Fachée avec la terre
Sandrine mit une éternité à choisir ses vêtements. Elle se trouvait dans la chambre d’amis chez Arnaud, se préparant au fameux rendez-vous avec Gabin, le gourou de ce dernier. C’était l’homme pour qui Arnaud vouait une admiration sans borne, celui qui lui avait tout appris. Sandrine voulait faire bonne impression. Elle l’avait entrevu la veille et en était restée éblouie.
Pourtant, elle l’avait déjà rencontré sans le savoir, une douzaine d’années plus tôt, alors qu’elle campait sur son terrain. Elle se souvint avoir croisé son fils tenant par la main une petite fille. Le garçon devait avoir une vingtaine d’années, tandis que la fillette en avait trois ou quatre. Celle-ci fit une chute d’une centaine de mètres après l’avoir dépassée. Le jeune homme, paniqué, poussa de petits cris plaintifs face aux pleurs de l’enfant. Sandrine avait accouru, s’était penchée sur la gamine et l’avait soignée en lui apposant un bandage. Comme elle le faisait régulièrement à l’époque, elle avait posé ses mains sur la cheville meurtrie. L’enfant s’était calmée, mais son grand frère restait tétanisé. Sandrine hissa sa sœur sur les épaules du garçon et lui suggéra doucement de retourner chez lui. Il s’exécuta sans émettre le moindre son.
Le soir même, le père, le fameux Gabin, était venu jusqu’à sa tente avec une bande Velpeau et un fromage de chèvre pour la remercier. Ils avaient papoté autour d’un verre de vin ; elle avait alors ressenti pour la première fois la sagesse qui se dégageait de cet homme. Une sorte de père pour tous. Elle s’était sentie si en confiance qu’elle lui avait révélé quelques-unes de ses incertitudes.
Sandrine hésitait pour tout. Chaque choix constituait pour elle un dilemme presque insurmontable. Il l’avait écoutée, puis lui avait donné une pierre qui, encore aujourd’hui, l’aidait à chaque décision.
Même si elle se doutait qu’il ne prêterait pas attention à sa tenue, Sandrine choisit un jean juste assez délavé, un gros pull-over blanc en laine vierge et de bonnes chaussures dans lesquelles elle put enfiler deux paires de chaussettes. Elle arborait le look de la citadine qui se veut campagnarde.
Gabin l’attendait sur la terrasse, l’air légèrement soucieux. Sandrine craignait de le déranger dans ses réflexions. L’horloge sonna ; il tourna la tête vers elle et l’accueillit directement avec un sourire bienveillant.
— Sois la bienvenue, Sandrine ! s’exclama-t-il, chassant ainsi sa mine sérieuse.
— Merci ! bredouilla Sandrine, encore plus impressionnée par ce grand-père dont la stature droite et imposante coïncidait totalement avec l’image qu’elle se faisait du sage.
Gabin l’embrassa très affectueusement. Cela surprit Sandrine, qui se raidit immanquablement. Gabin perçut cette onde de méfiance, n’en fit aucun commentaire et la fit entrer d’un large geste de la main désignant la porte.
Sandrine observait l’intérieur d’un œil distrait. C’était un salon comme tant d’autres à la campagne : quelques cadres exposaient des photos de groupe de grimpeurs au sommet de montagnes d’ici ou d’ailleurs. Des poutres apparentes, une longue table en chêne encadrée par deux bancs un peu branlants, et l’éternelle cheminée en pierre taillée autour de laquelle s’étalaient sans raffinement des fauteuils usés et défoncés. Une toile d’araignée se déployait royalement entre l’horloge et le tablier de la cheminée. Gabin surprit l’examen de Sandrine. Sans oser se l’avouer, son petit air de dégoût en voyant l’araignée l’énerva légèrement.
Sandrine fixa la pendule dont le tic-tac résonnait dans toute la pièce. Elle plissa les yeux, déjà importunée par cet élément qui rythmait le temps comme celui des habitants. Elle qui, la nuit, ne pouvait tolérer le moindre bruit, appréciait d’ordinaire la maison d’Arnaud où le silence était de mise.
Gabin capta son regard sur l’horloge et lui expliqua qu’elle était le cœur du foyer. Sans elle, il n’était pas sûr que l’habitat puisse dégager autant de sérénité. Depuis son entrée dans ce chalet, la vieille femme qui lui avait remis les clés lui avait fait jurer de ne jamais oublier de la remonter. Jusqu’alors, il avait tenu sa promesse, estimant que c’était son devoir, sa responsabilité, pour que ce lieu ait une âme.
Sandrine se félicita intérieurement de ne pas lui avoir fait part de ses réflexions. Gabin insista tellement qu’elle se crut obligée d’ajouter un petit commentaire un peu stupide sur la nécessité de l’âme d’une maison. Gabin la regarda en levant un sourcil. Elle rougit ; il sourit, indulgent.
Gabin lui proposa de s’asseoir à table. Sandrine obéit et, tandis qu’il préparait le café, elle examina la place où elle était assise, vérifiant la propreté des tasses. Gabin le remarqua et en fut profondément indisposé. Elle commençait sérieusement à l’exaspérer.
Au fur et à mesure que Gabin lui exposait son horoscope, Sandrine était de plus en plus désarçonnée. Elle tournait la cuillère dans son café machinalement, essuyait la table pour en retirer quelques miettes de pain dont elle fit une petite montagne. Elle se leva pour les jeter dans la poubelle, puis se nettoya les mains avec un soin démesuré.
Au bout d’une demi-heure, Gabin proposa une balade dans les environs. Sandrine se redressa d'un bond, heureuse de sortir de cette maison qui sentait le fromage et la poussière. Elle lava les deux tasses et, alors qu’elle prenait une éponge pour frotter la table, Gabin arrêta son geste.
— Laisse ça, imposa-t-il. On nous attend !
— Qui nous attend ? demanda Sandrine, apeurée.
— La montagne, pardi ! répondit-il doucement.
Ils grimpèrent le chemin derrière le chalet. Gabin exigea qu’elle marchât devant. Cela dérangea profondément Sandrine, qui se sentit observée, presque déshabillée.
Gabin affirmait que rien qu’en posant les pieds sur le sol, on y imprimait un grand pan de sa personnalité. Il ne mit pas longtemps à capter la fragilité d’une petite fille bafouée qui cherchait encore comment poser son pied dans la vie.
Vers midi, la consultation terminée, elle refusa d’emblée le repas proposé, sur la défensive. Elle dévala le sentier vers le village, en repensant à ce qu'il lui avait révélé. Elle n’était pas très heureuse de ce rapport. Elle croyait qu’il lui ferait un tour d’horizon comme le font les madames soleil à la radio. Rien de tout cela. Il avait plongé dans son passé, dans son caractère, qui semblait légèrement incompatible avec son horoscope.
Ça ne lui avait pas plu, alors qu’au fond d’elle-même, elle savait qu’il avait raison. Mais pour qui se prenait-il à la titiller là où elle ne voulait pas ? Il était allé jusqu’à la taler sur les potagers. « Fâchée avec la terre », pourquoi lui avait-il dit cela ? Pourquoi lui avait-il proposé de recommencer un potager ? Elle s’en fichait de la terre ! Elle s’était juré de ne plus remettre un pied dans un potager depuis qu’elle avait quitté la maison familiale.
Sandrine avait vécu toute sa jeunesse dans une grande demeure blanche d’une petite ville de montagne. Devant la bâtisse, une jolie grille protégeait les enfants des dangers extérieurs. En vérité, l’énorme fer forgé noir les gardait dans un huis clos sordide.
Quand Gabin prit ses mains en lui déclarant qu’elles étaient son point d’ancrage, sa force à elle, elle les retira précipitamment. Gabin en fut vaguement surpris, mais il n’insista pas.
Il lui avait aussi demandé de tourner lentement sur elle-même. Une fois dos à lui, il avait pointé un endroit précis sur sa colonne vertébrale, au-dessus du coccyx :
— C’est là ! C’est là que ça coince ! avait-il affirmé.
Comme poussée par une décharge électrique, elle avait bondi en avant en écartant les bras. Elle s’était retournée, outrée, avait failli le gifler et s’était enfuie vers la vallée.

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