Le sixième homme

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Dans un demi-sommeil, Loanne entendit à plusieurs reprises la porte de sa chambre s’entrouvrir, puis se refermer délicatement. Elle n’émergea complètement qu’à midi. Assise dans son lit, elle se repassa la scène de la veille. Sereinement, elle digéra la nouvelle avec un certain scepticisme. Elle était surtout furieuse qu’on le lui ait caché. C’était tout. Elle imagina la scène suivante, celle qui se déroulerait si elle restait déjeuner entre son père et sa mère : « Excuse-nous, on aurait dû te le dire plus tôt, mais c’est parce que ceci, cela, et gnagnagna… »

Non. Elle décida qu’elle n’écouterait pas les explications oiseuses de son beau-père. Elle sortit discrètement pour rejoindre la yourte, qu’elle décida d’appeler une fois pour toutes « ger ».

Sur le chemin, elle perçut les allées et venues de ses parents autour de la grange. Ils la cherchaient. Cela la fit ricaner. Elle bifurqua obstinément vers la montagne et son troupeau.

Loanne fit le tour de ses agneaux ; tous étaient là, sains et saufs. Elle les libéra, puis s’assit sur son rocher.

Quelques minutes plus tard, elle aperçut le randonneur novice, le « made-in-Décathlon » de la veille. Elle n’avait pas prévu de déjeuner, mais son estomac le lui réclama immanquablement. Elle n’avait jamais pu sauter un repas et avait manqué son petit-déjeuner. C’était sa faiblesse. Elle était assez grande, très athlétique, bâtie comme un roc. Elle attendit donc son casse-croûte, réfléchissant au bobard à formuler. Rien ne lui venait à l’esprit, aucune histoire en vue ; elle se rappelait à peine ce qu’elle avait inventé la veille et savait que son père avait déjà tout démenti.

Cependant, elle crevait de faim.

Elle s’allongea sur son rocher. Décathlon devait être à une centaine de mètres d’elle, dans la forêt. Juste assez loin pour qu’il l’entende sans qu’il ne la voie encore.

— J’ai faim ! cria-t-elle avec l’énergie du désespoir. J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim !

L’homme s’arrêta, écouta la plainte, essaya de localiser la source du bruit, puis se souvint de la jeune fille. Il voulut la surprendre, avança à pas de loup jusqu’à l’orée de la prairie. Il la trouva étalée sur son caillou, les deux mains sur le ventre. Il s’immobilisa, observant la bergère qui semblait ne pas l’avoir aperçu. Dans un dernier râle assez prononcé, il l’entendit dire :

— C’est quand même pas ma faute si ces bouffons en ont égorgé trois !

Elle se redressa, prit soin de ne pas regarder du côté du visiteur, et hurla vers le chalet :

— Trois ! Ça fait trois jours sans manger, connard ! J’vais t’en bouffer, moi, un de tes agneaux ! T’auras pas un gramme de ton putain de lait !

Elle sauta de son rocher, attrapa le plus petit des agnelets et le serra contre elle en sanglotant.

— C’est même pas vrai, tu sais ! J’allais pas t’griller ! C’était juste pour faire peur à Papa.

Puis, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Dans ce sanglot, Décathlon vit toute la sincérité d’une grande injustice. Ce matin, il avait entendu au village l’arrestation des tueurs d’agneaux. Il fit immédiatement le lien avec la sanction qu’avait évoquée la jeune bergère. Il tourna les talons et se dirigea droit vers l’épicerie. Il dut attendre l’heure d’ouverture en trépignant devant la porte. Quand enfin il put y pénétrer, Liana comprit ce qu’il venait acheter. Elle soupira, hésita à contrer le jeu de sa fille, puis se ravisa. Elle ajouta un pain d’épice et un morceau de bleu.

— Ne lui dites pas que c’est de ma part, murmura-t-elle en fixant le touriste.

L’homme la dévisagea un moment, puis la remercia d’un air entendu. « Enfin une personne, dans ce village de primitifs, qui avait pitié de cette pauvre petite bergère », pensa-t-il. Il avait eu un collègue qui avait dénoncé ce genre de mauvais traitements dans une petite entité isolée. Les paysans s’étaient ligués contre l’enseignant, tant et si bien qu’il avait dû être muté. L’enfant, quant à lui, avait été écarté pendant un mois, puis avait retrouvé ses bourreaux, bien plus puissants qu’avant. En remontant vers la pâture, il se convainquit que le village entier était témoin, voire complice passif, de la maltraitance de cette gosse. Il se dit que cette brave épicière devait être la seule alliée de cette gamine ; qu’elle ne dénoncerait jamais les parents, encore moins vu qu’elle n’était pas du cru. Le père avait eu tous les arguments la veille pour lui prouver qu’elle était bien traitée ; cette épicière n’avait aucune chance d’être écoutée, son teint basané la desservait. Elle pourrait mettre la clé sous le paillasson sans pour autant aider la jeune fille. Somme toute, il valait mieux se taire et garantir une alliée à la jeune fille.

Loanne s’était endormie à l’ombre du rocher, l’agneau dans ses bras. Les yeux encore gonflés par les pleurs et le sommeil, elle regarda l’instituteur avec une légère surprise. Elle bredouilla son incompréhension, puis se laissa servir ce plantureux pique-nique, un peu K.O. Dans un élan de franchise et de désarroi, elle s’apprêta à tout expliquer au touriste.

— Il faut que je vous avoue quelque chose, murmura-t-elle.

— Je sais, tu m’as bien baladé, l’interrompit-il doucement. Tu es assez douée pour raconter des histoires. Tu m’as dupé jusqu’à l’os ! Ce que tu vis ne doit pas être particulièrement drôle. Je ne t’en veux absolument pas.

L’instit fit une pause, scruta Loanne d’un air très attentif, puis reprit sur le ton de la confidence :

— Tu sais que tu as des droits et tes parents des devoirs ?

Loanne regarda autour d’elle, intriguée. Il y avait du monde ; elle craignit un moment que le maître eût prévenu la DASS, qu’un assistant social ou un gendarme se cachât pour entendre sa confession.

— Vous êtes venu seul ? s’inquiéta-t-elle.

— Bien sûr, rassure-toi, je ne dirai rien. Même pas à ton père, surtout pas lui, promit Décathlon, compatissant. Je peux connaître ton prénom ?

— Loanne, répondit-elle sur le qui-vive.

Lui s’appelait Stephen. Il essaya tant bien que mal de mettre la jeune fille en confiance en racontant sa vie. Il avait cinq enfants, grands maintenant, et était grand-père deux fois. Il saoula légèrement Loanne, qui n’écoutait rien.

Il y avait quelqu’un. Si Décathlon était venu seul, c’était que l’autre se dissimulait depuis qu’elle s’était endormie. S’il ne voulait pas qu’on le voie, cela ne pouvait être que le sixième homme. Le dernier de la bande. Il devait se trouver à proximité. Dans un rayon de cinquante mètres. Loanne parcourut encore une fois la prairie du regard. Cinquante mètres… Elle fronça les yeux, releva la tête vers la yourte. Il devait se cacher là, dans sa ger. Elle fixa le brave Stephen, terrorisée.

— Vous me jurez que vous êtes venu seul ?

— Oui, n’aie crainte, Loanne. Je ne dirai rien et si tu veux, tu peux te confier. Ça fait parfois du bien.

Loanne lui lança un regard encore plus apeuré.

— Non, murmura-t-elle. Je suis sûre qu’on nous surveille...

Stephen la dévisagea, le ventre noué. « Pauvre gosse », pensa-t-il sans insister.

De son côté, Loanne essaya de se raisonner. Surtout, ne pas manifester qu’elle avait repéré l’intrus. Elle prit le parti d’écouter son « chèque-repas » déballer sa vie tandis qu’il retirait les trésors qu’il venait d’acheter chez Liana.

Stephen n’arriva pas à délier la langue de l’ado. Il en conclut qu’elle devait être sous un joug épouvantable. Il fut interrompu dans son entretien par deux autres promeneurs. Il prit congé en soufflant à Loanne sur un ton complice :

— Raconte-leur une belle histoire, cela te fera ton petit-déjeuner de demain !

Loanne sourit, pas trop à l’aise. Il la quitta pensif, cherchant une solution pour l’éloigner définitivement de son bourreau. Il pouvait demander une bourse afin qu’elle entreprenne des études à Paris ; elle pourrait loger chez lui...

Les promeneurs suivants étaient Sandrine et Arnaud. Arnaud était le médecin du village, enfant du pays ; il était remonté à la montagne après un mariage raté. Sandrine était une amie qui venait régulièrement chez lui. Ils s’étaient rencontrés dans un hôpital, une bonne vingtaine d’années auparavant. À l’époque, ils avaient été très amoureux l’un de l’autre, mais Sandrine n’avait jamais voulu s’engager. Arnaud en avait pris son parti ; ils s’étaient quittés sans plus se revoir jusqu’à ce que, tout à fait par hasard, ils se croisassent lors d’un stage de géobiologie. Ils avaient retrouvé la tendresse qu’ils avaient crue totalement éteinte.

Ils papotèrent avec Loanne autour d’un verre d’eau.

Gabin apparut peu de temps après, voulant s’expliquer avec sa fille. Il venait de croiser l’instituteur qui, l’apercevant, l’avait clairement évité en bifurquant vers un point de vue sans intérêt.

Gabin fut légèrement dépité de trouver le docteur et son amie. Arnaud l’entreprit sur la géobiologie ; Gabin, toujours passionné par cette discipline, se mit à palabrer sans discontinuer, oubliant le but de sa visite. Sandrine demanda une petite démonstration qu’il s’empressa d’accepter. Tous trois se retirèrent à la recherche d’un coudrier pour faire des baguettes de sourcier.

Loanne braqua les yeux sur la porte de la yourte en se mordant les lèvres ; celle-ci commençait à bouger. Elle prit un bâton, se posta à l’entrée, s’apprêta à assommer le malfaiteur dès qu’il montrerait le bout de son nez. Un homme vint par-derrière, lui arracha le bâton des mains, tandis qu’un autre refermait la porte solidement.

Loanne ne les avait pas perçus. Elle les fixa, paniquée. Ils étaient très grands, noir ébène, vêtus d’un simple morceau de tissu autour de la taille et d’une longue écharpe drapée sur leurs épaules. Celui qui se tenait devant elle la dévisageait avec un sourire édenté. C’était le plus vieux des deux ; ses cheveux crépus blancs contrastaient d’autant plus avec la couleur de sa peau. Il y avait dans son regard quelque chose de très doux qui calma Loanne. L’autre, très athlétique, avait une quarantaine d’années. Il portait en bandoulière un large poignard dont la garde était richement décorée.

Il mit délicatement la main devant la bouche de Loanne, lui fit signe de se taire pour toute la durée de la visite qui se profilait. Loanne acquiesça, pas trop à l’aise. Les deux hommes coururent vers le bois le plus proche pour se cacher derrière un buisson. Loanne les suivit des yeux, bouche bée. Elle n’eut pas le temps de se poser de questions supplémentaires, Barna l’interpella de loin, joyeusement :

— Salut Loanne ! Tu nous offres le thé ?

— Nan ! lâcha la jeune fille. J’ai plus de thé !

— Pas grave, on en a pour la pauvre petite bergère si elle nous raconte une histoire, quémanda Nathan, moqueur.

Ça, c’était juste ce qu’il ne fallait pas lui dire. Elle toisa le groupe et décida de protéger son « tueur d’agneaux » rien que pour les embêter.

— La pauvre petite bergère n’accepte que les Kinder Bueno ! grinça-t-elle. Passez votre chemin !

— Tu râles toujours ? constata Jahid. Haut les cœurs, que diable ! C’est quand même pas la mort d’être consignée à la maison tandis que la police coince des bandits !

Nicolas était déjà assis et vidait le contenu de son sac devant lui.

— Avec ou sans thé, c’est pareil ! dit-il. J’en peux plus. Barna nous a promis une pause ici, on s’arrête, point barre ! Je te ferai goûter une de mes spécialités, les biscuits cannelle-sésame et pomme-amande, un vrai régal !

Loanne leva les yeux, encore pleins d’amertume, sur son parrain. Lui se taisait, légèrement en retrait, observant sa filleule, mal à l’aise. Ils restèrent ainsi quelques secondes.

— Assieds-toi, lui proposa-t-il doucement. Je vais prendre quelques gobelets dans la yourte.

— Non ! J’y vais, se précipita Loanne, joignant le geste à la parole.

Interdit, Barna la dévisagea un instant. Il la regarda partir d’un pas rageur et s’immobiliser à mi-chemin. Loanne bifurqua résolument vers la source, d’où elle sortit quatre boîtes de conserve vides. De là, elle vit les deux hommes noirs lui faire un petit signe d’adieu et disparaître dans la forêt. Elle souffla, percevant leur lente progression vers la montagne.

— Personne ne préfère de l’eau ? s’exclama-t-elle presque enjouée.

Cela déconcerta davantage Barna, qui ne captait pas ce brusque changement d’attitude. Jahid s’en amusa, habitué aux humeurs instables des ados.

— T’inquiète, dit-il à Barna. Elle est en train de changer d’heure !

— Punaise, faut se la farcir ! dit-il à mi-voix. Et tu tiens le coup avec des ados toute la journée ?

— Bof, ça me fait marrer. Prends-la avec philosophie !

Loanne arriva avec quatre récipients ; elle les planta respectivement devant les trois premiers promeneurs, gardant le dernier en main. Elle sourit à Barna en lui déclarant :

— Dommage, je n’ai que quatre gobelets !

— Pas grave, je connais les lieux, grinça-t-il en avalant sa chique de travers.

Il payait cher son silence quant au secret. Il se leva sans un mot et se dirigea vers la yourte. Loanne hurla :

— Où tu vas ?

— J’vais chercher un verre dans ma yourte ! répliqua-t-il de mauvaise humeur.

— Non ! dit-elle en se précipitant vers lui. C’était une blague, voici le mien, ajouta-t-elle en le lui fourrant dans les mains. Je te signale au passage qu’on dit « ger », le nom « yourte » est russe, monsieur-qui-voyage-sans-comprendre. Va faire le feu, je vous prépare du cacao.

Barna resta un moment sans bouger ; il la suivit des yeux avant d’obéir à son injonction. Il rassembla quelques branches en lui lançant une œillade sceptique. Loanne courut dans tous les sens, pour revenir vers le groupe avec une casserole de lait de chèvre et la boîte de cacao donnée par Stephen. Les Castors l’avaient observée avec amusement. Seul Barna demeurait pensif. Ça ne ressemblait pas à Loanne de les pouponner et, après la douche qu’il venait d’essuyer, c’était d’autant plus étrange.

Deux touristes passèrent à ce moment-là. Il s’agissait de deux Indiens sud-américains. Ils s’assirent près d’eux. Loanne arbora le plus délicieux de ses sourires. Elle sortit le lait du feu, déroba les gobelets de Jahid et de Barna pour leur servir du cacao. Celui qui reçut la boîte de conserve de Barna la lui rendit directement, adressa un regard chargé de reproches à Loanne tandis qu’il bredouillait quelques mots d’excuses à son propriétaire. Il prit celle de Nathan qui la lui présenta. Nathan, parfait quadrilingue, essaya de communiquer.

Gabin revint vers le groupe, d’excellente humeur. Sandrine était une fille épatante, tant captivée par la géobiologie et l’art des sourciers qu’il la soupçonna d’être l’héritière. Pourquoi n’avait-il pas pensé à elle plus tôt, se demanda-t-il. Il avait envie que Barna la croise. C’était le genre de femme qu’il aimait : sa stature, son caractère propret, son sourire...

Il s’assit parmi eux, s’intéressa aux Indiens quelques minutes. Ceux-là l’ignorèrent presque ostensiblement. Il en fut légèrement marri, mais il avala l’affront avec souplesse. Les Indiens lancèrent deux ou trois phrases, puis s’en furent comme ils étaient venus, tout en saluant très respectueusement Barna, un peu surpris.

— Ce sont des Yanomamis. Ils habitent un territoire situé de part et d’autre de la frontière du Brésil et du Venezuela. C’est une toute petite minorité ethnique, détermina Nathan. Ils sont venus chercher un moment d’énergie spirituelle lors d’un Grand Rassemblement.

— Un Grand Rassemblement ? demanda Gabin.

— De temps en temps, les sorciers, chamans, toutes les personnes qui ont un lien spirituel entre la Terre et le Ciel se retrouvent pour un temps de ressourcement commun. Je me souviens que le dernier a eu lieu dans les Rocheuses, aux USA. Il m’a décrit celui-ci comme primordial pour les « peuples de la Terre », ainsi qu’ils nomment les communautés indigènes qui persistent à rejeter la civilisation occidentale.

— Ma main au feu que les Mongols d’hier étaient chamanes ! intervint Loanne.

— Bien possible en effet !

Nathan, professeur à l’université de Bordeaux, avait terminé un doctorat sur les similitudes entre les différentes croyances des minorités ethniques des Amériques. Il expliqua l'histoire des Yanomamis. Il regrettait avoir dû abandonner ces recherches par manque de temps, trop occupé à devoir nourrir sa famille.

— En plus, j’ai une foule d’objets de culte qui moisissent dans ma cave, finit-il. Il est urgent de les sortir. C’est la mémoire de ces peuples qui est en train de mourir à petit feu. On a un devoir de réhabilitation ! J’ai déjà essayé d’organiser des conférences et une prise de conscience, mais il me faudrait un lieu neutre, pas en Amérique, et proche de la nature.

— Une montagne comme celle-ci ? s'exclama Barna en lançant un regard complice à sa filleule. Tu pourrais faire de cette vallée le dernier petit village gaulois qui résiste à l’envahisseur romain ! Tu fais de la grange un musée, tu programmes autour du chalet tes fameux colloques, il ne reste plus qu’à créer l’événement qui attirera la presse du monde entier !

— Excellente idée ! renchérit Loanne, un œil un peu vengeur. Et l’habit yanomami deviendrait l’uniforme ? Toi et Gabin, vous devriez vous raser complètement et mettre un bâtonnet entre les narines !

— Soit ! s’écria Barna, content de retrouver un fifrelin de connivence avec sa filleule. Je te promets de le revêtir pour guider les hélicoptères qui atterriront ici.

Les Castors se levèrent en riant pour rejoindre le chalet. Gabin fixa sa fille et Barna tour à tour, sans bien comprendre, avant de suivre les hommes.

Barna restait assis. Liana avait lâché le secret sans qu’il y ait eu moyen de discuter sur le phénomène. Il triturait sa boîte de conserve ; il voulait en parler avec Loanne plutôt que de se faire doucher à la moindre occasion.

— Ben, vas-y ! Qu’est-ce que t’attends ? lui largua Loanne devant son immobilisme.

— Je me demandais si je ne rentrerais pas les chèvres avec ma filleule, lui répondit-il doucement.

— J’ai pas de temps à perdre avec un pequenaud !

Barna reçut cette dernière réplique comme un coup de poing dans le ventre. Il rejoignit le groupe d’un pas rageur. Ça lui faisait très mal. C’était la première fois qu’il recevait les foudres de Loanne et, même si elle les distribuait allègrement à son entourage, il se plaisait à ne jamais avoir été sa cible. Jahid le consola tant bien que mal. Barna ne supportait pas les disputes ; il voulait s’expliquer avec elle une fois pour toutes. Il fit demi-tour.

De son côté, Loanne les regarda s’éloigner avec soulagement. Elle voulait voir son prisonnier. Il ne tarderait pas à ouvrir définitivement cette porte, quand elle perçut le revirement de Barna.

Elle se précipita à la yourte, entra, posa un doigt sur sa bouche. Le gars devant elle avait une demi-tête de moins qu’elle ; ce n’était qu’un gamin. Un Noir. Il était apeuré, aussi surpris qu’elle ; il ne comprit l’injonction que quand il entendit la voix d’un homme appeler la jeune fille. Loanne et lui demeurèrent un moment sans rien dire, à se dévisager. Au bout de la troisième sollicitation de Barna, Loanne intima à son hôte de rester silencieux, le temps de s’occuper de son visiteur.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda-t-elle, toujours cassante.

— Je fais les chèvres avec toi !

— Il est marqué « Chèvres pour les nuls » ici ? demanda-t-elle en montrant son front.

— Loanne, répondit-il posément. Tu ne penses pas ce que tu dis, laisse-moi une chance...

— Allons-y ! répliqua-t-elle, résignée.

Barna usa de beaucoup de charme et de douceur pour dérider sa filleule. Il lui démontra ses atouts de berger en lui racontant comment il avait dû apprendre à traire une brebis pour se nourrir.

Loanne ne pensait qu’à son fugitif. Elle espérait secrètement qu’il ne profiterait pas de son absence pour quitter définitivement la ger. Elle voulait le revoir. À l'évidence, ce garçon n’était pas de la bande, mais il craignait les flics pour autre chose. Tout en répondant distraitement à Barna, Loanne inventa une histoire et les différentes versions qui feraient de ce gamin un pauvre hère paumé. Elle accomplissait les gestes de son travail de manière automatique, la radio branchée sur le canal « Barna » comme bruit de fond, profondément enfouie dans ses élucubrations.

— Loanne, tu m’écoutes ? la réveilla Radio Barna. Il faut décanter ce qui t’arrive, mais on est là pour t’aider. Tu ne voudrais pas qu’on en parle ?

Loanne le fixa un moment, avec une très grande lassitude. Elle hésita à lui avouer qu’elle se moquait éperdument de leur truc, qu’elle avait une autre casserole sur le feu, nommée « un jeune Noir en fuite ». Non, trop facile. Avant de le mettre au courant, elle préférait connaître son fugitif.

— Tu ne comprends même pas que ce qui me tue, c’est votre silence ? Les différences, je les vis depuis toujours avec Jonas, largua-t-elle. Et ne me dis pas que pour Jonas c’est un handicap et pour moi un don ! ajouta-t-elle, quand Barna s’apprêta à réfuter son argument. Je hais qu’on le désigne comme « différent ».

— Moi aussi, répliqua Barna, mais quel est le terme que tu utiliserais ? C’est moins pire que « handicapé », non ?

— Non, pas vraiment, juste plus politiquement correct. Je dirais qu’il n’est pas adapté à notre civilisation.

— Bien vu.

— Et donc, pour suivre cette logique, moi non plus, puisque ce truc me rend agoraphobe.

Barna était soulagé de l’entendre parler ; tout lien n’était pas rompu. Il s’assit sur un seau renversé afin de poursuivre la discussion qui s’installait. Loanne, quant à elle, restait debout, près de la porte, légèrement pensive. Elle réalisa qu’elle savait qu’elle était différente des autres depuis longtemps. Elle se souvenait de ces quelques mois à l’école qui la remplissaient de migraines épouvantables. Certes, son QI n’était pas le même que celui de Jonas, mais qu’était-ce le QI, si ce n’était le moyen de classer les gens entre ceux qui entraient dans une norme établie et les autres ? Elle releva les yeux vers ceux de son parrain. Il la fixait avec tendresse. Elle l’aimait bien, ce baraudeur ; elle avait un peu de remords de l’avoir tancé.

— Bon d’accord, je regrette certaines de mes paroles. Mais c’est vrai, tu sais, j’ai perçu depuis longtemps que mon radar était plus développé que pour d’autres. Ce qui me tue, c’est l’idée que vous me le cachiez et ça, j’ai vraiment du mal à accepter.

Tout à coup, elle fronça les sourcils et dit :

— Gabin va arriver. Il avance vite. Il veut sûrement s’expliquer, j’ai pas envie d’entendre ses salades, je préfère digérer toute seule. Je retourne à la ger et j’y dormirai. Je te laisse gérer le beau-père !

Elle fit trois pas, puis une pointe de curiosité l’envahit malgré tout. Elle visa Barna et lui lança :

— Elle s’appelle comment, ton amoureuse ?

— Bérénice, lâcha Barna, étonné par ce coq-à-l'âne.

— T’en es où ?

Barna avala sa salive.

— Ça ne te regarde pas ! répondit-il, buté.

— OK ! constata-t-elle. Comme d’habitude, tu ne lui as même pas adressé la parole !

— C’est pas comme d’habitude... avoua-t-il. On a fait un trek ensemble.

— Ensemble ou elle faisait partie d’un groupe que tu guidais ? incisa-t-elle, ironique.

Barna se tut, un peu dépité. Loanne le dévisagea avec une pointe de moquerie.

— C’est bien c’que j’disais : « comme d’habitude » !

Elle tourna les talons aussi rapidement, disparut sans que Barna eût le temps de se défendre.

Comme prévu, Gabin arriva à grandes enjambées.

— Loanne est là ? demanda-t-il.

— Non, elle t’a évité. Dès qu’elle t’a perçu, elle est allée se réfugier dans la yourte.

— Pas question, il faut qu’elle rentre à la maison. La police vient de téléphoner, ils ont découvert un sixième larron. Il y avait un guetteur, dont ils n’ont que le numéro de portable. D’après les complices, ce serait leur chef. Ils espèrent qu’il se manifeste pour pouvoir le localiser.

Les deux hommes partirent en courant à la ger. Loanne n’y était plus. L’endroit était en grand désordre, les provisions avaient disparu.

— Une petite fugue, maugréa Gabin. Il ne nous manquait plus que ça !

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