Chapitre 42
Avril 2036
(Elïo - 11 ans)
Il est quinze heures, les portes de sortie du cinéma s'ouvrent vers l’extérieur. Des hommes, des femmes, des enfants se succèdent et quittent les uns après les autres la salle obscure en partageant leurs impressions - pour la plupart enthousiastes - de la bobine précédemment projetée. Parmi la foule, deux adolescents progressent côte à côte en direction du parking. L’un dispose d’une simple veste zippée quand un long manteau en laine recouvre sa partenaire de la tête aux pieds. Dans le ciel gris, la couverture nuageuse menace.
- Le film t’a-t-il plu ? demande Elïo en se tournant vers sa camarade.
- Oui, bredouille Emma. Et toi ?
- J’ai beaucoup aimé. Pas mal de scènes m’ont fait sourire. Notamment lorsque le petit dragon régurgite ses flammes par le nez alors qu’il tente sans succès d’imiter le souffle de sa mère.
Derrière quelques mèches blondes, les yeux bleus de l'adolescente rient en silence.
- Et comme la plupart des films Disney, la morale de l’histoire m’a aussi parlé. Avec de la volonté, on peut réaliser beaucoup de choses, devenir la personne que l’on souhaite, peu importe les épreuves et les apparences.
Sous son bonnet, Emma, fixe ses pieds, opine brièvement, mais se tait.
- Il suffit de croire en soi et de se donner les moyens. Tu ne penses pas ? demande Elïo à la recherche du regard de sa camarade.
L’attention d’Emma reste scotchée au bitume.
- Si… tu as certainement raison.
Le duo traverse les allées du parc de stationnement. Tout en marchant, Elïo continue de dévisager son amie qui évite de le regarder. Il s’interroge. Pourquoi montre-t-elle tant de réserve ?
- Aurais-tu préféré aller voir autre chose ? Un film plus sérieux ?
- Non, non, c’était très bien… Merci de m’avoir invité. J’aime beaucoup les Disney.
Elïo remarque tout à coup la propension d’Emma à disparaître sous ses couches de vêtements.
- Tu as froid ? Veux-tu que je te prête mon manteau ?
La délicatesse du garçon ne l’a surprend plus. Malgré tout, un soubresaut l’a secouée, elle qui est peu habituée à ce qu’on s’intéresse autant à sa personne.
Elle croise l’expression d’Elïo. Même modestement vêtu, il se soucie de son bien-être à elle. Comment fait-il pour avoir la nuque et la tête à l’air libre alors qu’elle frissonne sous ses quatre couches ? Au moins, elle peut profiter de son charme si spécial. Cette coupe de cheveux courte lui va si bien. Ses reflets dorés s’harmonisent d’autant plus avec la couleur de ses yeux. C’est bien là la seule conséquence positive de ce terrible incendie.
- Tout va bien, Emma ?
- Excuse- moi, rougit-elle. Non, non ça ira, ne t’en fais pas. Tu es très gentil, Elïo, je te remercie. Mais c’est vrai qu’il me faudrait une nouvelle écharpe, celle-ci est trop fine.
Ils s’arrêtent pour laisser passer une voiture en quête d’une place de parking.
- Tiens, voilà ma mère, s’exclame le garçon en pointant le doigt. Elle est garée là-bas. Tu es toujours d’accord pour rester une partie de l’après-midi à la maison ?
- Oui, mais mes parents ne viendront pas me récupérer trop tard, je dois encore réviser.
Les deux adolescents s'installent à l’arrière de l’automobile. Durant le trajet, ils partagent avec Julie leurs ressentis du film. Emma reste discrète en répondant succinctement aux questions.
Au domicile Sol, Julien les attend pour le goûter avec des crêpes dont il ne manque pas de vanter l’excellence. D’aucuns les parfument à la fleur d’oranger, au sucre vanillé, au zeste de citron ou bien encore avec certains alcools, tels que le rhum, le calvados, de la bière… Chacun détient son petit secret. Pour le père d’Elïo, il n’y en a pas. Indécis, il mélange toutes les saveurs dont il dispose, ce qui amuse toujours sa famille. Sa recette n’est pas mauvaise, mais Julie lui conseille à chaque entreprise d'orienter son choix pour ne pas avoir une explosion de goûts discordants. Il n’y peut rien, il est comme ça dans bien des domaines, et face aux moqueries de ses congénères attablées à ses côtés, il répète certaines de ses citations préférées :
- Choisir c’est renoncer, a dit André Gide ! Quant à Jean-Paul Sartre, il stipule que ne pas choisir, c’est encore choisir ! affirme-t-il d’un ton ferme avec un semblant d’éloquence.
- Mais, rassure-moi, pour moi, tu m’as bien choisie ? réplique Julie. Où as-tu renoncé à quelqu’un d’autre ? s’amuse-t-elle d’un clin d'œil.
Julien bredouille. Les deux collégiens rient de la scène conjugale en dégustant quelques-unes de ces fameuses crêpes.
La légèreté de Julien détend Emma.. Il est naturel et drôle à la fois. Tout l’inverse de son père à elle, froid et austère. Le travail scolaire avant tout lui inculque-t-il depuis son enfance, tandis que les moments de partages et de divertissements se font rares sous son toit.
Elïo attrape la main d’Emma.
- Viens, je voudrais te montrer notre jardin ! l’invite-t-il en sautant avec énergie de sa chaise.
Le contact avec ses doigts chauds, l’a fait tressaillir. Elle suit des yeux son camarade qui se chausse dans le vestibule avec impatience
- Elïo ! Couvre-toi un minimum ! Il ne fait que quatre degrés dehors !
- Oui, papa ! répond-il, la fermeture éclair de son par-dessus entrouverte.
Il disparaît aussitôt derrière la porte d’entrée. Julie sourit.
- Décidément, il est incorrigible. Il a de la chance de ne jamais être malade, s’agace le père.
C’est vrai. Emma n’a pas le souvenir d’avoir vu son camarade, ne serait-ce qu'une seule fois, avoir un rhume. Alors que de son côté, sans toute sa panoplie, elle aurait déjà investi en bourse dans l’industrie du mouchoir depuis des années.
Elle se tourne vers les adultes, descend et repousse son siège au bord de la table à manger.
- Vos crêpes sont excellentes. Merci beaucoup, monsieur Sol.
- Ne me remercie pas. Remercie le ciel que je ne vous ai pas fait de bœuf bourguignon aux trois vins.
Sa compagne pouffe.
- Cela avait été… original, confie-t-elle en s’esclaffant une nouvelle fois.
Emma mime un amusement partagé, mais n’est pas sûre ni du sérieux de la réplique ni de la véracité de l’histoire. Ce papa est décidément à part. Son fils l’est tout autant, mais d’une manière différente. Tout du moins, dégagent-ils tous les deux la même et belle authenticité.
Les quelques fois où elle avait pu échanger sérieusement avec Elïo, notamment lors de cette terrible extinction solaire ou encore tout à l’heure après la séance de cinéma, les paroles de son camarade lui étaient apparues sans artifice, mais surtout profondes et raisonnées. Malgré son âge, son état d’esprit brille d’une sagesse réservée d’ordinaire aux anciens. Parfois même plus que certains adultes, se dit Emma.
Quant à Julie, elle semble aussi douce qu’intelligente et s’amuse sans gêne de l’originalité de son compagnon. Quel agréable foyer !
Bottes serrées et écharpe enroulée, elle se faufile dehors en suivant les traces d’Elïo jusqu’à son potager.
Dans ce périmètre rectangulaire, délimité de planches en bois, foisonnent une multitude de légumes d’hiver. Poireaux, choux et courges en tout genre parsèment ce parterre généreux. Bien d’autres plantations s’érigent vers le ciel, dont Emma n’aurait su dire la variété avant qu’Elïo et son effervescence ne lui en aient fait l’inventaire. Oignons, blettes, panais, épinards, carottes et navet, ils n'oublient aucun de ses protégés et précisent pour chacun ses spécificités de cultures, tout comme sa période de récolte.
- C’est impressionnant, avoue l’adolescente.
Elle évalue une nouvelle fois de long en large la parcelle. Cette diversité et cette quantité sont sidérantes. Ils peuvent passer l’hiver tranquille !
Elïo reste silencieux. Son absence de réponse soudaine contraste avec l’enthousiasme précédent. Emma, surprise, l'examine. Absorbé, il fixe les plantes potagères alors elle l’imite et réitère ses paroles en pensées : les cultures de la famille Sol sont remarquables. Elle n’a aucune idée de l’investissement nécessaire pour une telle prouesse. On ne le lui a jamais enseigné et on ne le fera jamais, les mathématiques sont la priorité.
- Viens, approche-toi, je vais te montrer quelque chose, lui propose Elïo.
Ce dernier s’accroupit au pied d’une plantation. Emma répond à son invitation en prenant soin de ne pas écraser le produit de ses efforts. En respectant une certaine distance, elle reproduit la position d’Elïo dont l’esprit semble toujours accaparé.. Il a jeté son dévolu sur un chou vert. Le végétal d’intérêt devrait avoir une belle robe de la même teinte que ses voisins épinards, mais ce n’est pas le cas, un jaune défraichi le remplace.
Elïo dépose sa main sous le légume avachi sur lui-même. Emma n’est pas sûre de ses intentions. Va-t-il le déterrer ?
L’interrogation laisse rapidement place à l’étonnement. La plante potagère reprend vigueur : sa couleur s’assombrit et ses feuilles se densifient.
Alors que le garçon se redresse, Emma reste recroquevillée sur elle-même, stupéfaite devant l’impensable.
- Comment as-tu fait ?
- Je ne saurais pas vraiment te l’expliquer. Cela va te paraître étrange, mais j’écoute et estime la nature. J’échange avec elle ce qui me permet de répondre à ses besoins. Maman dit que j'ai la main verte.
L’adolescente évalue à nouveau le chou. De ses cousins, il n'a plus rien à jalouser. Comment a-t-il fait ? Elle n’avait jamais vu ou entendu parler d'une telle prouesse. Serait-ce cela avoir la main verte ? Se pourrait-il qu’il ait un don ? Elïo est bel et bien un garçon sortant de l’ordinaire. Elle voudrait lui ressembler.
- Tu es spécial, Elïo. J'aimerais être comme toi, lui confie-t-elle d’une voix hésitante.
- Que veux-tu dire ?
Les sourcils froncés de son camarade la perturbent. Elle aurait dû se retenir de dire ça, se reproche t-elle.
- Je suis différent, je le sais. Je te montre tout ça parce que j’ai confiance en toi. Alors n’ait pas peur, tu peux tout me dire, ne t’en fais pas. Tu es réservée, je le sais. Mais je ressens en toi une bonté cachée, une lumière qui ne demande qu'à s'exprimer.
L’étourdissement d’Emma s’intensifie. Son camarade ne cessera finalement jamais de la surprendre. Il est comme ses parents, sincère et bienveillant. Elle se redresse, penaude, puis jette les yeux en direction du sol potager. Au fond, elle ne s’est jamais confiée à qui que ce soit sur ses sentiments profonds. Elïo serait-il la bonne personne ?
- Je… Tu m'impressionnes. Tu n’as pas peur de dire ce que tu penses… ni d’affronter le regard des autres ou d'exprimer ta volonté. Tu n’as pas peur d’être toi même.
- Pourquoi devrais-je avoir peur ? Pourquoi devrais-tu avoir peur ?
- Je ne sais pas …
D’une main, l'adolescente s’attrape l’autre bras.
- Je suis fille unique. Depuis mon enfance, je suis les désirs de mes parents et j’exprime peu mes souhaits. Je voudrais faire du sport, je voudrais lire des récits fantastiques, des récits romantiques, mais je reste contrainte à la littérature classique, à passer mes week-ends à faire mes devoirs et à subir les remontrances de ma mère lorsqu'elle m'enseigne le piano. Quant à l’école, j'appréhende ce qu’on pourrait dire de moi. Je veux être comme tout le monde, m'intégrer et ne pas attirer l’attention. Petite, on se moquait de ma couleur de peau trop blanche et de ma sensibilité exagérée. Je pleurais facilement pour un rien…
Elïo observe sa camarade qui ne se risque pas même à frôler son regard. À quoi pense-t-il ? Est-il déçu ? Continuera-t-il de s’intéresser à elle ? Ce silence est d’autant plus pesant que cette confession d’elle-même la torture depuis de nombreuses d’années. Elle est sur le point d’arrondir sa propre critique lorsqu’Elïo intervient.
- Emma, tu es insignifiante.
L'adolescente se fige. Une brise légère encadre la scène, seul témoin du temps qui s’écoule. Les deux camarades sont immobiles. Le vent froid les transperce, secoue la chevelure d’Emma et siffle dans ses oreilles, pourtant, elle n'entend rien. Plus aucun son ne lui parvient. Elle redresse le menton avec lenteur, son regard se pose sur Elïo, en quête de son expression, à la recherche d'explications. Pourquoi ? D'où vient cette dureté si soudaine ? À la jonction de ces cils larmoient blessure et tristesse.
Elïo, de profil et le nez en l’air, est obnubilé par l’insaisissable. Il pointe son index direction des nuages.
- Ce soir, à la nuit tombée, projette ton esprit dans le ciel. Tu y trouveras des réponses qui apaiseront ta conscience et balayeront tes tourments. L'univers n’a de mystère que pour celui qui ne regarde plus loin que le bout de son doigt. Parmi l’infini, tu apercevras des étoiles, une myriade. Aux quatre coins de l'espace, des astres naissants, d'autres à l'aube de leur existence, des astres endormis et plus rares, des astres comme la Terre, où se développe la vie. Il n’existe qu’une poignée de planètes de cette catégorie et tous les écosystèmes, toutes les vitalités qu’elles renferment, bien que totalement différents, sont tous aussi extraordinaires les uns que les autres. Pourtant, cette diversité éparpillée dans notre cosmos, remarquable et unique, n’est que dérisoire face au temps. Dérisoire au regard des forces qui régissent ce monde stellaire. Les corps célestes les plus imposants voguent eux-mêmes en silence, au gré de l’humilité et notre Terre, tout berceau de l'humanité soit-elle, n’est qu'une planète mineure parmi tant d’autres. Elle est insignifiante à l’aune du vaste firmament et l’Homme, infime représentant de ses hôtes temporaires, est tout aussi négligeable.
Elïo se tourne vers Emma. La jeune fille rencontre ses yeux éclatants avant de se détourner. Ses bras s’entrecroisent, ses genoux se serrent. Confuse, les mots ne lui viennent pas.
- Ce que je veux te dire, Emma, c’est que notre existence, aussi unique soit-elle, n'est pas plus importante qu'un battement de paupières dans l'histoire du monde. Nous ne sommes ni plus ni moins que des poussières d'étoiles et un jour viendra où nous rejoindrons le tréfonds astral. Ne t’embrume pas de choses futiles, nous ne sommes pas éternels. Notre planète, elle-même, ne l'est pas. Elle achèvera sa destinée de la même façon qu’elle a vu le jour, dans l’intimité du système solaire, sans prétention, et elle emportera avec elle la vie terrestre sans plus d’émotion par ses sœurs.
Les yeux embués, le trouble d’Emma est prêt à déborder.
- Elïo…
- Qui es-tu, Emma ?
Elle sursaute et croise à nouveau les iris d’Elïo. Leur profondeur la déstabilise un peu plus, mais elle y décèle de la sollicitude.
- Ce soir, mets-toi à nu devant les étoiles, elles ne te jugeront pas. Tu n'es rien, rien d’autre qu’une jeune femme aussi chanceuse que singulière. Alors, accepte-toi. Accepte tes défauts, mais ne te cache pas. La vie est un fil insignifiant, fragile et éphémère. Il ne tient qu’à toi de broder ta destinée.
Elïo s’approche. La cible de sa tirade tremble. Pétrifiée, elle essaie en vain de contenir ses larmes alors il la prend dans ses bras. Le barrage cède, l’afflux d’émotion ruisselle sur le visage d’Emma.
- Tout comme toi, je suis insignifiant. Ce n'est que lorsque tu en auras conscience que tu comprendras la valeur de ton incroyable existence et, je l'espère, tu chasseras ces parasites de ton esprit. J’étais comme toi à une période, je voulais m’adapter aux autres pour être accepté, pour cacher ma différence, mais un très cher ami m’a ouvert les yeux.
L'adolescente consentit en bégayant.
- Pardonne-moi, Emma, de t'avoir parlé aussi durement. C’est que… Tu comptes pour moi et ton tracas fait bouillir mon sang.
Elle laisse tomber sa tête sur l’épaule de son camarade. Ses bras osent l’enlacer timidement.
- Je te pardonne, Elïo, susurre-t-elle. Tes paroles sont dures, mais elles sont vraies… J'aimerais être comme toi et si tu veux bien me guider, je ferai des efforts pour m’affirmer.
- Je serai toujours là si tu as besoin de moi.
Le front d’Emma glisse contre la poitrine d’Elïo. Une tiédeur rassérénante réchauffe son cœur.

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