Le présent
« Nous vivons dans l’urgence parce que nous oublions l’aujourd’hui. Nous vivons dans l’ennui parce que nous oublions l’amour.
Stop ! Poussons sur les deux lignes verticales du bouton pause dans le film de notre vie, pour découvrir l’aujourd’hui.
Arrêtons-nous sur un regard, un oiseau, un arbre. Démasquons la tendresse du jour dans l’encoignure d’une porte. Vivons pour ne pas courir vers la mort. »
Gabin avait compris le sens des « deux petites lignes verticales » une fois devant son vieux lecteur de CD. Il avait souri en glissant dans l’appareil un Mozart à la place du Haendel qu’il s’apprêtait à écouter.
Les Castors étaient montés s’installer avec Loanne, qui leur désignait leur chambre. Seul Barna en avait une à lui. Après le premier séjour, il avait demandé à Gabin de pouvoir revenir lors du congé suivant.
De congé en congé, les liens entre lui et Gabin s’étaient solidifiés, au point qu’entre chaque contrat, Barna venait, souvent à l’improviste, passer quelques semaines avec eux.
Loanne s’assit sur le lit de Barna et lui raconta sa vie depuis son dernier passage. Barna était son parrain ; il en était très fier et veillait sur elle avec beaucoup de finesse. Comme à chaque retour de voyage, il lui offrit un cadeau et, comme à chaque fois, c’était un vêtement traditionnel du pays visité. Loanne l’enfila immédiatement.
Barna était guide de randonnée. C’est Gabin qui lui avait donné le goût de la marche. Dès qu’il fut autorisé à vadrouiller sans autre soutien que sa solde, Barna avait parcouru le monde à pied. D’abord l’Europe, puis vers l’est, toujours un peu plus loin. Barna s’était retrouvé, au fil de ses périples, aux frontières de la Mongolie ; c’est là qu’il découvrit le cheval.
Cela faisait quatre ou cinq ans que Barna était revenu avec une yourte offerte par une tribu mongole vivant dans l’extrême est du pays. Cette *ger* était destinée au mariage de leur futur chaman. Une très vieille femme, dont les années se comptaient avec celles du siècle précédent, l’avait accueilli d’une manière étrange. Barna n’avait pas compris ce qui lui arrivait. De l’*airag* qu’on lui avait servi au plat cuisiné, tout avait été différent de ce qu’il avait connu dans les autres familles. L’aïeule ne s’était montrée qu’en fin de soirée, portée par deux de ses petits-enfants. Elle lui avait donné la yourte en lui faisant promettre que ce serait sa chambre nuptiale. Barna n’avait pas osé la contredire, car il sentait que c’était pour elle une sorte d’ultime mission qu’elle devait accomplir avant sa mort. Elle mourut en effet le surlendemain, alors qu’il traînait encore là, sans raison valable.
Suivant leur coutume, les siens déposèrent la grand-mère sur la colline afin qu’elle soit mangée par les bêtes sauvages. Après quoi, les deux fils emmenèrent Barna avec la *ger* jusqu’à Karakorum. La ville était à 900 km de leur campement. Ce trajet avait entièrement modifié les projets de Barna, mais ce n’était pas grave : rien ne l’attendait en Europe et l’hiver n’avait pas encore pris racine en Mongolie. Arrivés au bourg, les deux Mongols s’étaient dirigés sans hésiter vers une *guesthouse*. Là séjournait un groupe de Français qui prirent en charge la yourte jusqu’au chalet de Gabin. Barna l’avait montée près des pâtures pour le plus grand plaisir de Loanne, qui en avait fait son refuge.
Tandis que leurs hôtes s’installaient, Gabin et Liana s’affairaient à la cuisine. Le rouleau à pâtisserie en main, Gabin réfléchissait encore à la phrase. Il se retourna vers sa femme, observa les deux petites rides s’élevant des sourcils vers le front, qui lui donnaient son air sévère. Il les compara à celles de son lecteur de CD. Liana était sa pause, son soutien, son « vis-au-jour-le-jour », bref, son présent. Elle leva un sourcil en malaxant la pâte à pizza. Il la lui prit doucement en souriant, l’abaissa pour l’étaler sur les tôles. Un peu étonnée par cette mine béate, Liana s’attaqua à la confection de la sauce. Gabin s’attela ensuite à la tarte aux pommes, tandis que son « caféier » préparait la salade.
Gabin s’arrêta une seconde fois pour contempler sa femme. Elle remplissait sa vie depuis quinze ans d’une saveur dont il ne pouvait se passer.
Liana venait du Pérou. Elle avait été follement amoureuse de Bertrand, qui était en mission auprès de son entreprise à Arequipa, la ville natale de Liana. Le Français lui avait promis le mariage mais, ayant une très belle situation au Pérou, Liana avait hésité. Elle avait demandé conseil à son père, un sorcier indien, sur les abords du lac Titicaca. Celui-ci l’avait encouragée à partir, non pas pour ce « gringo », mais pour une rencontre ultérieure qui serait une grande chance pour elle.
Elle était arrivée en France avec, à son bord, Loanne qui arrondissait joliment sa silhouette. Bertrand tint promesse et se maria, mais une autre femme encombrait déjà son lit de noce. Liana accoucha seule, dans une clinique dunkerquoise. Ses parents ayant dépensé toutes leurs économies pour lui offrir le billet aller, elle ne pouvait se permettre de faire demi-tour. Elle qui avait vécu dans les montagnes se trouvait coincée dans ce pays inhospitalier, plat, industriel, moche. Elle maudit son père de l’avoir poussée dans cette voie.
Elle pleura presque sans discontinuer durant l’ensemble de son séjour à la maternité. Une infirmière, dont les parents vieillissaient et avaient besoin d’une présence, lui proposa de reprendre leur épicerie dans les Hautes-Alpes ; en échange, elle s’occuperait d’eux jusqu’à leur mort. Elle s’installa au-dessus du magasin avec son nourrisson. Le vieux couple habitait la maison d’à côté.
Gabin venait régulièrement les soigner. ces deux hôtes moururent à deux semaines d’écart, dix mois plus tard. Liana garda l’épicerie le temps que l’infirmière, qui en avait hérité, trouve un acheteur. Mais personne ne voulait de ce commerce. Au bout de dix ans, Liana racheta le bâtiment.
Six mois après le décès des vieux épiciers, elle emménageait au chalet. Le véritable père de Loanne était Gabin, son frère Jonas, grand frère jusqu’à ses huit ans, petit frère ensuite. Quant à Bertrand, il oubliait une année sur deux l’anniversaire de sa fille. Il avait tenté de l’emmener en vacances au Club Med, mais Loanne avait été tellement odieuse qu’elle avait rallié ses montagnes au bout de trois jours.
— À quoi tu penses ? interrompit Liana en observant son mari, toujours planté avec le rouleau à pâtisserie.
— À tes deux petites rides verticales qui barrent ton front dans l’autre sens !
— C’est charmant ! dit-elle en râlant. Tu ne finirais pas plutôt ta tarte ?
— C’est parce qu’elles sont charmantes que j’y pense ! lui confia-t-il en l’embrassant.
Gabin en rit encore en alignant les morceaux de pommes sur la pâte.
***
Cette famille si bien recomposée, ainsi que les Castors, étaient assis autour d’une longue table de couvent pour le dîner.
— J’ai un scoop à propos de Barna ! s’écria Loanne en tendant son verre afin que celui-ci le remplisse.
— Ah bon ? Lequel ? demanda Barna.
— Devinez !
— Il est embauché pour tout l’hiver à Avoriaz, dit Gabin.
— Non.
— Il devient moine bouddhiste, tenta Nico.
— Nooon !
Chacun émit l’hypothèse la plus absurde sans pour autant trouver la nouvelle en question, mais en créant par là même une ambiance très décontractée et riante autour du repas. Pour finir, et après s’être fait largement prier, Loanne répondit :
— Il va se marier.
— Tiens donc ! s’étonna Barna. Qu’est-ce qui te pousse à croire ça ?
Loanne expliqua, force détails à l’appui, la visite des Mongols. Les trois autres Castors étaient morts de rire, félicitant Loanne pour ses prouesses de conteuse. Loanne s’en offusqua vertement et lâcha sur la table les gâteaux mongols offerts par les voyageurs. Déconcerté, Barna tapota les *aruuls* du bout des doigts en dévisageant sa filleule. Il connaissait suffisamment la Mongolie pour savoir que le récit devait contenir une grande part de vérité : ces *aruuls* ne pouvaient provenir que de ce peuple. Ces petits gâteaux étaient durs comme du bois et aucun Français ne se serait aventuré dans leur exploitation sans être voué à l’échec, tant le goût de ces friandises était incompatible avec celui des Européens. Ils ne pouvaient provenir que de là-bas.
— Donc, tu as une amoureuse ! conclut-elle. C’est qui ?
— Je n’ai absolument personne en vue. Ton histoire est très jolie, mais elle n’est qu’une histoire ! répondit-il, rouge écrevisse.
— Haaa, tu rougis, railla la jeune fille en le montrant du doigt. T’en as une ? Elle s’appelle comment ? Elle est plus jolie que moi ?
— Je n’ai personne en vue ! rétorqua un peu agressivement Barna, mal à l’aise, le nez dans son assiette.
— À d’autres ! Tu ne me la fais pas, asticota Loanne. Donne-moi juste son prénom.
Barna but son verre de vin d’une traite tout en fixant l’ado. Il prit un air décontracté et lâcha :
— Personne, son nom est Personne !
— Ouh, mais tu te prends pour Ulysse, ma parole !
Barna soupira bruyamment. En général, il prenait les railleries de l’ado avec humour, mais celle-ci le dérangeait outre mesure. Il la fusilla du regard. Gabin dévia rapidement l’attention en interrogeant les autres sur leur progéniture et leur vie quotidienne. Les Castors fixèrent Nicolas, un peu ennuyés. Gabin perçut le malaise juste au moment où Nicolas s’effondra :
Sa femme exigeait le divorce pour emménager avec son patron. Nico était cuisinier dans un bon restaurant niçois. Ne voulant plus travailler pour son rival, il se retrouvait sans boulot, dans une ville qu’il n’aimait pas.
— Tu n’as jamais pensé à ouvrir ton propre resto ? demanda doucement Barna. Tu en as l’envergure !
— C’est vrai ça ! s’emballa Jahid. Tu sais pertinemment que tu es un chef hors pair et que le simple fait de rendre ton tablier lui enlèvera une étoile !
— Tu exagères, souffla Nicolas. Et puis, vous semblez tous oublier mon teint ébène ! Les grands cuisiniers sont Charolais français, pas black !
— Justement, toi qui es végétarien, tu te moques pas mal de la viande, tenta Barna. Et puis, au départ, tu es pâtissier. Ouvre un salon de thé dans un lieu idyllique. Personne ne regardera ta couleur de peau ! Belle vengeance sur ces bovins !
— Et le lieu idyllique, c’est où ?
— Ici ! s’exclama Barna en écartant les bras. Que penses-tu d’une magnifique table d’hôtes dans la montagne ? Rien de tel qu’une délicieuse pâtisserie après une balade. Les touristes se presseraient au portillon, je te jure ! Allez, insista-t-il, je suis disposé à faire la plonge ! Liana, serais-tu prête à lui faire un peu de place dans la cuisine ?
Liana riait doucement de la proposition en dévisageant son mari. Chancelant légèrement, Gabin garda son morceau de pizza entre son assiette et sa bouche. Barna se tourna vers lui et ajouta, allègre :
— D’accord, c’est aussi ta cuisine !
Gabin ne put émettre le moindre son avant que Barna n’argumente encore :
— Puis, on y mangera du chèvre, c’est promis ! Hein, Nico ?
Loanne fixait son parrain avec un large sourire ébahi. Nico apprécia faiblement l’enthousiasme de son ami à le remettre sur pied, ne croyant pas un instant à cette solution. Gabin se joignit à son rire, embarrassé. Était-ce ça le fameux destin du chalet ? C’était atrocement possible. Ne venait-il pas d’entendre Nicolas palabrer sur le rêve ? Sûr qu’il percevait la voix, et si ce n’était le cas, c’était un signe évident des murs ! Gabin but son verre de vin en entier pour se donner un peu de contenance. Cela ne lui plaisait guère. Trop de monde autour de son potager, de sa table, et surtout... n’importe quel péquenaud dérangerait sa tranquillité !
— Compte sur moi pour la pub ! renchérit Loanne en riant avec Barna.
Elle s’interrompit brutalement en changeant de mimique :
— T’as entendu ? demanda-t-elle, tendue, à Barna. Ils sont six et se dirigent droit vers le troupeau !
Le silence se fit en un coup. Sourcils froncés, Gabin regarda la jeune fille qui avait perdu sa mine allègre, extrêmement inquiète.
— On y va ! décida-t-il en se levant.

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