Chapitre 40

6 minutes de lecture

Décembre 2035

(Elïo - 10 ans)



  • Elïo ! Il fait nuit, rentre à l’intérieur. Ça va bientôt être l’heure du repas ! crie Julie depuis la terrasse avant de refermer la baie vitrée.

L’adolescent, accroupi auprès des plants de choux verts, reste immobile, paume de main appuyée contre la terre. Sans un mot, il fixe les légumes qui l’entourent sous la lueur d’une lune généreuse.

Sa première préoccupation après être sorti de l'hôpital a été de vérifier l’état de son jardin. Il ne l’a pas quitté depuis. Les noisetiers vont bien, il faudra les tailler l’an prochain. Les deux chênes, délestés de leur feuillage caduc, sont, eux, entrés en dormance depuis de nombreuses semaines. Ils continuent de sécréter des protéines de résistances pour se prémunir du gel tout comme leurs cousins, les charmes, ornements des massifs arboricoles. Du côté du bosquet méditerranéen, mimosas, lavandes et eucalyptus sont tout aussi armés pour se sauvegarder. Cette quiescence momentanée leur permettra en temps voulu d’enchanter les papilles olfactives de leurs fragrances épicées. Quant aux jonquilles, alliums et crocus, elles préfèrent rester bien au chaud. Ce sont des bulbes ; timides, mais plantureux, ils se préservent sous la toile terrestre, promesse au printemps d'une peinture florale bariolée.

Aux yeux du garçon, le tableau de son jardin hivernal est splendide. Splendide d'ingéniosité. La nature dévoile ses incroyables capacités acquises au fil des épopées. Pour le distrait, les végétaux semblent inertes, dépossédés, mais il n’en est rien. Leurs enveloppes silencieuses, leurs couleurs fanées ne sont qu'une apparence, car leur cœur ligneux s’agitent en réalité d’une alchimie millénaire. Résiliente, la nature renaîtra. Elle s’embrase, elle s’anime en son sein d’une force insoupçonnée, fruit d’une évolution sélective reculée.

Au centre du potager, Elïo continue de sonder le sol de sa pulpe. Il termine ses dernières investigations et constate le bon développement de ses légumes.

En se rétractant, ses doigts laissent des sillons de leur passage. Le garçon se redresse, fait un tour complet sur lui-même pour scruter une dernière fois son terrain de prédilection. Il conçoit la chance dont ils bénéficient avec ses parents. Malgré la perte d’activité solaire, leurs arbres et leurs cultures résistent assez bien aux températures critiques. Contrairement à la plupart de leurs voisins, l’investissement quotidien entrepris leur permet même de jouir de fruits et légumes toute l'année.

Cette difficulté provient du changement climatique. Tout a été bouleversé, les températures ont dégringolé et la lumière s’est atténuée mettant à mal la photosynthèse. Les agriculteurs n’ont eu d’autre choix que de s’adapter, adapter leurs exploitations, adapter leurs types de plantation ainsi que leurs variétés. Dans le midi, même en plein été, adieu tomates et aubergines, place aux haricots, blettes et radis. La culture des vignes, fierté nationale, a perdu elle aussi de sa superbe comme nombre de productions qui ont migré vers les pays aux climats plus chauds et malgré toutes les mesures mises en œuvre, les rendements ont baissé, les prix ont grimpé et la crise alimentaire touche le monde entier. Des tensions internationales sont même nées. Bien sûr, les serres permettent de combattre cette adversité céleste et l’Homme, lui aussi, sait s’acclimater. Il est débrouillard. Il sait trouver les parcelles, ou du moins les créer au détriment des canopées. Il sait enrichir le sol de pauvres nutriments gourmets. La qualité ? Quel intérêt face à la quantité ? La croissance avant tout, sur une Terre aux bornes qu’il pense illimitées.

Dans ce monde changeant et incertain, ce n’est pas qu’une simple fierté qui traverse Elïo à la vue de son eden, certes modeste, mais fructueux. Il s’agit de gratitude et d'admiration. Son regard se projette vers la toile lactée. Il remercie une à une les étoiles tout là-haut.

  • Elïo !
  • J'arrive, maman !

Le garçon se précipite vers la porte d’entrée, se découvre prestement dans le vestibule, puis rejoint sa mère qui s'affaire en cuisine.

  • Qu’est-ce que tu as préparé de bon ?
  • Avec les légumes du jardin, je nous ai fait un minestrone en entrée. En plat principal, tu auras la chance de déguster un magnifique gratin de choux-fleurs ! répond Julie en remuant la soupe fumante.
  • Oh ! Ça me donne l’eau à la bouche !
  • Papa adore ça lui aussi.
  • Où est-il d’ailleurs ?
  • Il travaille dans le bureau. Il a bientôt fini, ne t’en fais pas, ton estomac va pouvoir se rassasier ! Tiens, goûte.

Après avoir soufflé sur la cuillère en bois, Julie la tend vers son fils. Il avale d’un seul trait la préparation. Ses yeux s’illuminent.

  • C’est excellent ! Tu es la meilleure. Tu m’apprendras ?
  • Quand tu voudras, mon chéri, s’égaye-t-elle.
  • Merci mamounette ! Je vais mettre la table en attendant la fin de la cuisson !
  • C’est gentil, mon grand.

L’adolescent s’active, fait plusieurs allers et retours entre la cuisine et la salle à manger. D’abord la nappe, puis viendront sets de tables, assiettes et couverts.

Côté salon, après une énième publicité, l'écran télévisé s'apprête à délivrer les informations du journal. La musique d’introduction n’a pas changé, elle a cette sonorité sobre et sérieuse, mais qui, en réalité, diffuse malgré elle une appréhension inconsciente des nouvelles sur le point d’être relayées.

La guerre. Encore une. L’actualité principale de ce JT est le conflit armé entre deux pays voisins situés à des milliers de kilomètres de là. Plusieurs mois déjà se sont écoulés depuis les premières échauffourées, plusieurs mois de dévastation, plusieurs mois de carnage. Le reste du programme, bien que moins dramatique, n'est pas plus reluisant. Difficultés d‘approvisionnement de certaines denrées, augmentation des taxes…

La une du journal débute. Entre deux passages, Elïo ne perd pas une goutte du triste sort réservé aux civils. Des déserts urbains, des animaux errants, des images détestables de victimes qui n’ont de collatérales que le nom. Des hommes, des femmes, des enfants.
Pourquoi ? La question est naïve, la réponse souvent illégitime. Cette représentation du monde est insupportable. Que pourrait bien faire Elïo face à tant de désolation ? Peut-être arriverait-il à prévoir le dénouement de ces hostilités ? Il ne sait pourtant pas maîtriser ce don que le ciel lui a offert. Et s’il touchait l’écran télévisé, peut-être serait-il capable d’entrevoir le futur ? Ces visions sont imprévisibles, mais il s’habitue peu à peu aux symptômes énigmatiques qui le traversent lorsqu’elles surgissent. Il n’aurait qu'à essayer de les reproduire : transcender son esprit, réchauffer son corps, être parcouru de fourmillements de la tête aux pieds, se détacher de son enveloppe physique et attendre que cette lumière jaune scintillante l’aveugle.

  • Veux-tu bien éteindre la télé, s’il te plait ? demande Julie depuis la cuisine ouverte.

Oui. Il est certainement préférable de ne pas anticiper ce triste avenir. Il ne pourra rien y changer de toute façon. Alors, sans regret, Elïo s’approche de la table basse du séjour, attrape la télécommande et met en sourdine le sombre miroir du monde contemporain. L’appareil se tait, le déferlement morose est interrompu, les esprits soulagés.

Sur le meuble de salon, Elïo s’attarde sur l’hebdomadaire plié avec négligence. Le titre dans le coin inférieur gauche attire son attention : Le survivant des flammes.

Il attrape aussitôt le journal, les pages se froissent sous ses doigts crispés. Après s’être laissé tomber dans le fauteuil, Elïo les feuillette rapidement, le reste des ustensiles de table attendra, la lecture de cet article est prioritaire. Il n’entend pas sa mère annoncer la fin de préparation du dîner.

Lundi onze décembre dernier, sur les pavés ne cesse de s’amonceler la poudrée neigeuse, encouragée par les caprices de l’humeur climatique. La ville, transie par le froid mordant, s’endort. C’est une soirée comme une autre pense le citoyen qui balade son chien. Comment pourrait-il imaginer qu’au même moment, à quelques pâtés de maisons, un tel désastre touche l’établissement scolaire Roger-Maurice Bonnet ? En cette nuit des plus banales, un tragique incident frappe le gymnase du collège. De tragiques, ne concerne que les dégâts matériels, le pire a été évité, aucune victime n’est à déplorer. Pourtant, il y a bien eu un accidenté. Un jeune adolscent au regard de feu. Dans ses prunelles miroite encore la danse incandescente de l'incendie qui a ravagé le bâtiment sportif. S’il souhaite rester anonyme, je peux humblement vous conter ses exploits…

Une main sur son épaule tire Elïo de sa lecture.

  • Ne t’encombre pas l’esprit d’un tel torchon. Viens plutôt manger avec nous.
  • Oui, j’arrive, papa.

Julien s'éloigne, Elïo referme l’hebdomadaire en zieutant la signature de l'article : James Pointreau.

Pourquoi le monde…pourquoi l’être humain est-il ainsi ?

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