tenez, Mademoiselle, je n’ai jamais laissé un de mes élèves sans déjeuner, je ne vois pas pourquoi ça changerait aujourd’hui ! gronda-t-il avec une pointe de colère dans la voix.
Loanne prit une mine ébahie, le remercia dans une multitude de mots doux, mongols, inventés sur place. Le touriste bifurqua vers la vallée en se promettant une visite au « papa-patron » de cette jeune bergère. Loanne le regarda partir en soupesant son saucisson. Elle affichait un petit sourire vainqueur. Certes, Gabin l’obligerait à le rendre, mais elle adorait ce jeu et riait déjà de la tête du touriste quand Gabin le détromperait.
Tout à coup, elle se rappela qu’elle avait une autre visite et se tourna sur elle-même.
Tout juste ! Les vacanciers suivants étaient déjà devant la yourte. Cela troubla Loanne qui ne les attendait pas si vite. Loanne reconnut tout de suite leur habit traditionnel ; Barna lui en avait offert un pratiquement pareil. C’étaient quatre Mongols. Ils étaient venus à cheval ; l’un gardait les montures tandis que les autres observaient la tente d’un air de connaisseur.
Loanne restait interdite. C’était loin d’être des touristes. Mais que faisaient-ils ici ? Elle dévisageait les hommes qui analysaient son domaine, sans prêter attention à elle.
Celui qui tenait les chevaux interpella ses compagnons en désignant la jeune fille. Ceux-ci se tournèrent vers elle avec un large sourire. Ils s’approchèrent tout en continuant à parler dans leur langue. Le dernier attacha les bêtes, tandis qu’un des autres, arrivé à proximité de Loanne, dégaina un couteau. Loanne paniqua quelque peu, mais se rappela qu’il était coutume de partager son repas avec les voyageurs éventuels. Elle désigna le saucisson, puis s’assit sur place. Toujours très amènes, ils s’installèrent à leur tour et acceptèrent le menu de leur hôte.
Une fois les victuailles avalées, les Mongols revinrent vers la tente et examinèrent les environs. Le plus vieux semblait très fâché ; il désignait la yourte d’un air contrarié en s’emballant de temps en temps. Loanne s’était levée et les observait de loin, n’osant pas trop intervenir. L’ancêtre donna un ordre à ses disciples qui obtempérèrent sans autre commentaire. Ils commencèrent à démonter la tente.
— Hé ! s’exclama Loanne. Qu’est-ce qui vous prend ? Elle n’est pas à vous, cette yourte !
Le grand-père se tourna vers elle, lui adressa un sourire totalement édenté qui l’intimida. Il posa une main sur son épaule et émit dans un français extrêmement approximatif :
— On dit « ger ». Le mot « yourte » est russe. Porte vers le sud ou face au sommet. Qui l’a installée comme ça ?
Loanne, fort médusée, se tut en regardant les Mongols s’activer. Une heure plus tard, au bout de leur travail, ils grimpèrent sur leurs chevaux. Dans un dernier élan, ils offrirent à Loanne quelques morceaux d’aruul. Les quatre hommes partirent aussi rapidement vers la montagne en lâchant à Loanne une petite phrase qui la laissa pantoise :
— C'est gentil de garder la ger ! Ta tâche est bientôt terminée.
***
— Voilà notre jeune Mongole analphabète ! lança joyeusement Gabin quand Loanne passa la porte. Tu en as mis du temps !
Loanne se débarrassa de sa veste, embrassa l’ensemble des convives autour de la table avant de s’installer à côté de Barna. Il la dévisagea avec un sourire complice.
— En grande forme, je vois ! lui dit-il.
— Tu as un Kinder Bueno ? s’enquit Jonas avec gourmandise.
Loanne sourit à Jonas en penchant la tête :
— Hé non ! Deux barres de chocolat et un gros saucisson de chez Aldi. Ils ne vivent pas bien, les instits, et j’ai déjà tout partagé !
— Un instit ? Fais gaffe, Loanne ! la sermonna Gabin. Ça va se terminer à la DASS. Je te jure qu’il était très agressif face au patron immonde que j’étais. J’ai dû lui montrer, non seulement ton acte de naissance, mais aussi tes résultats au bac, pour qu’il m’achète une douzaine de crottins, tout gêné de s’être laissé berner !
— De quoi tu te plains ? s’exclama la jeune fille, je t’aide à vendre tes frometons !
— La DASS, ça ne m’aide pas vraiment. Si tu lui expliquais juste où on vend le meilleur fromage de la région, ça suffirait ! maugréa son beau-père.
— Ça ne serait pas drôle ! bougonna Loanne, créant l’hilarité des Castors.
C’était le passe-temps favori de Loanne : raconter son histoire aux touristes de passage. Secondée par des yeux en amande, un teint mat et buriné qu’elle avait hérité de sa mère, elle devenait asiatique, sud-américaine ou arabe. Une fois, elle était parvenue à leur faire croire qu’elle sortait d’une tribu zouloue de Tanzanie ! La narration, toujours rocambolesque, se terminait par une touche triste qui émouvait à coup sûr les vacanciers, partageant, sur le coup, le contenu de leur sac. Ses parents n’avaient jamais un rôle enviable ; cela faisait partie du topo qu’elle se fixait pour ses menus gains. Le village, l’ayant vue grandir, s’amusait de ces bobards. Certains envoyaient même les touristes de son côté ; ils les attendaient au retour de leur promenade, curieux de ce qu’elle aurait inventé.
Elle modifiait son histoire suivant le degré de compétence octroyé au randonneur, se faufilant dans les méandres de leur ignorance pour les parsemer de détails incongrus qu’elle avançait avec un aplomb extraordinaire. Ainsi, elle confiait les secrets de la montagne au néophyte et les soubassements du système scolaire à l’aventurier.
Tout irait pour le mieux si un marcheur, un peu plus crédule que les autres, n’avait pas constitué un dossier sur les origines douteuses de la jeune fille. La DASS avait débarqué sans crier gare, armée d’assistants sociaux et de gendarmes, pour arrêter, le cas échéant, le bourreau et protéger la pauvre enfant. Arnaud, le médecin du village, s’était interposé à la dernière minute, leur proposant de jouer le jeu, de rencontrer l’ado comme s’ils étaient de simples randonneurs... L’enquête en était restée là. L’assistante sociale avait suggéré une aide psychologique pour cette jeune mythomane.
Elle était loin de cette maladie, percevant très précisément les contours de ses fabulations et ceux de la réalité. Ce n’était qu’un jeu, un jeu d’ado, que les parents suivaient selon leur humeur, avec philosophie ou exaspération.

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