Fourberie
"Je te vois, déguisé, avec ta chemise kurta noire, repassée avec soin, déboutonnée, laissant entrevoir ta poitrine velue, symbole de ta virilité. Tu arbores un sourire bienveillant, consolateur. Tu offres ta main au moineau blessé, tu lui permets de picorer pour mieux le dévorer.
Qui crois-tu tromper, sinon toi-même ? Tu te joues de toi et de ton intégrité. Tu patauges dans ta bauge de faiblesse.
Je ne peux que le déplorer, impuissante et résignée."
Gabin reçut ces paroles d’une façon différente. Était-ce le ton un peu mélancolique ? Ou la fatalité qui s’en dégageait et qu’il ne percevait pas ailleurs ? Il ne put le déterminer. Il regardait Liana qui retournait à l’épicerie comme on va à l’échafaud, sûre que Bertrand viendrait la tarabuster jusqu’à son lieu de travail. Il revit les deux petites rides verticales de Liana, rayées par une horizontale qui barrait son front. Il secoua la tête résolument. Non, il ne laisserait pas ce faux prophète titiller son oiseau. Il rassembla ses affaires, la rejoignit au magasin. Il la protégerait jusqu’à l’heure du marché nocturne.
En arrivant au village, il sourit en entendant la voix lui souffler :
« Aucun faux prophète ne te détournera de l’amour véritable. Si tu croises sur ton chemin un gourou en mal de pouvoir, parle-lui simplement de sa source interne d’amour dont il s’éloigne immanquablement. »
Gabin entra comme une bombe dans l’épicerie. Surprise, un cageot de fruits en main, Liana le dévisagea avec un petit sourire attendri. Gabin lui déclara de but en blanc :
- « Que croit-il tromper sinon lui-même ? » Non, c’est « Qui croit-il tromper sinon lui-même ? » C’est plus juste.
Liana rit doucement en se lovant contre son mari.
- Ne t’inquiète pas, je sais où est mon amour véritable !
- Tu l’as entendue ? Hein oui, ma Pause, que tu la perçois aussi ? Elle a prononcé les mots « amour véritable » comme toi !
- Non, je n’entends rien ! Mais je me souviens de la prophétie de mon père qui m’annonçait une rencontre hors du commun. Ce n’est pas pour rien qu’ils se sont ruinés pour m’offrir ce billet d’avion !

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