Racine et catogan

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« Ô ma Source, toi qui jaillis de n’importe où, donne-moi ta sérénité, ta détermination. Fais de moi ton fleuve, même si je dois bouillir dans des gorges trop abruptes. Fais de moi ton eau, même si je dois m’astreindre à affronter le tumulte. Mais dans ce vacarme, ne brouille pas mon cours, ne m’éloigne pas de ma quête, garde-moi dans ton amour. »

Gabin avait regardé Sandrine partir avant de prendre le chemin du retour. Il avait entendu ces phrases intérieurement et en fut, comme à chaque fois, troublé. Le lien entre la voix et l’humeur de Sandrine était trop évident. Son intuition était donc juste : il y avait quatre-vingt-dix pour cent de chances que ce fût son héritière. Cela ne lui plaisait qu’à moitié ; la tâche était considérable. Sandrine avait peur des hommes. Elle n’osait pas s’ancrer dans la terre, ne parvenait pas à plonger ses deux mains dans l’humus. Elle s’était fabriqué une bulle aseptisée qu’elle soignait religieusement pour mieux s’y calfeutrer. Comment pourrait-il lui inculquer une vie en harmonie avec la nature dans l’état présent de cette femme ?

Toute cette affaire d’héritière commençait sérieusement à l’ennuyer. Tout comme Sandrine. Pour finir, il préférait nettement que Barna ne la rencontrât pas. Il n’avait aucune envie qu’elle fût l’heureuse élue.

— Au moins, on ne me reprochera pas de jouer les marieurs ni de détourner le destin ! se dit-il en tournant les talons, un peu rageur.

Sa colère ne désemplit pas quand il arriva à proximité de chez lui : un enfant de cinq ou six ans poursuivait le chat dans son potager, piétinant allègrement sa mâche, ses scaroles et autres légumes.

— Mais, c’est quoi ce gamin ? grogna-t-il.

Le chat vint se réfugier dans ses jambes. Le gamin stoppa sa course à un mètre de lui, fixa Gabin, un peu interloqué, et s’apprêta à fuir quand Gabin l’empoigna par le bras.

— T’es qui, toi ? lui demanda-t-il assez rudement.

Gabin n’eut pas le temps de continuer son interrogatoire qu’un œuf s’écrasa sur la manche de sa veste. Il se retourna et aperçut un autre garçon, un peu plus âgé, qui se préparait à lui balancer un second projectile en criant :

— Lâchez mon frère !

Gabin était furieux. Sans desserrer sa prise, il gronda :

— Ce sont mes œufs, mon potager et mon chat. Tu remets gentiment cet œuf à sa place, sinon ça va mal se passer, ni pour toi ni pour ton frère !

L’aîné hésita une minute puis obéit, un peu penaud. Il revint vers Gabin plus calmement.

Quand Gabin entra chez lui, il tenait les deux gamins par la manche. Il trouva Liana assise à table face à un homme dont le dos n’augurait rien de bon. Grisonnants, les derniers cheveux d’une calvitie avancée étaient retenus par un catogan dans la nuque. Il portait une chemise cintrée noire à col mao, un pantalon tout aussi sombre, et un pull-over déposé négligemment sur les épaules, dans les tons rose pâle. Liana lança un regard désespéré à son mari. Le visiteur se retourna et arbora un large sourire à l’égard de Gabin.

Gabin le reconnut immédiatement. Il lâcha les gamins qui se précipitèrent près de leur père.

— Bonjour Bertrand, grinça-t-il. C’est à toi, ces sales moutards qui dévastent mon poulailler et mon potager ?

— Excuse-les ! dit Bertrand. Ils n’ont pas l’habitude de la campagne, mais ça va changer, hein, mes gaillards ? Dites pardon à Monsieur Gabin !

Gabin ne désarmait pas. Liana était tout aussi en colère que lui. Bertrand ne semblait pas en prendre ombrage ; il restait toujours serein, sermonnant mollement ses deux rejetons. Gabin le fixait, méfiant.

— Ce n’est pas ton jour de visite, grinça Gabin. Je peux savoir ce que tu fais chez moi ?

— Cela fait dix ans et demi que je n’ai plus vu ma fille. Vous n’allez pas chicaner sur le jour de visite !

— Je ne chicane pas, j’applique seulement la décision du juge ! Prends tes gamins et fous le camp ! crissa-t-il. Ce sera ce mercredi : tu viendras la chercher à l’épicerie de Liana à neuf heures, pour nous la rendre à dix-huit heures trente. Et n’avise pas d’être en retard !

Bertrand se leva et se mit à la hauteur de Gabin. Son aspect jovial avait complètement disparu, remplacé par un petit air suffisant, presque condescendant. Il toisa Gabin avant de préciser :

— Le juge a dit un week-end sur deux et la moitié des vacances. J’aimerais qu’elle connaisse ses frères. J’ai loué une maison au village pour ces congés d’automne. Je prendrai donc la moitié de ces vacances avec elle.

— Pas de chance, elle n’est pas là. En plus, elle n’est pas en vacances ! rétorqua Gabin. Fallait prévenir !

— Je sais, vous la faites travailler pour pas un rond ! Ça va changer, Gabin. Si elle n’est pas devant l’épicerie ce mercredi, je demanderai une révision du jugement.

— Tu oublies qu’à quinze ans, Loanne a son mot à dire.

— Et je serais étonné qu’elle reste à garder les chèvres pour pas un rond, renchérit Bertrand.

Gabin fulminait. Bertrand jubilait. Il rassembla ses fils d’une main un peu énervée et les envoya dehors. Il enfila sa parka, puis se retourna une dernière fois, l’air faussement désolé.

— C’est dommage que notre entrevue se soit passée comme ça, déplora-t-il. J’ai changé. J’ai quitté mon boulot, j’ai un grand projet que je compte développer dans ce village. Je suis certain que cela vous aurait énormément intéressé, Gabin. Mais... nul n’est prophète en son pays !

— Encore faudrait-il que tu sois prophète et que ce soit ton pays ! cracha Gabin.

Bertrand ricana, tourna les talons et ferma doucement la porte derrière lui.

Gabin et Liana se fixèrent pendant un temps indéterminé, anéantis. Liana s’effondra, la tête entre les mains. Gabin s’assit à côté d’elle et la prit dans ses bras.

— Il prétend que je suis la seule femme qu’il ait vraiment aimée ! Il m’a fait une confession pas possible. Il m’a proposé de retourner vivre auprès de lui, avec Loanne. Il est allé jusqu’à m’assurer qu’il me pardonnait d’avoir eu une liaison avec toi. ¡Dios mío !

En réalité, sa troisième femme l’avait quitté il y a six mois, quand il avait été viré. Il restait avec ses deux gamins sur les bras ; il ne voulait qu’une nounou !

Liana raconta le fameux projet qu’il était en train de lancer, même s’il était encore totalement secret. Il avait suivi un stage de « tango relationnel », espérant trouver une autre femme. L’établissement proposait différentes initiations, dont celle de la méditation chamanique. Il avait ouï dire, par un gourou indien, qu’une révélation aurait lieu dans les montagnes françaises. D’après plusieurs calculs, il avait déterminé l’endroit plus précisément : l’événement se déroulerait dans un périmètre de quarante kilomètres autour du village. Il était convaincu que Taranis deviendrait un centre de pèlerinage, parce que son nom désignait le plus grand des dieux celtes.

— Il n’y a pas que moi qui joue avec l’étymologie des noms propres... constata Gabin. Dans ce cas-ci, il ne peut pas comprendre en quoi la montagne de Taranis est un lieu sacré.

— Tout ça n’est que machination ! s’exclama Liana. Il compte acheter la ferme Voiron pour en faire un hôtel pour les pèlerins. Il y inviterait plusieurs gourous pour rendre l’endroit plus attractif. ¡Dios mío ! Le pauvre Michel doit se retourner dans sa tombe !

Gabin revit le vieux Michel Voiron, avec son béret toujours planté sur sa tête, si bien que les rares fois où il le retirait pour saluer Liana, le crâne était blanc et le couvre-chef était dessiné sur la peau avec une précision qui faisait marrer Loanne. Sa femme avait disparu trente ans auparavant, juste avant l’arrivée de Gabin au village. On ne sut jamais ce qu’il s’était passé cette nuit-là ; l’enquête avait fait chou blanc et le mari ne fut pas poursuivi.

Une lourde chape s’était coulée sur la ferme, faite d’histoires interrompues. Gabin n’aimait pas cet endroit ; l’atmosphère y était affreusement chargée. Pour la rendre habitable, il aurait fallu un travail colossal de géobiologiste ou d’exorcisme. Gabin lui-même était incapable d’y parvenir seul.

— Ne t’inquiète pas, ma Pause, lui murmura Gabin en lui frottant la joue avec sa barbe. Aucun gourou ne voudra mettre les pieds dans cette maison. C’est un lieu de mort, bien trop lugubre pour un centre d’hébergement.

— Ma Pause ?

— C’est ton nouveau surnom, décréta-t-il. Tu aimes ?

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