Le secret
« Toute vérité est-elle bonne à dire ? » Combien de fois nous posons-nous cette stupide question, alors qu’en réalité, la seule question qu’on devrait se poser est : « Un secret a-t-il du sens s’il dure plus qu’un été ? »
Quand Gabin entendit ces questions, en enfilant ses bottes, il ne put qu’en savourer l’exactitude, n’ayant jamais voilé une partie de la vérité. Enfin, presque.
Furieuse de ne pas avoir pu accompagner Gabin et Barna, Loanne tournait en rond dans la salle de séjour. Même Nathan et Nicolas avaient refusé qu’elle vienne avec eux prévenir la gendarmerie. Elle restait au chalet avec Jahid et Liana, sans compter Jonas qui dormait du sommeil du juste.
Les deux autres Castors revinrent assez vite du bureau de police. Les gendarmes les avaient poliment renvoyés chez eux, tandis qu’ils traqueraient, avec leurs chiens, la bande de ce qu’ils pensaient être « les tueurs d’agneaux ». Un groupe de malfrats tuait tous les moutons de moins de cinq ans. Ils agissaient de nuit, cagoulés, d’une efficacité extrême : juste un petit coup de couteau dans la carotide de l’animal. Ils laissaient les bêtes se vider de leur sang et partaient aussi rapidement qu’ils étaient venus. Abattre pour le plaisir. Le pays entier en était écœuré. Les rondes, les tours de garde, rien n’y faisait ; ils passaient tous les barrages.
— Bon, décréta Jahid. Je vais me coucher. Au moindre mouvement, n’hésitez pas à me réveiller !
— Tu crois vraiment qu’on a besoin de toi pour nous protéger ? lança Loanne, toujours d’une humeur exécrable.
Jahid sourit et referma doucement la porte derrière lui. Il fut bientôt suivi par les deux autres Castors. Seules, Liana et Loanne attendirent Gabin et Barna qui tardaient à arriver.
Vers deux heures du matin, ils débarquèrent enfin, surprenant la mère et la fille, endormies épaule contre épaule dans le canapé. Liana fit chauffer de l’eau tandis qu’ils s’installaient autour de la table. Partagée entre l’envie d’en savoir plus et le désir de leur montrer son désaccord, Loanne était encore fort boudeuse. La curiosité l’emporta ; elle se glissa sur le banc à côté de Barna.
Juste pour ennuyer son père, elle revint sur le restaurant végétarien, spécifiant qu’ils en avaient parlé toute la soirée, que Nicolas l’envisageait dès lors comme la seule possibilité de donner sens à sa vie. Gabin serra les dents en prenant bruyamment le sucre dans l’armoire.
— C’est vrai que ce serait une bonne solution… émit Barna, pensif. C’est même l’unique chance qu’il aurait de monter son entreprise. Tu ne connais pas quelqu’un qui vendrait son chalet ? demanda-t-il à Gabin, innocemment.
Gabin grogna une réponse évasive qui amusa Loanne. Barna se retourna vers sa filleule, enchaîna en lui envoyant un coup de coude :
— Les policiers ont trouvé ton moyen de défense très judicieux. Excellente idée, ton système de poulies entre les deux portes. Tu les as vachement bien aidés, ils n’ont plus eu qu’à leur passer les menottes !
— De poulies ? maugréa Loanne. J’ai rien fait de tel !
Gabin observa sa fille, les sourcils froncés.
— Mais tu t’es plantée, ils n’étaient que cinq, la taquina Barna.
— Non, six. Deux personnes ont débusqué le guetteur avant vous, précisa l’ado, la tête entre les épaules. Y a encore plein de monde dans cette montagne ! Si vous êtes incapables de les localiser, fallait pas nous clouer à la maison !
— Loanne, s'il te plaît ! la reprit autoritairement Gabin. Ne nous parle pas sur ce ton. Ce n’est pas toi, le système de poulies ?
— M’enfin, grommela-t-elle. Maman, dis-leur qu’on les a entendus le traîner jusqu’à la Dent Noire !
— Non, rectifia Liana. Tu les as perçus, pas moi.
La mine sévère, Gabin se retourna violemment vers sa femme. La pièce fut coulée dans un béton chargé de l’ensemble du secret. Loanne scrutait ses parents tour à tour. Ils n’étaient manifestement pas d’accord entre eux sur l’attitude à observer.
— Qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-elle. C’est quoi votre truc ? On connaît un des tueurs ?
Un temps s’écoula, encore plus pesant. Liana regarda son mari et trancha :
— Dios mío ! Elle a quinze ans, elle doit savoir.
En trois phrases, elle lâcha le don ou le handicap, c’était selon : Loanne localisait les personnes comme un radar les distingue. Son périmètre d’action s’était stabilisé depuis un an aux alentours d’un bon kilomètre et demi.
Liana avait remarqué cette particularité chez sa fille depuis ses trois ans. La petite tournait la tête en direction de la porte longtemps avant les premiers signes du visiteur. Elle en avait fait part à Gabin ; ils avaient chronométré le laps de temps entre le début de ses agitations et l’arrivée de la personne. Ils en avaient conclu l’évidence du phénomène et le champ de son impact : trois cents mètres à l’époque. Ils s’étaient tus. Ils ne voulaient pas que Loanne devînt un animal de foire ou soit considérée comme une sorcière. Barna était le seul à avoir percé le mystère.
C’était la raison pour laquelle Loanne ne put supporter la vie collégienne. Ils lui offrirent un ordinateur et une liaison internet. Elle suivit les cours par correspondance et communiquait avec ses amis par écran interposé, ou alors, l’un ou l’autre débarquait pour le week-end.
Loanne n’en revenait pas. Elle fixait à tour de rôle les trois adultes devant elle.
— Mais pourquoi vous me l’avez caché ? suffoqua-t-elle au bout de la surprise.
Elle était folle de rage. Elle se précipita vers la porte, s’apprêta à quitter les lieux sur-le-champ. Gabin lui barra la route.
— Loanne, on va en parler calmement, d’accord ? reprit Gabin.
— C’est quoi ta belle théorie sur la vérité avec un grand V, Gabin ?
Gabin écarta les sourcils, impuissant. Sa fille, en le nommant « Gabin », le reléguait à sa place de beau-père. Il avala sa salive, soupira. Il tenta d’ouvrir la bouche pour s’expliquer quand Loanne continua, toujours aussi déchaînée :
— C’est le V de vent ! Pauvre con ! Garde-les, tes secrets à la noix !
Sans attendre de réaction, elle grimpa l’escalier, s’enferma dans sa chambre, laissant les trois adultes pantois. Gabin se morfondait déjà du silence autour de cette particularité. Il pensait que Loanne s’en apercevrait toute seule. Cela aurait été plus facile. Maintenant, il fallait gérer le don et le *block-out* qui en résultait. Loanne ne serait pas tendre. Qui pouvait lui donner tort ?

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