Le fétiche en plastique

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Barna et Gabin rentrèrent au chalet rapidement. Ils exposèrent la situation aux Castors et à Liana. Gabin craignait une balle perdue destinée au dernier des tueurs.

Jahid proposa d’agir comme médiateur ; il excellait dans ce domaine, ayant récemment pris un poste de conseiller pédagogique dans un établissement scolaire de son quartier, situé en zone sensible de la banlieue parisienne.

Ensemble, ils décidèrent que Liana attendrait Loanne à la maison, que Barna resterait à la yourte, et que Gabin assurerait la liaison : ravitailler Barna et prévenir la gendarmerie.

Barna n’était pas mécontent de se retrouver seul dans sa yourte. Il fit le tour du propriétaire, une bougie à la main. Il prit tour à tour les petites amulettes qu’il avait reçues au cours de ses voyages. Loanne avait raison : une bonne partie de ces objets avait été offerte pour sa femme hypothétique. Les tribus qui lui avaient fait ces présents étaient toutes issues d’ethnies éloignées de la civilisation occidentale. Colliers, poupées et autres cadeaux trônaient exactement comme il les avait disposés l’année précédente. Loanne n’y avait pas touché. Il en fut satisfait.

Sa femme hypothétique…

Il n’aurait pas de femme. Il ne comprenait vraiment pas pourquoi tous ces peuples l’imaginaient si bien en couple ; sans doute entrevoyaient-ils un mariage avec l’une des leurs. Sa situation familiale lui avait amplement démontré que la vie à deux était un exercice voué à l’échec, qui ne pouvait que meurtrir les deux joueurs. Il avait d’ailleurs fait une maigre tentative pour prouver l’exactitude de sa théorie qui, sur des bases pareilles, ne pouvait que sombrer dans les abîmes d’un ménage défait avant même d’avoir commencé. Dès lors, les quelques amourettes qu’il s’octroyait étaient clairement sans lendemain pour les deux parties. Il s’agissait, la plupart du temps, de gentilles bourgeoises qu’il guidait et qui, en soif d’aventure, tombaient sous le charme du baroudeur.

Barna dépassait le mètre quatre-vingt-dix. Il avait les cheveux ondulés, mi-longs, noirs un peu délavés par le soleil, et une barbe imposante. Il ne se promenait qu’avec un chapeau de cow-boy, une chemise à carreaux, et un gilet en cuir déniché dans une brocante à l’âge de dix-huit ans. Un jean usé jusqu’à la corde, surmonté de guêtres et de grosses chaussures, finissait le look de Buddy Longway, de Michel Strogoff ou de quelque autre personnage de légende. Épouvantablement timide, Barna était si peu intervenant que c’était la gent féminine qui se décourageait face à son manque d’entrain.

Ça lui allait bien. C’était parfait.

Le seul amour qu’il s’autoriserait serait sans réserve ou n’existerait pas. C’était la condition *sine qua non* : l’Amour absolu.

Condition idiote. Joli rempart sur sa frilosité. Loanne avait raison.

Barna s’assit sur le lit et déposa sa bougie sur le coffre. Il tenait en main la dernière poupée offerte, l’année précédente. Pourquoi l’avait-il gardée ? Un vulgaire jouet en habit folklorique *made in China*, mais reçu à quatre mille kilomètres de Pékin, au Kirghizistan. Il ne se souvenait plus du lieu exact, mais se rappelait avec précision le vieil homme qui la lui avait donnée. Il quittait un village où il avait passé la nuit. Il n’était qu’à un ou deux kilomètres, perdu dans la steppe, quand ce paysan l’avait rattrapé, accompagné d’un gamin d’une douzaine d’années, sans doute son petit-fils, par un sentier à peine dessiné. Il lui avait tendu un paquet emballé dans du journal, dans lequel il avait dissimulé la poupée.

Quand Barna avait compris qu’il la destinait à sa femme et non à lui, il avait souri, pensant au nombre de présents déjà offerts pour cette épouse virtuelle. L’ancêtre en avait été vexé ; il avait exigé que le voyageur descendît de son cheval, tenant les rênes avec force. Barna s’exécuta, se morfondant de l’avoir blessé. L’homme lui arrivait en dessous de la poitrine. Il agrippa fermement les poignets de Barna, tandis qu’il envoyait le jeune garçon à une centaine de mètres plus loin avec la monture. Ses yeux vitreux et larmoyants pénétrèrent jusqu’au fond de son âme. Il secoua les bras d’un coup sec, comme s’il s’agissait d’une décharge électrique. Barna eut une bouffée de chaleur dans laquelle il distingua l’image d’une femme riant devant de grandes pierres. Cela dura un quart de seconde, mais la photo était nette. Toujours en gardant le voyageur en point de mire, le vieil homme dit d’une voix rauque, en français, dans ce contexte :

— Aucun amour n’est impossible.

Le paysan lâcha Barna, rappela l’enfant et le cheval dans sa langue maternelle. Barna, transpirant et un peu sonné, attacha le présent à sa selle et continua son chemin.

Il avait essayé plusieurs fois de revoir ce flash sans y parvenir. La bouffée de chaleur avait été délicieuse ; il avait eu l’impression d’avoir été légèrement saoul l’espace d’un instant, de décoller de la terre ferme. Était-ce à cause de cette rencontre qu’il avait omis de la donner à son tour à la première gamine venue… ou à cause du souvenir de la douce ivresse ? Pourtant, il ne collectionnait que les objets de valeur. Non pas d’une valeur marchande, mais celle d’un mérite manuel. Il n’aimait que ce qui était façonné par l’humain. Cette poupée en plastique était loin de ses critères. Quand il recevait ce genre de présent, il l’offrait quelques kilomètres plus tard, au premier enfant qu’il croisait.

Il s’apprêta à la jeter, chercha des yeux la poubelle, sourit en la voyant débordante de papiers de chips et de gâteaux, vestiges des paquets raflés aux touristes.

Machinalement, il passa le pouce sur le visage de la poupée. Une bouffée de chaleur l’envahit, il eut la tête qui tourna légèrement, puis le flash lui revint en une fois. Il en ressortit comme devant le vieil homme, un peu surpris, délicieusement atteint.

— Merde, murmura-t-il. C’est Bérénice !

Il y a des moments qu’on vit en sachant qu’on les a déjà vécus. C’était le cas de Barna, en avril, quand Bérénice, riant, lui expliqua la force qui se dégageait d’un menhir. Tout son corps participait à la narration. Barna l’avait dévisagée, ébaubi par l’effet que provoquait ce dialogue sur lui, cette douce chaleur, sans réaliser que la similitude de la scène provenait de cette vision. Il se souvint s’être dit à ce moment-là qu’il aurait dû rencontrer Bérénice vingt ans plus tôt et maudit Charles, le mari, de l’avoir conquise avant lui. Il avait souhaité, un quart de seconde, que ce rival trébuchât sur n’importe quel rocher, qu’il fût obligé d’interrompre le trek.

Et c’est ce que fit Charles. Il tomba, se cassa le poignet et fut rapatrié pour un os démis. Barna en fut encore plus troublé. Il eut peur, dès lors, que Bérénice n’arrêtât aussi la randonnée pour être au chevet de son mari. Il n’en fut rien. Barna en fut comblé.

— Tu ne devrais pas toucher à ces amulettes, intervint Gabin en entrant dans la yourte. Elles sont toutes extrêmement chargées !

Barna lui sourit, désabusé. Il était peu superstitieux. Gabin, par contre, veillait sur un monde parallèle. Attentif au moindre signe de la nature, il guérissait quelques maux là où les médecins déclaraient forfait.

— Même une poupée « made in China » vendue à des millions d’exemplaires aux vacanciers pressés ?

— Ne me fais pas croire que tu as acheté ça dans une boutique à touristes !

— C’est vrai, admit Barna, pensif. Des nouvelles de Loanne ?

Gabin n’était pas vraiment inquiet ; elle reviendrait tirée par son ventre, puisqu’elle n’avait jamais pu sauter un repas ! D’autre part, elle percevrait l’homme traqué et se cacherait. Il supposait qu’elle avait établi sa retraite dans un refuge non gardé, à une heure de marche. Ce n’était qu’une cabane en mauvais état. Le panier du touriste étant bien garni, elle ne réapparaîtrait pas avant le jour suivant.

Par ailleurs, Loanne ne restait jamais longtemps avec un morceau coincé dans sa gorge. Elle aimait s’expliquer, revendiquer, comprendre le pourquoi des événements. Même si la future discussion serait houleuse, il faudrait passer par là.

Barna abandonna la poupée sans ménagement à côté de lui, sur le lit, pour allumer le poêle qui servait de foyer au milieu de la ger. Il fit bouillir de l’eau. Gabin avait apporté quelques victuailles pour un dîner en tête-à-tête avec lui. Barna était, pour Gabin, un petit frère qu’il avait aidé à grandir. Les confidences n’avaient eu de cesse entre les deux hommes. Tout était autorisé, dit, compris, admis. Barna avait vu Liana entrer dans la vie de son ami. Il avait suivi la douce progression de leur union.

Barna soufflait sur le feu en pensant au vieux paysan et à son oracle autour de Bérénice. *Aucun amour n’est impossible*, entendait-il encore. Pourtant si. Dans le cas présent, c’était impensable. Tellement chimérique que Barna tâchait désespérément de la retirer de son esprit. Dès qu’il y parvenait, un élément stupide, comme un vulgaire morceau de pain qu’elle rompait avec un petit sourire en coin en admirant au passage la miche et la croûte, réanimait son image. Il réentendait son rire, ses chants, son silence.

Gabin l’observait sans rien dire. Il prit la poupée, la détailla consciencieusement.

— Ne la lâche pas comme ça, tu risques de lui faire mal au dos ! lui reprocha-t-il en s’appliquant à masser le dos du jouet.

— Tu soignes aussi les poupées maintenant ? se moqua Barna.

— Celle-ci est envoûtée pour une femme. Non, ce n’est pas vraiment ça, tenta d’expliquer Gabin. Une femme est en lien direct avec cet objet.

Il continua à l’analyser, déterminant l’ensemble de l’énergie qui se cachait entre le plastique et les chiffons. La poupée avait été chargée un peu à la hâte ; elle avait un rapport immédiat entre Barna et la femme qui était le but de l’envoûtement. Gabin expliqua comment, d’un simple bout de plastique créé en des millions d’exemplaires, on en avait fait une effigie sacrée investie de ce pouvoir. Il lui rappela le nombre de sorciers qui utilisaient ce genre de méthode en piquant des aiguilles pour détruire la personne ensorcelée sous un fétiche.

— Dans ce cas-ci, dit Gabin, il n’est pas question de mal. Il n’y a qu’une énergie fortement positive. Tu ne pourras jamais faire de tort à cette femme, par contre tu pourrais la soigner ou la cajoler. Jusque-là, faire jouir, mais ça manquerait cruellement de charme ! ajouta-t-il en levant les yeux sur Barna.

Barna était passé par toutes les couleurs. Il transpirait légèrement, ses mains tremblaient. Bien sûr, il n’y croyait absolument pas. Cette histoire était complètement irrationnelle, folle, dépourvue de sens. Cependant, en caressant du doigt son visage, il avait eu le même flash qu’avec le vieil homme, la même ivresse…

— C’est du n’importe quoi, c’est impossible… souffla-t-il.

— Tu connais cette femme ? titilla doucement Gabin.

— Non. Enfin oui. J’ai vu son image quand j’ai passé mon pouce sur la tête de la poupée. Mais je ne la connaissais pas au moment où j’ai reçu ce présent. Ce sont des conneries ! Donne-moi ce truc ! dit-il un peu brutalement en tendant la main.

— Attention Barna ! déclara fermement Gabin en éloignant le fétiche de son ami. C’est loin d’être stupide, tu ne serais pas dans un état pareil.

Barna fixait l’effigie, complètement désemparé.

— Tu peux l’exorciser ? murmura-t-il. En aucun cas, je ne veux avoir de pouvoir sur cette femme !

— Je ne suis jamais tombé sur une affaire comme celle-ci ! La personne envoûtée devrait sans doute être ici pour tenter quelque chose. Je ne suis pas assez sûr qu’en la jetant ou en la brûlant, on ne lui fasse malgré tout du mal. Non. Il faudrait, pour bien faire, qu’elle soit en présence du fétiche. C’est qui ?

Barna prit sa tête entre les mains, rassembla ses idées et se dévoila. Le trek avait eu lieu six mois et demi auparavant. C’était elle qui l’avait organisé. Son mari était médecin, chirurgien pédiatre ; il cherchait comment souder son équipe pour pouvoir travailler plus efficacement auprès des enfants. Le boulot était dur et éprouvant, les petits patients fort accaparants, tant au niveau médical que psychologique.

Bérénice y avait participé avec sa plus jeune fille. Elle avait quatre enfants. Les trois aînés étaient grands, pratiquement hors du foyer. La cadette, Luna, était un joli cadeau du ciel ! Adorable, espiègle sans être chipie. Comme Loanne, il y a trois ou quatre ans. Elles ont le même style de caractère : fonceur, vaguement mutin, sachant mener leur monde par le bout du nez.

Bérénice avait eu l’adresse de Barna par une amie qui l’avait elle-même reçue d’un copain. Déjà, les mails envoyés pour l’organisation de ce périple avaient plu au guide. Elle avait, mine de rien, titillé sa curiosité. Ainsi, quand le groupe débarqua à l’aéroport, il ne chercha qu’elle. Elle ne s’était pas décrite, c’en était que plus intrigant. Il fut fortement déçu. Elle avait un pantalon en lin blanc, une blouse assortie cachée par un chandail tout aussi blanc. Seul un foulard dans les tons orange donnait une touche de couleur. Barna l’avait imaginée plus grande, plus énergique, plus… n’importe quoi que cette petite madame aux ballerines tout aussi blanches que le reste.

— Tu te rends compte, elle était habillée entièrement de blanc pour un trek dans la montagne !

— Je me rends surtout compte que tu peux détailler ses vêtements alors qu’en général, tu ne regardes que les yeux ! se moqua gentiment Gabin.

— C’est vrai : ils sont noirs, rieurs, sous des sourcils légèrement penchés. Elle n’est pas à proprement parler belle, mais elle est… elle a… elle est…

Barna, cherchant l’adjectif adéquat, se leva, se rassit tout aussi vite. Il ajouta à mi-voix :

— Superbe !

La mère et la fille se faisaient extrêmement discrètes, laissant le soin à l’équipe de se comprendre sans elles. Du coup, elles étaient toujours devant, avec lui, tandis que l’autre partie du groupe suivait tant bien que mal. Bérénice s’était occupée du ravitaillement ; c’est elle qui avait prévu l’ensemble des repas, déterminé ce qu’il fallait acheter au marché ou dans les villages qu’on croisait. Elle répartissait aussi ces victuailles sur les deux ânes de bât qu’ils avaient loués. Luna ou elle tirait l’un, Barna l’autre.

Quand c’était Luna qui tenait l’âne, Bérénice marchait de temps à autre à côté de lui, posait des questions sur la faune et la flore qu’elle découvrait, ou bien elle se taisait. Elle était très silencieuse, très rêveuse…

— Mais sans que ce soit gênant, précisa vite Barna. Juste, elle était ailleurs, photographiait les paysages mentalement. Il se dégageait d’elle une sérénité intérieure que je n’ai jamais ressentie nulle part ailleurs. Sauf chez les moines !

— Elle est croyante ?

— Je ne sais pas. En réalité, je ne sais rien d’elle.

Quand c’était Bérénice qui guidait l’animal, elle avançait en file indienne, soit devant, soit derrière lui. Luna marchait à côté de sa mère, elle babillait souvent, ou bien forçait Bérénice à chanter. Elle avait une belle voix grave. Barna avoua qu’il préférait qu’elles déambulassent derrière lui. Dès qu’elles le devançaient, il ne regardait qu’elle. Son cou, ses hanches, ses jambes, ses bras légèrement écartés d’un côté par la main de Luna, de l’autre par les rênes de l’âne qui accentuaient la finesse de sa taille. Une fois, il s’était même trompé de chemin.

— Bref, incisa Gabin délicatement, c’est l’amour fou auquel tu ne croyais pas !

— Fou et impossible ! Bérénice a quatre enfants, une jolie situation, avec un beau compte en banque. Je ne peux rien lui offrir de tel et, pour terminer le topo, je ne la reverrai plus jamais. Elle habite à six cent quatre-vingt-cinq kilomètres de chez moi, soit trois trains et un bus, j’ai vérifié. Je ne veux plus y penser, ça me fait du mal !

— Aucun amour n’est impossible ! murmura Gabin.

Barna tiqua sur la phrase que venait d’émettre son ami. La même phrase que le vieux paysan lui avait proférée lors de la remise de la poupée. Ils se turent longtemps, immobiles, écoutant le poêle crépiter sous la chaleur. Barna fixa le fétiche, encore incrédule. Il le désigna d’un doigt mou et murmura :

— Qu’est-ce que j’en fais ?

Gabin déposa l’effigie délicatement à côté de lui. Il se leva, remplit deux bols avec les pâtes qui se noyaient dans leur eau de cuisson depuis un certain temps. Tout en lui tendant sa part, il lui répondit enfin :

— La même chose que tes sentiments ! Soit tu la laisses sur le coin du coffre, elle prend la poussière et petit à petit, les mites finiront le travail ; soit tu attrapes le taureau par les cornes et ta vie à deux mains. Je suppose que tu ne lui as pas parlé ? émit Gabin sans grand espoir.

— Non ! Je ne lui dirai rien, affirma Barna, quelque peu buté. Dépose la poupée sur le coffre, puisque je ne peux rien faire d’autre !

Gabin la posa un peu trop près du bord. Elle vacilla légèrement, Barna se précipita pour la redresser et l’installer au milieu du coffre. Gabin secoua la tête, les mains sur les hanches, vaguement moqueur.

— T’en es vraiment dingue ! Tu as des nouvelles d’elle ?

— Trois mails : un de remerciement, un autre avec quelques photos qu’elle avait faites, aucune d’elle, évidemment puisqu’elle tenait l’appareil. Un dernier où elle s’excusait d’un mail qui ne m’était pas destiné…

— Ah bon ! émit Gabin, sceptique sur cette erreur. Et toi ? Tu lui as écrit ?

— T’es fou ! Jamais. Je ne fais qu’y répondre.

— Trois mots, je présume !

Barna repartit dans une justification raisonnable, mais tellement peu crédible. Gabin ne l’écoutait que d’une oreille distraite. Il était vaguement irrité de le voir si gauche face à lui-même.

Malgré les affirmations de Barna qui prétendait ne rien connaître d’elle, il lui en avait détaillé le *curriculum vitae*.

Quoi qu’il affirmât, Barna était encore amoureux jusqu’à la moelle. Gabin était vaguement curieux de voir si la poupée aurait bougé le lendemain.

***

Liana avait déposé une casserole au-dessus de la porte de la cuisine, pour ne pas rater Loanne si celle-ci décidait de dévaliser le frigo pendant la nuit. Elle fut un peu déçue de découvrir Gabin se frottant le front de mauvaise humeur.

Tournant en rond devant sa femme légèrement endormie, Gabin expliqua l’amour qui dévastait le pauvre Barna.

— Dis, l’interrompit un peu hors propos Liana. La poupée, c’est une blague ?

— Liana, écoute-moi, bon Dieu ! En plus, tu sais comment elle s’appelle ? Bérénice Buztin ! répondit-il sans attendre que Liana réagisse.

Liana le regarda, encore plus médusée et fatiguée.

— *Dios mío* ! C’est en effet un très horrible présage !

— Arrête de te foutre de moi ! Tu sais ce que ça veut dire, Buztin ? continua Gabin, qui désormais ferait les questions et les réponses. Ça veut dire « argile » en basque. Le nom de son mari, c’est Saule. Comment veux-tu qu’ils s’entendent ? Le saule assèche la terre. Ça, dit-il en la pointant du doigt, ça serait une preuve que cette femme n’est pas dans une relation qui doit durer avec son mari. Elle doit se faire pomper.

— Tu exagères ! tenta Liana, peu convaincue qu’un nom de famille intervienne dans une relation. N’empêche, l’arbre a besoin de terre, tandis que le nom de Barna n’a rien à voir ! Cela devrait te réjouir !

— Ben justement, se lamenta Gabin, D’Outremont signifie à coup sûr « autre montagne ». Qui dit montagne dit terre, qui dit terre dit argile !

Liana éclata de rire.

— Surtout que, si elle est basque, elle doit connaître les montagnes ! renchérit-elle.

— Elle est bourguignonne, pas basque ! s’énerva son mari, fort contrarié que Liana ne le prît pas au sérieux.

Elle ravala son hilarité en observant sa mine. Elle était légèrement saoulée par ses démonstrations stupides et son va-et-vient autour de son fauteuil. Gabin passa les mains dans sa barbe, puis dans ses cheveux, toujours aussi nerveux. Il pensait assurément à son Héritier. Il pensait que ce serait Barna, accompagné par une femme, qui l’obligerait à se stabiliser. Or, on lui avait annoncé qu’il connaissait de longue date le couple qui viendrait s’installer. Il aurait dû lui avoir parlé un minimum de deux fois. Gabin n’avait jamais croisé de Bérénice, il ne connaissait personne à Saulieu et il n’avait jamais entendu un nom de famille aussi étonnant que le sien, il pouvait le jurer.

— T’as vu l’amie d’Arnaud ? demanda-t-il alors que Liana tentait une sortie vers son lit. Je pense que c’est elle ! Je ne sais pas pourquoi, mais je suis presque sûr que c’est elle, l’héritière. Elle est vraiment très sympa, il émane d’elle quelque chose de très doux, qui conviendrait parfaitement au chalet. Elle s’appelle Sandrine et c’est une Chèvre !

— Une chèvre ?

— C’est son signe astrologique chinois. C’est ce qu’il faut à Barna !

— Tu deviens marieur maintenant ? se moqua ouvertement Liana. Et son nom de famille ?

— Sierra ! s’excita Gabin. Ce n’est pas à toi que je dois expliquer ce que ça veut dire ! Une chaîne de montagnes, tu te rends compte ?

— C’est indubitable ! émit Liana, extrêmement ironique.

Gabin lança un regard noir à sa femme. Liana ne s’en formalisa pas.

— Et ta Sandrine, elle est passée par ici ? D’après ce que tu m’avais annoncé, elle devait entrer dans ses murs dans la semaine qui vient, non ?

— Ce sera sûrement chose faite, s’agita-t-il. Nous avons rendez-vous demain pour que je puisse lui exposer son horoscope dans les détails.

— Je ne comprends pas pourquoi tu t’inquiètes alors, tu l’avais déjà vue ?

— Non, enfin, oui une seule fois, c’est ça qui cloche. Elle est venue, il y a une dizaine d’années, camper ici. Elle est dans le registre.

— Et tu t’en souvenais ?

— Pas très bien, avoua-t-il. En vérité, pas du tout.

— Bon, ben te v’là à la case départ ! constata Liana.

Elle remit la casserole sur la porte, proposa à son mari de se coucher. Gabin déclina l’offre d’une main énervée, s’installa dans son fauteuil, près du feu. Liana repassa la tête deux minutes plus tard :

— Dis, pour la poupée, si ce n’est pas une blague, est-ce que Barna ne pourrait pas être aussi sous le même envoûtement ?

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