Sans racine

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« Tôt ou tard, chaque humain cherche ses racines. Tôt ou tard, chaque humain doit boire la sève qui a nourri celle de ses aïeux. Croire qu’on peut vivre sans racine, c’est imaginer qu’un arbre peut fleurir sans terre. »

  • T’as quel âge ? demanda Loanne, les mains soutenant son menton.

Ça faisait dix minutes au moins qu’elle le fixait. Deux heures minimum, que Maxime la baladait dans des histoires sans queue ni tête, chaque fois démenties par les questions insidieuses de Loanne. Il osait à peine la regarder. Son regard fuyait.

  • Dix-sept ans, et toi ?
  • Ben, si t’en as dix-sept, j’en ai vingt-cinq ! répliqua Loanne. Soit tu me dis tout, soit je redescends. M’emmerde plus avec ta mito à la con. Les histoires, c’est mon fonds de commerce ! Alors, me prends pas pour une bouffonne. J’veux savoir qui t’es !
  • J’ai quatorze ans, avoua Maxime. J’m’appelle Maxime Dubosquet.
  • T’es l’fils du docteur ? s’étonna Loanne.
  • Oui, souffla le jeune, les épaules tombantes. Enfin pas vraiment.
  • Pas d’embrouille, le menaça encore une fois Loanne. J’crois pas qu’Arnaud ait un fils et j’trouve pas que tu lui ressembles ! Ta mère est black ?
  • Non, elle est blonde aux yeux bleus. C’est parce que j’lui ressemble pas que j’suis dans cette merde, confessa le gamin.

Maxime vivait avec sa mère. Il n’avait jamais eu le moindre contact avec son père. Il habitait en banlieue parisienne, dans un petit appartement gentil. Sa mère était infirmière, elle avait des horaires peu compatibles avec ceux de son fils qui logeait donc, essentiellement, chez ses grands-parents maternels. L’enfant avait vu défiler les hommes dans la vie de sa mère, comme on regarde passer les trains, sans y prendre garde. Le dernier en date s’était mis dans la tête de l’épouser. Il s’était incrusté dans l’appart, avait fait de la chambre de Maxime son bureau. Maxime avait décidé de vivre entièrement chez ses grands-parents. Hélas, ceux-ci venaient de mourir dans un accident de voiture.

Maxime avait dû retourner chez sa mère, il ne récupérait sa chambre que pour dormir avec, en arrière-fond sonore, les jeux sur réseau de son beau-père. Il n’en pouvait plus. Non seulement, ce mec jouait comme un ahuri, mais en plus il pétait, jurait et frappait du poing sur le premier meuble à sa portée dès qu’il perdait.

Et il perdait tout le temps.

Maxime ne connaissait pas son paternel. Ses grands-parents avaient toujours eu un discours très respectueux vis-à-vis de lui. Il ne comprenait pas pourquoi cet homme qui était si bien aux yeux de toute sa famille l’avait abandonné. Après dix jours d’enfer chez sa mère, il partit à la recherche de ce mystérieux papa.

Quand il débarqua au village, il patienta dans la salle d’attente, que son père ouvrît la porte. Il était un peu anxieux. Malgré tout le laïus qu’il s’était répété durant le trajet, il s’inquiétait de la réaction de son géniteur. Tous les gens passèrent avant lui. Le médecin que Maxime pensait être le confrère de son père finit par lui demander s’il comptait dormir là ou bien enfin se décider à le suivre.

  • Je viens voir votre collègue, avait bredouillé Maxime.
  • Mon collègue ? s’était étonné l’homme.
  • Oui, le docteur Dubosquet.
  • C’est moi.

Maxime nia de la tête, affolé. Arnaud le regarda sans trop comprendre. Maxime espéra une méprise d’identité, il l’interrogea sur son parcours professionnel.

  • C’est pas possible, avait murmuré l’ado. Ça s’peut pas.
  • Si tu m’expliquais tout ça dans mon bureau, suggéra Arnaud, doucement.

Maxime secouait toujours la tête en reculant vers l’entrée de la salle d’attente. Il s’enfuit laissant le médecin pantois. Il n’y avait pas besoin de réussir en biologie pour réaliser qu’on lui avait menti depuis sa naissance. Depuis qu’il avait l’âge de poser des questions, sa mère l’avait induit en erreur. De petits non-dits pour commencer, aux grosses fables pour terminer.

Maxime était abasourdi, il offrit une dernière chance à sa mère en redescendant à la ville, se précipitant dans un cybercafé. Il y fit des recherches, espérant une confusion avec un homonyme. Hélas, il n’y avait aucun doute possible.

C’était l’heure où son beau-père devait squatter sa chambre pour s’adonner à son jeu stupide. Maxime y avait joué longtemps avant lui, il était largement plus fort. De rage, il se brancha sur le site, se constitua son adversaire. Il prit un plaisir démesuré à le piétiner. Tandis qu’il le saccageait par ordinateur interposé, les larmes de fureur coulant sur les joues, le tenancier l’observait. Il l’avait déjà vu voler un paquet de chips et un saucisson pour se nourrir, connaissait tous les gamins de cette petite ville, il se douta que ce garçon était en train de fuguer. Une fois le rival hors-piste, le barman l’aborda. C’était le chef de la bande. Pour un logement, un portable et quelques sous, Maxime fut engagé comme guetteur, coincé dans ce gang, jusqu’au soir de leur dernière expédition.

Maxime guettait cette nuit-là, dans la forêt, entre le chalet et la bergerie. Il eut juste le temps de sentir une flèche se ficher dans son bras. Puis le vide, il se retrouva le lendemain dans la yourte de Loanne. Il montra le trou dans la veste, le pull et le biceps.

Maxime avait déballé son histoire comme un énorme ver qui devait lui ronger l’estomac. Il avait peur maintenant. Peur des représailles, peur de la police, peur de l’avenir. Il releva les yeux vers Loanne; il l’implora :

  • Tu me crois ?

Elle hocha la tête, lui promit son soutien.

  • Je me demande quand même pourquoi on t’a endormi et qui sont ces deux blacks qui ont arrêté mon geste quand j’voulais t’assommer...
  • Tu voulais m’assommer ?

Loanne n’eut pas le temps d’expliquer la visite des deux clandestins, elle détermina l’approche des policiers et de leurs chiens. Ils étaient un peu pris au piège. Les gendarmes avançaient doucement vers le refuge. Elle imposa à Maxime un repli vers les rochers. C’était un peu risqué, mais là au moins les chiens ne le trouveraient pas.

Quand les deux gardes la croisèrent aux abords du site, ils ne furent pas surpris de la rencontrer. Elle inventa une histoire qui les fit sourire.

  • Arrête, Loanne ! lui avait lancé l’un des deux. Gabin nous a téléphoné pour nous dire que tu avais besoin d’un peu de solitude et que tu t’étais nichée dans la cabane ! On cherche un homme entre vingt et trente ans, il est dangereux, c’est le chef de la bande des tueurs d’agneaux. Tu ne l’aurais pas vu ?
  • Hier, j’ai croisé deux touristes un vieux et un jeune. Le vieux s’appelle Stephen, il loge au-dessus de l’épicerie, tandis que l’autre est un mec qui grimpe bien, cheveux blonds coupés en brosse et petit bouc.
  • Il allait vers où ?
  • M’a rien dit, mais il filait vers le lac de Sainte-Anne. Je me suis demandé s’il rattraperait l’instit. Son seul souci, c’était ses chaussures, il avait des All Star en toile.
  • OK. Merci pour ces précisions, ça doit être lui. Tu ferais mieux de retourner chez toi, de t’expliquer avec tes parents ! Ce type est vraiment dangereux.
  • J’y penserai, bouda-t-elle.

L’agent la dévisagea un instant puis insista, un peu plus sévère :

  • Loanne, c’est un ordre : rentre au chalet ! Tu veux qu’on te ramène ?
  • Nan ! se cala l’ado, je dois juste prendre mes affaires au refuge.
  • OK, ne traîne pas ! On aura peut-être besoin de toi, pour un portrait-robot, si on ne le retrouve pas.

Profitant du départ des gendarmes, Loanne revint vers Maxime. Il était accroché à son rocher, n’osait ni descendre ni monter. Prisonnier de son vertige, il pleurait comme un bébé. Loanne râla encore une fois, le plaqua contre la paroi, ne l’autorisant à regarder que ses mains. La bergère l’obligea ensuite, à le suivre à une allure d’enfer pour rejoindre la cabane. Il avait trébuché et s’était étalé de tout son long sur les cailloux avec ses baskets qu’il n’avait évidemment pas lassées. Il n’avait rien de cassé, mais le ventre largement éraflé. Ils avaient continué leur course sans discontinuer jusqu’à leur tanière.

Une fois à l’abri, Maxime retira son t-shirt ensanglanté. Loanne regarda d’un œil dégoûté. Elle avait horreur des blessés. La vue du sang la faisait tourner de l’œil, les infections vomir. Elle le fixa, désemparée. Elle n’arriverait pas à le soigner, elle en était certaine.

  • J’vais chercher de l’eau, décréta-t-elle, faiblement.

Elle nettoya la plaie en jetant trois bols d’eau glacée sur son torse. Maxime serra les dents sans rien émettre.

Ils avaient quitté les rochers depuis trois heures, Maxime était plié en deux. Il ne voulait rien manger, il avait quelques nausées.

Maxime s’endormit. Il passa la fin de la journée à se réveiller puis à sommeiller. Tout ça pour une éraflure.

À dix heures du soir, Maxime cherchait avec ses yeux un appui pour sa douleur, sa main tâtait le sol espérant s’agripper sur autre chose que la terre battue. Loanne eut peur. Elle le fixait, aussi démunie que lui :

  • Maxime, tu dois avoir autre chose qu’une écorchure, c’est impossible que t’aies mal comme ça pour un simple bobo. Si on allait voir mon père.
  • Non. J’veux pas aller en prison, sanglota-t-il.
  • T’inquiète pas, c’est pas un mouchard ! Il s’y connaît en remèdes, il pourra te remettre sur pied.
  • Laisse-moi la nuit. Demain, ça ira mieux, la supplia-t-il.

Loanne octroya le répit sans grande tranquillité. Maxime avait changé de couleur, il était gris, il respirait difficilement.

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