Figurante dans la vie du figurant
Bérénice regardait le paysage défiler. Elle était fatiguée. Knock-out. Elle avait conduit Luna à un stage d’équitation à Dijon, avait orchestré avec Charles un déjeuner en ville, près de l’hôpital. D’accord, elle était arrivée avec une demi-heure d’avance, mais elle avait prévenu la secrétaire. Celle-ci lui avait assuré qu’il n’avait pas de patient ce matin-là, elle l’avertirait de son avance. Il aurait voulu qu’elle le sache, il n’aurait pas agi autrement ! À moins que ce fût Suzy, la secrétaire qui, poussée à bout par les excès de son patron, désirait vendre la mèche. Possible après tout.
Bien sûr qu’elle avait frappé avant d’entrer, bien sûr qu’elle avait entendu un grognement d’acquiescement. Confiante, elle avait ouvert la porte, avait gardé la main sur la poignée, clouée entre le corridor et son cabinet.
Bérénice fixait l’horizon par la fenêtre de son train, les images qui s’y succédaient n’étaient plus celles du paysage, mais celles du film grotesque auquel elle avait assisté.
Assisté, est-ce le mot exact ? Figuré, plutôt ? Oui, c’est ça, elle était une figurante dans la vie de Charles.
Depuis combien de temps ? Depuis toujours.
Elle n’avait pas attendu qu’il se rhabille. Elle était partie en laissant la porte grande ouverte sur les ébats du docteur Saule. Saule, son nom lui allait comme un gant, rempli d’eau, rien d’autre. Parfois saule pleureur, regrettant ses égarements ; perpétuellement saule caressant les passantes de ses longs doigts de chirurgien.
Bérénice ne pouvait pas prétendre qu’il régnait un amour fou entre elle et Charles. C’est vrai. Charles l’avait obligée à avaler trop de couleuvres, mais il s’était assagi. Le couple se portait bien, c’était un modèle du genre. Une jolie complicité, un bateau qui aurait voyagé et serait revenu vainqueur d’une multitude de tempêtes. Bérénice avait une profonde tendresse envers lui, ne voulait en aucun cas lui faire du mal. Même maintenant, elle n’avait aucune envie de vengeance.
Pas de mal. Sans doute, mais trop lasse pour accueillir ses coups bas.
Bérénice était scotchée à l’horizon qui se profilait loin devant elle mais elle revoyait Véronique, la psy qui travaillait avec Charles, à poil, sur son bureau. Cette pimbêche avait participé à la randonnée. Elle avait prétendu à Charles qu’une aventure se dessinait entre le guide qui les accompagnait et Bérénice, or il en était rien. Quelle garce ! Bérénice entendait encore, dans son train, les propos roturiers que Charles avait proférés lors de la scène de jalousie qu’il lui avait octroyée. Quel culot !
C’était cette salope de Véronique, dans le bureau de Charles. Bérénice n’en revenait pas. Elle bouillonnait de rage. Elle ferma les yeux, souffla quelques fois pour se calmer. « Soyons honnêtes, s’avoua-t-elle. Le rôle de Charles dans ma vie était aussi celui de figurant. » Depuis ce qui lui était arrivé autour des menhirs en Corse, elle se détachait petit à petit de son univers matériel, des amis de Charles qui la pompaient, des devoirs sociaux qui l’encombraient de futilité.
Charles et Bérénice étaient quittes. Chacun avait eu un rôle de figuration dans la vie de l’autre. Oui. Quitte. C’était cela : au stade où l’on se sépare gentiment. Leurs chemins s’éloignaient irrémédiablement et elle avait évidemment sa part de responsabilité.
Bérénice pensa à l’objet du crime non commis : Barnabé.
Elle l’avait vu au bout de l’aéroport, l’avait reconnu directement sans l’avoir déjà croisé. Cela l’avait troublée, sans comprendre pourquoi, elle avait été convaincue qu’elle l’attendait depuis toujours. Puis, ils s’étaient parlé. Il avait détaillé ses vêtements, légèrement condescendant. Il faut dire qu’elle revenait du mariage de sa petite cousine, rejoignait le groupe juste à l’aéroport. Elle avait souri en l’observant la déshabiller, elle n’avait rien émis sur la raison de cette tenue peu appropriée à un trek. Elle l’avait fixé, les yeux rieurs, il en avait rougi.
Bérénice croyait dur comme fer que l’amour est vainqueur ou n’existe pas. Barnabé n’avait rien tenté. En déferlant ces affabulations à Charles, Véronique éloignait l’amant de sa légitime pour qu’il l’abandonnât plus facilement. Bérénice s’était à peine défendue, en disant à son mari qu’il n’y avait rien eu de plus que des conversations, certes très intéressantes. Il n’avait qu’à vérifier auprès d’autres collègues.
Barnabé.
Elle n’arrivait pas à l’oublier.
Elle n’avait lancé aucune perche, aucun filet. Elle était mariée, leur couple allait enfin mieux, elle n’allait pas tout gâcher parce qu’elle avait un faible pour un homme.
Barnabé.
Rien que de prononcer son prénom à mi-voix, envoyait à Bérénice une petite décharge au ventre. Barnabé était un chêne. Sa force se respirait, son feuillage protégeait, son tronc rugueux consolait, ses hivers découvraient des branches solides, ça, elle ne l’avait pas expérimenté, mais elle le pressentait. Barnabé était un amour impossible. Elle rêvait de montagne, de tranquillité, de stabilité. Lui avait des fourmis dans les jambes, il n’arriverait jamais à se poser. D’ailleurs, vivant dans deux sphères tellement différentes, ils ne se reverraient jamais.
L’homme assis devant elle la dévisageait avec un regard doux, compréhensif. C’était un Européen, en habit de moine tibétain. En entrant dans le wagon, elle avait eu envie de s’installer en face de lui espérant démasquer ce qui l’avait amené à endosser cette vie d’ailleurs. Elle avait été embrigadée dans ses réflexions, qu’elle trouva tout à coup très égocentriques, alors qu’elle aurait pu faire une rencontre si intéressante. Elle leva les yeux sur lui, lui sourit faiblement, s’excusant par là-la même de ne pas être rentrée dans le vis-à-vis.
Le train freina, elle lut le nom de la gare devant laquelle la locomotive reprenait son souffle.
- Oups ! C’est mon arrêt, lança-t-elle au bonze. Je me suis assise en face de vous, désirant connaître votre parcours, je suis restée accrochée à mes soucis. Quelle bêtise !
- Ne dis pas ça, répliqua le moine. Moi je suis tellement heureux, même flatté que tu te sois installée en face de moi. Tu es au tournant de ta vie, on ne largue jamais ses amarres sans amertume !
Il se leva à son tour, descendit avec elle. Au moment de la quitter sur le quai, il lui souffla :
- Je suis revenu pour toi, Fille de la Terre.
Bérénice plissa les yeux en fixant les pans de sa robe qui volait au rythme de ses pas. Sandrine la surprit par-derrière, en lui déclarant :
- Si c’est le premier que tu en vois, t’inquiète pas, il y en a d’autres ! On pense qu’il doit y avoir un rassemblement de bouddhistes en ville, on en a croisé au moins cinq en arrivant jusqu’ici !
- Bienvenue chez les barjots ! plaisanta Arnaud qui les avait rejointes.
Il l’embrassa tendrement, en lui assurant son réconfort.
Quand Sandrine avait reçu l’appel téléphonique de Bérénice, juste après sa rencontre avec le berger devant sa yourte, elle avait directement obliqué pour regagner le cabinet d’Arnaud. Elle lui avait annoncé sa venue, Arnaud en avait été heureusement surpris.
Le marché coupant la circulation entre la gare et l’entrée de la ville, Arnaud avait garé sa voiture sur un parking à l’extérieur du centre. Ils traversèrent donc cette partie du marché, se faufilant entre les badauds. Arnaud ouvrait le passage, suivi de Sandrine, puis de Bérénice.
Sur le bord d’un trottoir, un enfant rom jouait de l’accordéon avec une dextérité qu’on lui reconnaissait au vu du nombre de piécettes dans sa corbeille. Bérénice y vida également sa poche. Le papa du musicien, posté non loin de là, se précipita sur son fils et lui parla durement. Bérénice ne comprit rien de l’échange, elle s’esquiva légèrement pour ne pas perdre de vue ses hôtes qui avançaient rapidement. Le père la rattrapa promptement avec son garçon qui tenait son panier :
- Reprenez votre argent, Madame ! ordonna-t-il. Je ne peux pas l’accepter.
Deux autres hommes l’encadrèrent, la mine sévère. Bérénice s’affola un peu, elle chercha du regard la chevelure de Sandrine qui disparaissait dans la foule.
- Nous ne pouvons pas recevoir votre monnaie, renchérit l’autre. S'il vous plaît, récupérez-la.
- Je ne sais pas ce que j’ai mis, avoua Bérénice à mi-voix. J’ai juste vidé ma poche. N’en parlons plus !
- C’est une question d’honneur ! Je vous en supplie ! intima le troisième.
Bérénice était très ennuyée, elle sentait qu’elle devait réellement reprendre ses quelques euros, mais elle ne savait vraiment pas ce qu’elle avait lancé. En aucun cas, elle ne voulait les spolier.
- Et toi, bonhomme, dit-elle au petit musicien, tu sais ce que j’y ai mis ? Rends-les-moi puisque ton père ne veut pas que je te les donne et n’en parlons plus.
- Madame ne demandez pas cela à mon fils ! ce serait scandaleux. Reprenez vous-même votre argent, je vous en conjure !
Deux de leurs femmes étaient arrivées sur ses entrefaites, fermant le groupe autour d’elle. Le gamin pleurnichait avec des yeux implorants, la corbeille tendue vers elle. Déjà plusieurs badauds les regardaient avec méfiance, si elle n’agissait pas rapidement, la gendarmerie s’en chargerait.
Arnaud et Sandrine avaient fait demi-tour, ils découvrirent la scène avec un brin d’effroi.
- Que se passe-t-il ? intervint Arnaud d’une voix autoritaire, derrière les hommes.
Les Roms ne firent aucun cas de cette interjection, ils continuèrent à fixer Bérénice, le panier tendu entre elle et eux. Bérénice prit un euro dans le panier et fit un pas pour se dégager du groupe. Une femme lui barra la route :
- Je vous en prie, Madame, c’est mon fils ! insista-t-elle.
Bérénice soupira, elle ne savait vraiment pas ce qu’elle avait mis, sans doute encore quelques centimes. Elle avisa les tresses d’ail que la femme vendait.
- Et si je voulais vous acheter de l’ail, et que j’avais juste commencé à payer, votre honneur serait sauf ? demanda-t-elle.
Le groupe sourit.
- Bien sûr ! Nous en serions même très flattés !
La mère choisit la torsade la plus fournie et la lui présenta. Bérénice sortit son porte-monnaie et voulut ajouter quelques euros pour terminer son achat. Un homme lui mit la main sur le porte-feuille et secoua la tête avec un doux sourire.
- Nous te l’offrons, dit-il.
Les Roms se dispersèrent rapidement, en saluant Bérénice avec ferveur. Elle expliqua à Arnaud et Sandrine la scène, ils en discutèrent jusqu’à la voiture, sans en comprendre le sens.
En grimpant les lacets qui liaient la ville au village, Arnaud raconta la situation du garçon disparu que Sandrine avait cherché cet après-midi. C’était un enfant naturel que son ex-femme lui avait fait dans le dos. À sa naissance, son teint africain trahit le géniteur. Arnaud lui avait donné son nom parce qu’ils étaient mariés et juste pour que le bébé en eût un. Mais il se sépara de son épouse dont il n’entendit plus jamais parler.
Jusqu’à hier. Ce n’est que quand elle lui téléphona pour lui apprendre la fugue de Maxime, qu’Arnaud fit le rapport avec ce jeune ado qui n’avait pas voulu aller plus loin que la salle d’attente. Il s’était évaporé depuis dix jours, sa mère ne s’en inquiétait que depuis l’avant-veille !
Arnaud avait fini par demander à Gabin de l’aider à retrouver ce gamin.
- C’est le Gabin dont tu nous avais bassiné les oreilles quand vous êtes venus en Bourgogne ? intervint Bérénice.
- Oui, répondit Sandrine. Il est vachement fort. Il m’a complètement déshabillée ce matin !
- Pardon ? s’exclama Arnaud un peu choqué.
- Il a démasqué tout ce que je tente de cacher depuis mes dix ans ! expliqua-t-elle. On a commencé chez lui, puis on est allés se balader. Il analyse aussi la manière dont tu places le pied dans la nature !
- Et il a marché derrière toi ? titilla Bérénice en riant tendrement. Ça n’a pas dû te plaire !
Bérénice appréciait la méthode. Elle brûlait d’envie de connaître ce type. Elle cherchait depuis un certain temps quelqu’un à qui elle pourrait confier son état, déterminer si ce qu’elle vivait sur son chemin parallèle était normal dans le paranormal ou de l’ordre de la folie pure, comme le prétendait Charles.
- À propos, continua Sandrine, j’ai du travail pour toi ! J’ai un client qui aimerait une expertise d’une maison avant de l’acquérir, tu pourrais l’examiner ?
- Pourquoi t’as pas demandé à ton Gabin ? demanda Bérénice légèrement ennuyée. Tu viens de me le décrire comme un maître ! Ça m’aurait plu de le voir opérer !
- L’acheteur potentiel ne veut pas de Gabin. Il le prend pour un imposteur !
- Houou ! souffla Arnaud. J’imagine trop bien le genre de mec ! Ce ne sont que des ennuis en vue ! C’est le style de patient qui consulte dix médecins pour un simple rhume. T’as pas d’autres clients pour cette baraque ?
- Pas pour l’instant, le prix qu’il compte y mettre est très intéressant.
- Je n’ai aucune envie. Je suis loin d’être pro et je n’ai pas mes baguettes ! argumenta Bérénice pour se défaire de la proposition.
Arnaud éclata de rire.
- Arrête ! lui lança-t-il. T’es super forte ! D’ailleurs, on t’a vue travailler sans matériel !
Démasquée, Bérénice sourit. Elle détourna la tête, laissa le paysage défiler devant elle alors qu’Arnaud continuait à bousculer gentiment Sandrine sur son boulot.
- Stop ! s’écria Bérénice en regardant la route. Il y a des autostoppeurs, on pourrait les embarquer non ? Il pleut, ils sont très peu couverts.
- C’est sûr que si on ne les prend pas, tu les auras dans ta salle d’attente dans les trois jours pour une pneumonie ! renchérit Sandrine en observant les marcheurs, torse nu, sur le bord du chemin.
- Si tu veux, accepta Arnaud du bout des lèvres. Mais tu devras te serrer !
- Pas de souci !
Il s’agissait manifestement de trois Amérindiens. La voiture s’arrêtant à cent mètres d’eux, Sandrine sortit pour leur faire signe. Ils coururent jusqu’au véhicule; en ouvrant la porte, ils aperçurent Bérénice qui se déplaçait au bout de la banquette. L’homme qui s’apprêtait à rentrer se redressa. Affolé, il interpella les deux autres en montrant Bérénice. Ils se penchèrent à leur tour, saluèrent Bérénice avec beaucoup de respect puis disparurent dans les bois sans demander leur reste.
Ils laissèrent les trois amis pantois, surtout Bérénice qui fut quelque peu vexée qu’en la découvrant, ils s’enfuissent.
- C’est quoi cette blague ! dit-elle.
- Sans doute ton parfum ! plaisanta Arnaud en déboîtant.
- Ou ta bagnole ! répliqua-t-elle en riant. Ils n’aiment pas les 4X4 !
- C’est pour mon boulot ! se défendit-il un peu piqué. Tu crois que c’est facile d’accoucher une femme d’un village d’à côté, avec cinquante centimètres de neige ?
Pendant qu’Arnaud préparait un spaghetti, que Sandrine dressait la table, Bérénice s’octroya une pause de méditation. Elle avait un grand besoin de faire le vide des émotions de cette journée. Elle chercha, dans le jardin, l’arbre qui lui ferait du bien. Elle s’assit à l’est d’un énorme sapin.
Arnaud et Sandrine la suivirent des yeux, tandis qu’elle entrait en contact avec la nature. Personne ne l’avait déjà observée, les deux hôtes la dévisageaient abasourdis. Les lèvres presque bleues, le teint blanchâtre, la bouche se retroussait légèrement par à-coups. Elle murmurait des mots qu’ils ne comprenaient pas. Brutalement, son corps se courba vers le sol, elle planta ses mains dans la terre, puis elle releva sa tête en les fixant sévèrement :
- Il est dans une cabane en bois. Une jeune fille pleure à côté de lui. On ne peut pas attendre demain.

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