La Leçon de Jonas
« Je choisirai un pantalon en lin, pour les amples mouvements ; un pull en flanelle pour rester au chaud. J’oublierai de retenir mes seins dans un corset trop serré et passerai un t-shirt. Le tout sera écru, pour ne pas influencer mon humeur.
Seul un foulard éclatant ou un collier aux couleurs vives maintiendra ma tête haute et droite, rappelant la création.
Mais au fond de moi-même, ma Source, rappelle-moi que je suis vulnérable. Rappelle-moi ma nudité ; que tous ces apparats, aussi simples soient-ils, ne seront qu’un masque derrière lequel il est parfois bon de se cacher.
Et comme il est doux de les retirer. »
Barna se demandait si ce n’était pas son texte préféré. S’il la revoyait un jour, c’est en blanc qu’il voudrait la retrouver.
Il avait gardé le carnet de Bérénice. Comme un voleur. Ayant déchiré une page, il ne savait pas très bien comment s’en défendre sans se compromettre. Il n’en était pas fier.
Lors du trek, dès que Bérénice s’aperçut de la disparition de son cahier, elle était retournée en courant vers son rocher pour le chercher. Elle était revenue bredouille, mais guère déconfite : elle avait fixé Barna avec un large sourire un peu malicieux. Celui-ci crut d’abord qu’elle avait deviné son larcin. Il en avait rougi, presque disposé à le lui avouer en prétextant une blague, mais il avait déchiré la page du poème d’amour qu’elle avait écrit, et ça, ce n’était pas très cool. Il était encore en train de chercher une échappatoire quand, très philosophe, elle lui avait confié :
— Ce carnet me suivra ou non, ce n’est pas à moi d’en décider. Ce que j’écris ou que je dessine n’a aucune importance ; ce sont des graffitis qui m’aident à prendre du recul sur le pourquoi des choses.
Barna était assis dans l’herbe, adossé à la yourte. Il n’était pas allé déjeuner au chalet ; il s’était juste offert une balade en solitaire, puis il était revenu vers son domaine.
Barna réfléchissait au « pourquoi des choses » de Bérénice.
Non, s’avoua-t-il, il ne pensait qu’à elle. Il ne comprenait pas ces « pourquois ». Lui, qui n’avait ni Dieu ni Maître, ne se posait pas tant de questions. Elle s’ancrait dans la foi d’un être d’amour qu’elle nommait « ma Source » ; était-ce sa religion ? Pourquoi était-il si subjugué ? Pourquoi acceptait-il tout à coup cette idée d’une présence virtuelle qui serait l’amour composé dans « les graffitis » de Bérénice ? Bérénice lui créait des « pourquois », là où lui ne voyait que des « c’est comme ça ».
— Bonjour ! l’interrompit une touriste.
Barna sursauta, referma le carnet précipitamment, comme un enfant pris en flagrant délit. Il mit un certain temps à bredouiller un bonjour. La visiteuse rit joyeusement de sa réaction.
— C’est amusant, j’ai une copine qui a la même réaction que vous quand je la surprends en train d’écrire !
Barna sourit, légèrement gêné.
— Vous ne vous souvenez pas de moi ? continua-t-elle. Je suis Sandrine, l’amie d’Arnaud !
— Bien sûr, mentit Barna. On s’est croisés hier !
Sandrine déclara qu’elle aidait Arnaud à rechercher un jeune adolescent dont elle montra la photo. Barna dévisageait la femme sans bien comprendre. Elle ne connaissait pas assez la région pour partir seule à l’aventure sur la trace d’un garçon qu’elle n’avait jamais vu. Barna lui expliqua posément que rechercher une personne dans la montagne ne s’envisageait jamais en solitaire ; le faire avec Arnaud ou Gabin était nettement plus sage.
Sandrine pencha la tête sur le côté, légèrement déconfite. Elle avait envie d’y aller maintenant alors qu’Arnaud était en consultation. Elle ne savait pas si c’était malin, mais, enfin, peut-être pourrait-elle se promener tout en explorant les environs. Elle resterait bien sûr sur les chemins balisés et ne s’éloignerait pas trop. Puis, elle avait son portable !
— Il y a beaucoup de « peut-être » dans votre après-midi ! souligna doucement Barna. Il n’y a pas de réseau dans la montagne. Ne mettez pas les autres en danger.
Sandrine soupira. Elle n’avait aucune envie de revoir Gabin. La matinée lui avait suffi. Elle ne comprenait pas non plus pourquoi elle provoquerait un danger pour les autres en partant toute seule. Ce berger l’énervait modérément. Trop prudent. Il la prenait pour une citadine, voire une débutante.
— C’est vrai que Gabin joue au grand sorcier, insista-t-il. Acceptez-le avec philosophie : sa vie est ici, il appelle le moindre rocher par son prénom !
— Peut-être, concéda-t-elle, avec une petite moue contrariée.
— Peut-être ? souligna Barna en se moquant doucement.
Démasquée et bonne joueuse, Sandrine rit avec lui. Elle s’assit pour quelques minutes. Elle soupira. Elle savoura le soleil, elle se sentait bien à côté de ce berger. Elle se tourna vers lui et l’examina un instant. Elle plissa les yeux, murmura :
— On se connaît, n’est-ce pas ?
— Je ne crois pas, répondit Barna.
— Je m’appelle Sandrine Sierra, persista-t-elle. Ça ne vous dit rien ? Je vous ai déjà vu, mais je ne sais pas où...
Barna sourit en niant de la tête. Sandrine se leva, elle frotta son pantalon longuement pour enlever les éventuelles traces de terre, puis s’éloigna.
Barna la suivit du regard. Elle fit un temps d’arrêt, se déhancha pour attraper son portable au fond de sa poche. « Pauvre petite citadine ! » se dit-il.
Et cela lui fit penser à Bérénice !
Bérénice avait délibérément laissé son téléphone à la maison pour la randonnée. Son mari lui en avait vertement fait le reproche quand il s’était cassé le poignet et qu’il fallait appeler les urgences. Barna n’avait pas apprécié les remarques de cet homme, alors que Bérénice s’en était moquée presque ouvertement.
Barna était un peu étourdi. Il avait lu tout l’après-midi, passant des BD de Loanne au carnet, puis du carnet aux BD. Il avait été interrompu trois fois par des étrangers qui, à chaque fois, l’avaient salué avec beaucoup de déférence et de gratitude. Lors de l’un de ces échanges, il était allé chercher de l’eau à la source pour les visiteurs, oubliant le cahier et la BD là où il était assis. Quand il était revenu, les deux hommes se prosternaient devant le livret sans oser le toucher, mais en marchant sur la BD. Ils avaient bu, lui avaient rendu la boîte de conserve avec un soin particulier, laissant Barna complètement hébété. Il se demanda si ce n’était pas une blague de Loanne.
Comme il le pratiquait régulièrement, il rouvrit le carnet de Bérénice à n’importe quelle page.
« Il reste des pas. Il subsiste des traces dans notre mémoire. Il y est gravé notre histoire, nos vécus.
Je vis avec ce sac du passé. Dois-je ouvrir cette toile de jute, y caresser mes histoires, sans honte, sans amertume, sans regret ?
Suis-je responsable de mes vies ? Comment pourrais-je les assumer dans mon présent ?
Comment mon présent s’endossera-t-il dans mon avenir ? »
Barna le lut plusieurs fois. Il n’était pas vraiment sûr de capter l’ensemble de ses vies. Croyait-elle en la réincarnation ? Il aurait aimé pouvoir en discuter avec elle, lui qui se taisait quand les autres refaisaient le monde !
Jonas arriva par derrière, comme un chat. Il se précipita sur lui en criant :
— Bouh !
— Jonas ! s’exclama Barna en fermant le livret. Tu m’as fait peur !
— C’est quoi ? demanda-t-il en montrant le cahier.
— Le carnet d’une amie, répondit Barna.
— Y a des dessins ?
— Oui.
— J’peux les voir ?
Barna était ennuyé. Il n’avait pas tellement envie de divulguer ce que lui-même avait du mal à tenir dans les mains sans une certaine culpabilité. Jonas le fixait, les yeux implorants. Ce regard suppliant était l’arme la plus efficace de Jonas ; quand il tirait cette mine-là, personne ne pouvait résister. Barna céda :
— OK, mais tu t’assieds à côté de moi et on regarde à deux. C’est moi qui tourne les pages !
Jonas s’installa sans se faire prier. Il mit sa tête presque devant celle de Barna. Dans un premier temps, Jonas se taisait, observait l’image, suivait les lignes en obliquant la tête.
— C’est au Pas du Loup, t’as reconnu ? émit-il à mi-voix.
— Tu es sûr ? demanda Barna amusé.
— Oui, si tu caches ça et ça, expliqua-t-il en masquant une partie du paysage avec ses mains, c’est ce qu’on voit quand on arrive par la ruine.
Barna se hérissa un moment quand les mains de Jonas survolèrent le papier, mais Jonas ne le toucha pas. Barna se détendit et examina le morceau dévoilé. Il admit qu’en effet, cela aurait pu être cet endroit. Il sourit et proposa :
— On tourne la page ?
Jonas opina, puis rit en découvrant le dessin suivant. Il s’agissait de quelques arbres se dégageant au fur et à mesure derrière une colline :
— T’as vu, c’est au sommet du Cheval Long. On dirait des arb’ mais c’est pas, c’est des gens avec un chapeau pointu, ils vont faire une blague à cet arb’-là !
Barna éclata de rire.
— Et celui-là, c’est un arbre ?
— Sais pas, réfléchit Jonas. Ben non. C’est une femme que les gens viennent voir.
— Et les gens lui font une blague ?
— En fait non. Sans doute pas, ils l’ont cherché longtemps parce qu’elle s’était déguisée en arbre.
Barna resta pantois. Jonas n’avait jamais fait de jeu de rôle. Il n’avait aucune imagination, il ne pouvait faire aucune interprétation. Or, dans le cas présent, il avait inventé toute une histoire. Barna sourit. Peut-être que Jonas était en train de progresser dans son autonomie ? Cela l’émut. Il se jura d’en parler avec Gabin et Liana. Jonas consulta sa montre, il se leva précipitamment :
— C’est l’heure de mon bain.
Il partit sans autre forme. Barna le suivit du regard, encore heureux de ce partage.

Annotations
Versions