Chapitre 41

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Mars 2036

(Elïo - 11 ans)




   Dans la cour de récréation, Jean et Tom, assis sur un banc, enfouissent leur nez sous plusieurs tours d’écharpe. Leur manteau fermés à double tour, leurs gants épais et leur bonnet enfoncés jusqu’aux sourcils préviennent leur épiderme du froid mordant, mais celui-ci sinue malgré tout par le plus infime des interstices. Impuissants, les deux collégiens grelottent en se demandant comment Elïo, court-vêtu à leurs côtés, fait pour garder la nuque et le crâne dénudé. Celui-ci fixe au loin sans un mot l’une de leurs camarades.

L’enquête sur le sinistre du gymnase est arrivée à son terme. La veille, l'inspecteur Rouane a tenu informés ses parents du rapport final. Les auditions répétées et le manque de preuves concrètes n’ont pu démontrer son implication. Elïo a donc été écarté des suspects et il vient tout juste de l’annoncer à ses voisins transis.

  • Ils ont vraiment cru que tu avais déclenché l’incendie ? s’étonne Tom.
  • Il faut croire que oui… répond Elïo, tête basse.
  • En même temps, c’est une histoire extraordinaire, poursuit Tom.
  • Oui, j’ai eu beaucoup de chance…
  • Tu sais bien qu’Elïo n’aime pas en reparler, souffle Jean d’exaspération.
  • Oui, excuse-moi. C’est vrai que tu as eu chaud aux fesses ! C’est le cas de le dire !
  • Tom !?
  • D’accord, promis, j’arrête.

Elïo ne s'étend pas sur le sujet. Jean se lève subitement.

  • Venez, marchons un peu, j’ai beaucoup trop froid immobile.

Tom plussoie, enfonçant aussi loin que possible ses mains dans les poches de manteau. Un épais brouillard surplombe le collège Roger-Maurice Bonnet. L’espace de récréation, assez grand pour contenir plusieurs centaines d’élèves, est délimité par deux édifices scolaires hauts de trois étages faisant angle. À l'opposé, c'est la cantine qui jouxte le grillage de l’enceinte avec, au centre, trois squares herbacés, abritant bouleaux et platanes.

Le trio déambule sans but dans ce large périmètre. La pause de seize heures vient à peine de débuter que Tom et Jean s’impatientent de rejoindre la chaleur des classes, même si c’est pour écouter la voix soporifique de monsieur Albert, leur professeur d’histoire.

  • En parlant de froid, as-tu encore de la fièvre Elïo ? s’enquiert son meilleur ami.
  • C’est difficile à dire. Je ne me sens pas fiévreux, mais oui, mon corps reste plus chaud que la normale. Aucune explication n’a été trouvée par les médecins. J’ai réalisé une batterie de tests pourtant. Mon organisme fonctionne bien tel quel.
  • J’ai toujours su que tu n’étais pas humain ! ironise Tom.
  • Tu n’as peut-être pas totalement tort, ricane Elïo avec retenue.
  • Tu n’as jamais froid du coup ?
  • Non, très rarement.
  • J'aimerais être comme toi, confie Jean en disparaissant sous son couvre-chef.
  • J’avoue que face au déclin solaire, ce n’est pas qu’un petit avantage. Ça ne vous effraie pas d'ailleurs toute cette histoire ? demande Tom.
  • C’est inquiétant, mais les scientifiques estiment que nous avons près de deux-cents ans avant que ça ne soit catastrophique, répond Jean.
  • J’espère que ça s’inversera d’ici là, où que les experts trouveront une solution. En tout cas, ça ne devait pas nous concerner, on ne sera plus là ! Alors, à quoi bon se tracasser ?
  • Je crois que c’est une erreur de penser comme cela, coupe Elïo. C’est justement ce type de raisonnement qu'avait la majorité de la population face au réchauffement climatique il y a quelques années. Peu de gens s’étaient investis au quotidien dans la préservation de notre planète en repoussant l’échéance de leur responsabilité. Nous ne comprenons pas encore ce phénomène, mais cela ne saurait être très différent. À quand cesserons-nous de reporter la faute aux anciens en reléguant la charge aux prochains ?

La réplique a fusé d’un seul trait. À tel point que les taches de rousseurs de Tom disparaissent sous le rose de ses joues. Ce n’est pas le genre de question dont s'obscurcit l’esprit candide du jeune garçon. Il n’est qu’un élève de cinquième après tout. Un élève jovial et taquin de bientôt douze ans, tout juste sorti de l’enfance.

  • Oui, tu as peut-être raison… mais que pouvons-nous y faire ?
  • Je ne sais pas malheureusement… se lamente Elio, le front baissé. Excuse-moi pour mon ton sec. Mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour nous préserver, vous préserver.

Les trois camarades poursuivent leur marche aléatoire en silence. Cette dernière déclaration est pleine de bon sens, Jean en a l'habitude de la part de son meilleur ami. Mais, il est vrai qu’ils n’ont pas la moindre idée de comment ils pourraient agir, pourtant, la dégénérescence solaire est bien réelle et le vent glacial le leur rappelle inlassablement.

Ils décident de se diriger vers le préau accolé aux bâtiments d’enseignement. La plupart des collégiens s’y trouvent déjà d’ailleurs pour s’abriter du froid. Des appareils de chauffage extérieur ont été suspendus aux différents pylônes pour adoucir l’atmosphère. Ce matin, la météo avait annoncé moins huit degrés pour une maximale d’après-midi frôlant tout juste les zéros.

  • Regardez là-bas, cet imbécile de Baptiste et sa bande font la cour aux filles, déplore Tom.

De multiples élèves sont abrités les uns sur les autres sous les tôles d’aluminium. L'entassement est tel, qu’il n’est pas sans rappeler celui des manchots empereurs pour se protéger des températures austères. Ainsi, les corps se rapprochent, se dandinent et frétillent, mais les tremblotements sont irrépressibles. Parmi eux, un groupe d'adolescentes de cinquième discutent avec trois garçons. Baptiste, à leur tête, le menton fier, dirige la conversation.

  • Il ne peut s’empêcher de faire le coq celui-là, renchérit Tom, amer.
  • Laisse-le où il est, conseille Jean, tu seras préservé de sa bêtise.

Il n’est pas nécessaire de lui dire deux fois, se dit Tom. Du fait de sa teinte capillaire si caractéristique, il était tout destiné à rejoindre la prestigieuse liste du fils du maire. Une liste regroupant autant d’enfants importuns à ses yeux pour le simple fait d’exister. Les moqueries, les incartades, tout comme les surnoms triviaux tels que “poil de carotte” lui sont familiers et l’inimitié de son bourreau n’en est que réciproque.

Le trio se met lui aussi à l’abri, tout en gardant en visu Baptiste.

  • Tu étais ami avec lui avant, non ?
  • Oui, mais depuis le divorce de ses parents, quelque chose à changer chez lui et son grand frère Corentin n’est pas non plus le meilleur exemple à suivre.
  • Il paraît qu’il se trouvait dans le gymnase lui aussi le jour de l’incendie.
  • Je n’en sais rien, mais n’en parlons plus, veux-tu ?

Elïo est déconnecté de la discussion, trop occupé à admirer une des élèves de l’attroupement d’intérêt. Elle était dans sa classe l’année dernière. Une adolescente de 5e6 aujourd’hui. Une adolescente aux cheveux éblouissants malgré le mauvais temps et aux yeux si clair qu’ils déstabiliseraient le plus infaillible de ses prétendants. Une adolescente discrète et réservée ne jouant pas d'attitude exubérante pour rayonner. Emma.

Au sein du groupe, elle se tient en retrait et pourtant, Elïo ne voit qu’elle. Alors que ses copines écoutent avec attention, sans aucun doute possible, les vantardises du grand Baptiste concernant ses exploits en rugby ou les futurs projets municipaux de son père, elle ne semble de son côté pas captivée. De sa simplicité transparaît sa beauté et sa douceur a déjà eu l’occasion de perturber les humeurs du garçon aux yeux ambrés. Sa chevelure blonde l'ensorcelle depuis de nombreux mois.

  • Qu’est-ce que tu regardes ? questionne Tom.

Les paupières d’Elïo clignent plusieurs fois. Il reprend contact malgré lui.

  • Rien, rien de spécial.
  • C’est Emma qui attire ton attention ?
  • Oui.
  • Eh bien ! Monsieur a bon goût !
  • Je crois qu’elle me plait, affirme-t-il.

Ses deux amis fixent à leur tour le groupe de filles.

  • Elle est très réservée, mais tu devrais aller lui parler, propose Jean. Je suis sûr que tu ne la laisses pas indifférente non plus.
  • Tu penses ? s’étonne Elïo en se tournant vers son camarade.
  • J’en mettrai ma main à couper. Il n’y a qu’à voir son attitude quand elle te parle.

Les yeux du garçon convergent une nouvelle fois vers l’adolescente. Elïo avait bien remarqué son embarras lorsqu’elle s’adressait à lui, mais n’était-ce pas le cas avec ses autres camarades ?

  • Tu as raison ! s’enthousiasme soudain le fils Sol.
  • Je ne pense pas me tromper.
  • J’ai chaud.
  • Quoi ?! s’exclament les deux autres garçons.
  • J’ai chaud.
  • Comment ça ? s’éberlue Tom en faisant les gros yeux.
  • Je vais lui parler.
  • Je n’ai pas dit que tu devais y aller maint…

Les paroles de Jean se perdent dans le brouhaha du préau. Elïo est déjà hors de portée. Il file droit vers le groupe en pleine discussion avec Baptiste et sa bande. Son meilleur ami redoute une énième altercation avec ces derniers, mais décide de ne pas intervenir alors il guette, prêt à agir en cas de besoin.

Lorsqu’Elïo s’approche de l'attroupement en question, grand vaniteux ne remarque pas tout de suite son arrivée. Il doit pivoter la tête à deux reprises pour s’assurer de l’identité du garçon inopportun. Leurs regards se croisent un instant, mais le plus jeune des deux se détourne, contourne le cercle pour se diriger vers Emma. Baptiste, de son mauvais œil, suit l'indésirable.

  • Venez, les gars, on se tire d’ici. Le crâne d'œuf risque de tout faire péter, crache-t-il.

Le fils du maire bat en retraite en prenant le soin de passer juste à côté d’Elïo pour heurter son épaule du coude, mais ce dernier ne s'offense pas de la collision.

  • Taré, l’injure Baptiste avant de s’éloigner.

Les filles reprennent leur conversation quand Elïo s’approche un peu plus de l’adolescente aux cheveux blonds.

  • Je peux te parler Emma ?
  • Ou..Oui, bien sûr, Elïo.

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