Le carnet

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"Est-on tiré par notre destin ? Ou le destin se dessine-t-il au fur et à mesure que nous choisissons notre chemin ?

A-t-on du poids sur notre avenir ? Ou notre avenir ne nous appartient-il qu’à moitié ?

Qu’est-ce que ce libre arbitre, si tout est décidé à l’avance ?"

Gabin ne put déterminer s’il avait dormi avant d’entendre ces paroles. Il s’était redressé dans son fauteuil, les mains accrochées aux accoudoirs comme à une bouée de sauvetage. Il était profondément pantois. Il était entièrement convaincu que le libre arbitre était l’une des bases de la philosophie, mais à bien y réfléchir, il croyait dur comme fer au destin. Il ne croyait ni aux hasards ni aux coïncidences. Il était à ce point crédule qu’il laissait les murs de sa maison gouverner une partie de sa vie.

Quelle folie !

Où en était-il ?

Et son chalet, quel était son destin ? Était-ce un des Castors qui le détenait ?

Fallait-il qu’il passât sa retraite entouré de péquenauds, de loubards ou de journalistes altermondialistes qui se promèneraient en 4x4 dans sa prairie ?

Aucun, non vraiment, aucun projet ne lui plaisait.

— Putain ! s’exclama-t-il, fâché. Pourquoi Barna propose-t-il ce lieu comme d’une accessibilité infinie pour toutes ces missions, si importantes soient-elles ?

Barna. Son ami de tous les jours, dévoré par le mal d’amour. Gabin s’en remit aux hypothèses de Liana : cette poupée n’était pas nette. Peut-être, dès lors, fallait-il agir sur l’amulette qui jouait, comme certains anciens le prétendent, de philtre d’amour ? Gabin ne put s’empêcher de chercher dans l’avenir immédiat de Barna (procédé que, éthiquement, il se refusait de faire) : Barna était-il en phase de se marier avec cette Bénédicte ?

Non.

Par contre, disait l’augure, une femme d’une grande finesse remplirait sa vie d’un bonheur inégalable. Gabin pourrait être la cheville ouvrière pour que cette idylle éclore. Gabin sourit. Il aimait profondément guider les autres vers leur destinée, et aider Barna à ne pas se morfondre dans un amour impossible le comblait au plus haut point.

Gabin fut un peu honteux en repensant aux paroles sur le destin. Il effaça rapidement la gêne ressentie par un sentiment de devoir vis-à-vis de son ami.

***

Quand Gabin arriva à la yourte le lendemain matin, Barna avait déjà fait le ménage. Il avait secoué les matelas, rangé l’ensemble de la tente, mais, comme le constata directement Gabin, n’avait pas touché au jupon de la poupée. Barna surprit le regard de son ami sur le fétiche et sourit :

— Ben tu vois, je ne l’ai pas effleurée ! Mais je peux te jurer que tu m’as fait flipper ! Tu t’es foutu de ma gueule, c’est ça ?

Gabin grimaça sans répondre. Il s’en tenait aux hypothèses de Liana. Cette poupée n’était pas nette. Peut-être, dès lors, fallait-il agir sur l’amulette qui jouait, comme certains anciens le prétendent, de philtre d’amour ?

— Une seule solution pour le savoir : tu lui passes un coup de fil, tu lui en parles et vous faites quelques expériences.

Barna rit. Il empoigna le téléphone qui traînait sur la table basse et dit, sans composer de numéro :

— Allo Bérénice ? Bonjour, c’est Barnabé. Dis, j’ai une poupée ici qui est ensorcelée pour toi, je voudrais voir si ça marche. Alors je vais la caresser et tu me diras où je te caresse, d’accord ?

— Très érotique ! répondit Gabin en riant. Tu as un téléphone maintenant ?

— Non, ça doit être celui de Loanne. Café ?

— Oui, volontiers, je t’ai apporté des croissants ! C’est pas le téléphone de Loanne. C’est sans doute celui d’un touriste.

Les deux amis sirotèrent leur café, assis par terre devant la yourte, face aux tons ocre de l’automne. Gabin mangeait goulûment son croissant. Une fois avalé, il se frotta les mains et alluma le portable. Pour sa part, Barna regardait au loin, le croissant en main, sans y avoir touché. Il était perdu dans ses souvenirs, scrutant le paysage où le soleil tentait désespérément de dissiper la brume matinale.

— Le dernier matin du trek en Corse, confia-t-il, j’ai surpris Bérénice grimpant sur une des collines pour aller voir le lever du soleil. Tu te rends compte, elle fait comme moi !

— Mmm, répondit distraitement Gabin, plongé dans les méandres du smartphone.

— Elle avait l’air tellement mélancolique, j’étais si triste de la quitter que je me suis dit qu’on partageait peut-être la même peine. Je l’ai suivie. Elle a choisi l’endroit que j’aurais pris pour savourer le lever du soleil. Elle était debout sur le rebord du rocher, a tendu le bras devant elle, s’est mise à chercher une direction. Une fois celle-ci déterminée, elle s’est assise en laissant ses jambes pendre dans le vide, les mains reposant sur les cuisses. Elle a fermé les yeux ; sa tête tremblait légèrement, parfois elle balayait l’air de sa main gauche. J’étais tétanisé derrière elle. Je l’observais sans oser bouger, m’approcher. J’avais peur de ne pas pouvoir m’arrêter. Je crevais d’envie de la prendre, de lui faire l’amour, là, en pleine nature. Mais je sais aussi que cet ultime lever de soleil, on le déguste en solitaire. Alors je me suis retiré sur la pointe des pieds. J’ai continué le chemin, je me suis accroupi sur un autre pan de la montagne. Je l’avais en point de mire. De profil. J’étais à une distance assez acceptable pour qu’elle se sente seule, que je puisse l’observer sans la gêner. Quand le soleil s’est montré, elle s’est laissée caresser par les premiers rayons en inspirant profondément. Elle souriait, mais d’un sourire qui n’était pas le même que celui qu’elle arborait le jour. Un sourire plus doux, plus triste. Elle a sorti son carnet, y a écrit quelques lignes.

— Sûrement à un de ses amoureux ! intervint Gabin victorieusement, en éteignant le téléphone.

Légèrement contrarié, Barna dévisagea son ami qui le regardait avec un air triomphant. Gabin changea de tête en voyant sa mine déconfite.

— Excuse-moi, je parlais du portable, il a toutes les applis d’ado. Tu disais ?

— Rien, bougonna Barna. Absolument rien. Tu veux qu’on fasse quelque chose pour Loanne ?

— Non, on lui laisse vingt-quatre heures. Et toi ? Tu restes ici ou tu te balades avec les autres ?

— Je reste ici, murmura Barna, encore un peu marri de ne pas avoir été écouté.

— Barna, le raisonna doucement Gabin, c’est toi qui m’as affirmé hier qu’il ne fallait plus penser à cette Bénédicte.

— Bérénice, rectifia Barna. Elle s’appelle Bérénice.

— Oui, enfin bon, cette femme mariée, avec un beau compte en banque et quatre moutards.

— Ses enfants sont déjà grands et son mari odieux ! argumenta, malgré lui, Barna.

— Tu sais ce que je crois ? Là où les nanas te tombent dans les bras, celle-ci est demeurée fidèle à son mari. Du coup, tu en es frustré ! Oublie-la, je suis persuadé que tu trouveras la femme de ta vie dans les prochaines semaines ! Je vais essayer un truc pour ta poupée. On en parlera plus tard. Je me sauve, j’ai rendez-vous avec Sandrine, la copine d’Arnaud.

Gabin se leva, s’étira et lança un dernier regard à Barna. Celui-ci était encore perdu dans l’amour impossible de sa vie.

— Allez, Barna, dit-il. Haut les cœurs et au diable les nanas !

Barna acquiesça d’un signe de tête, sans aucune conviction. Gabin emporta le portable. Il fit quelques mètres vers le chalet, se souvint que Sandrine et lui passeraient la matinée ensemble. Peut-être mangerait-elle avec eux. Il se retourna vers Barna et lança :

— Tu rentres pour le déjeuner ?

— D’accord !

Gabin sourit en filant vers son rendez-vous. Il se demanda un instant si cette histoire de destin qu’il avait entendue ce matin n’était un présage pour ce midi. Ne forçait-il pas le destin ? Liana lui reprocherait sûrement de jouer les marieuses. « Bah, il fallait bien aider ce pauvre Barna à oublier sa Bénédicte, non, Bérénice ! » se dit-il en se moquant de la tête offusquée de son ami quelques minutes plus tôt.

Barna était heureux de se retrouver seul avec ses souvenirs. Il n’avait pas du tout apprécié la thèse de l’amour-propre bafoué, même si Gabin n’avait pas tout à fait tort. Bérénice n’avait fait aucun pas vers lui. C’en était un peu vexant.

L’oublier. Ça faisait six mois qu’il essayait désespérément de l’oublier. Impossible de la gommer. Son image était imprimée à l’encre de Chine dans son esprit !

Il replongea dans cette dernière journée de trek. Sur son rocher, Bérénice s’était levée, étirée de tout son long. Barna avait dégluti en détaillant son corps. Elle secoua vigoureusement ses cheveux, inspira trois fois comme si elle puisait l’énergie dans l’astre en face d’elle. Elle tourna joliment les talons, s’évapora comme un mirage.

Barna ne voulait pas arriver en même temps qu’elle au campement. Il désirait encore repasser par l’endroit où elle s’était recueillie, s’asseoir où elle s’était assise. Une fois à son poste, il observa le soleil qui avait maintenant largement entamé sa course. Il découvrit, dans le serpolet à côté de lui, le carnet qu’elle avait oublié.

Il caressa longuement la couverture, le huma, s’en imprégna. Il mourait d’envie de l’ouvrir, de lire les dernières lignes qu’elle avait écrites. Ce carnet ne la quittait pas, il le savait. Bérénice y dessinait quelques aquarelles pendant les pauses, elle y consignait aussi quelques mots. Elle ne laissait personne le regarder. En début de trek, par curiosité, Barna s’était approché d’elle tandis qu’elle crayonnait ; elle l’avait brutalement fermé en lui avouant qu’elle n’était vraiment pas douée, que c’était juste des essais, des brouillons.

— Je ne sais pas pourquoi je dessine, mais je sens que je dois le faire, avait-elle murmuré alors, comme si elle lui révélait un grand secret. En plus, quand mon aquarelle est terminée, elle ne ressemble jamais à la réalité, mais à autre chose de plus…

Bérénice était repartie dans ses rêves. Elle semblait chercher le mot exact sans y parvenir. Elle tourna la tête, comme si la solution se trouvait dans les buissons autour d’elle. Un léger sourire se dessina sur son visage. Barna la scruta un moment, tout aussi loin dans ses fabulations.

— De plus… ? tenta-t-il, voulant prolonger la confidence.

Bérénice le regarda un peu étonnée, comme si elle avait oublié qu’il était là. Elle rougit en lançant :

— Excuse-moi. C’est trop bête ! Tu dois me prendre pour une allumée !

— Pas du tout ! réfuta-t-il doucement. « De plus » quoi ?

— Je ne sais pas, oublie ! avait-elle imposé en brassant l’air autour d’elle.

Fort embarrassée, Bérénice s’était éclipsée sous un prétexte futile.

Barna ferma les yeux, le cahier sur son cœur. Il voulait seulement savoir si elle éprouvait les mêmes sentiments que lui. Il se promit de n’ouvrir que la dernière page. Il y lut :

« La mélancolie est une pluie d’amertume qui nous assaille par surprise. Nous sommes obligés d’en goûter le sel.

Ce sel n’est-il pas le rehausseur du goût de la Vie ? Vivre alors la saveur de la mélancolie serait se garantir de pouvoir déguster l’eau douce qui coule en nous.

Le tout serait alors de ne pas sombrer dans cette mer morte ! »

Barna était resté médusé. Cette « eau douce qui coule en nous » le laissait perplexe. Il feuilleta l’ensemble du carnet malgré sa promesse interne de ne pas lire le contenu. Il découvrit ses images et ses lignes. Les dessins lui semblaient très familiers sans pour autant qu’il pût mettre un nom sur les lieux. Ce n’était pas en Corse… Il tomba sur l’avant-dernier texte, le lut, cela commençait par « Je t’aime ». Le cœur battant la chamade, Barna le lut plusieurs fois. Rien ne disait qu’il lui était destiné, mais il déchira la page, la plia en quatre pour la glisser dans son blouson.

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