Chapitre 52
Juillet 2041
Quatre ans plus tard
(Elïo - 16 ans)
- Chaque apprenti est sous la responsabilité de son formateur attitré, s’exclame le sergent-chef Thibault de sa voix rauque. Pendant toute la durée de l'épreuve, il se tiendra à vos côtés et vous vous trouverez en binôme les uns derrière les autres. J’insiste une dernière fois : au moindre doute, à la moindre sensation de malaise, je vous ordonne de lui faire signe de deux tapes sur l’épaule et à son signal vous reculerez ensemble petit à petit jusqu’à sortir du caisson.
Quatre jeunes sapeurs-pompiers, décorés du galon vert, écoutent avec attention leur sous-officier, un casque de type F1 noir déposé à leur pied. Parmi eux se trouvent Jean et Elïo. À l’image de leurs instructeurs respectifs, une combinaison anti-feu de plusieurs kilos les couvrent de la tête aux pieds. Surpantalon, bottes ajustées, gants, cagoule et veste de feu sont indispensables, car pour survivre à l’exercice auquel ils vont être confrontés, aucune parcelle de leur corps ne doit être exposée au milieu ambiant. La panoplie est complétée d’un masque, relié à une bouteille à air comprimé disposée sur leur dos.
En arrière-plan se profile la caserne. Des collègues d’expérience, en tenue de service, sortent justement du bâtiment pour se diriger vers le hangar de véhicules avec pour mission le contrôle des équipements mobiles. Ils font signe aux jeunes recrues d’un geste du bras et les encouragent de vive voix. L’excitation, partagée par leurs cadets, face à cette expérience tant attendue leur revient à l’esprit.
Aux côtés du sergent-chef Thibault, les apprentis s'approchent d'une sorte de conteneur long d’une quinzaine de mètres. Sa tôle est de couleur brique hormis la partie supérieure, cramoisie jusqu’aux arêtes. Il s’agit du caisson de feu, examen particulier et emblématique de leur formation professionnelle. Les futurs pompiers sont, à titre exceptionnel, sur le point de vivre une mise en situation réelle mimant l’adversité d’un incendie.
- Maintenant, mettez vos casques. Ils disposent d’oreillettes intégrées ce qui vous permettra de suivre mes instructions. Je répète : restez bien à côté de vos formateurs désignés.
Avec l’aide de leurs aînés, chacun enfile son équipement sur la tête, dispose son masque sur le visage et termine sa préparation en actionnant l’arrivée d’air. D’un geste suggestif de la main, le sergent-chef les invite à le suivre dans cette prison usée par les flammes. La pénombre s’abat sur eux dès les premiers pas. La maigre lumière qui se fraye à l’intérieur est immédiatement absorbée, séquestrée par la noirceur des parois calcinées au point que les jeunes sapeurs-pompiers avancent à tâtons les mains en guise de parade. Les professionnels et leur apprentis se disposent au centre du conteneur les uns derrière les autres, comme préconisé par le sous-officier Thibault, à leur tête.
- À genoux, leur ordonne ce dernier au travers de leur dispositif auriculaire. La phase de brûlage va débuter.
Avec sursaut, la brochette de futurs sauveteurs obéit sur le champ.
- Allumage ! Allumage ! enchaîne le sergent-chef.
La seule issue de secours est cloisonnée sur-le-champ derrière la colonne de chair humaine. Un simple vantail est laissé ouvert pour laisser à une partie de la fumée le loisir de s’échapper.
Les collègues extérieurs lancent l’opération sans attendre. Très vite le fond du caisson est envahi de flammes du sol au plafond. Le brasier est né, à quelques mètres seulement des participants téméraires. Il grandit, les englobe d’une chaleur dévorante tandis qu’un crépitement menaçant couvre le sifflement de l'air pressurisé dans leur masque. Le piège mortel s’est refermé sur eux, ils ne peuvent plus s’échapper.
- Vous remarquez au-dessus de vos têtes une fumée blanche, indique Thibault. C’est la première étape, la température actuelle doit avoisiner les deux-cents degrés. Respirez profondément.
Face à l’épreuve du feu, les apprentis restent concentrés sur les directives. Ils sont excités autant qu’ils sont effrayés. Leur fréquence cardiaque s'accélère à mesure que la température augmente, mais leur matériel les protège pour le moment de l'atmosphère brûlante. Les minutes s'égrènent.
- Nous allons maintenant tenter de nous mettre debout une première fois. À trois, un, deux, trois !
Les jeunes sapeurs-pompiers se verticalisent. Aussitôt, leur visière est obstruée par les gaz accumulés dans l’habitacle. Le brouillard est si épais qu’ils ne distinguent plus ni le brasier devant eux ni leurs congénères et s’ils n’étaient pas certains que leur instructeur se tenait près d’eux, ils n’en auraient aucune idée. Les ténèbres se sont définitivement abattues.
Pas un ne vacille pour autant. Ils ont été formés et ont sacrifié leur temps pendant quatre années consécutives pour mériter leur participation à cet exercice infernal. De nombreux mois d’apprentissage théorique et d’entraînements physiques pour être fin prêt à exercer le métier de leur rêve. Un métier où rien ne doit être laissé au hasard, où la moindre erreur peut leur être fatale ou pire se répercuter sur un coéquipier. Le dépassement de soi, la cohésion d’équipe et le respect des ordres sont autant de valeurs indispensables qui leur ont été inculquées durant ces dernières années pour espérer un jour secourir la population, alors ce n’est pas aujourd’hui qu’ils fléchiront aussi facilement. Leur courage est noble, mais il ne peut effacer totalement la peur qui sinue dans leur estomac.
- Le plafond de fumée a désormais atteint le sol, leur précise le sergent-chef. L’espace confiné dans lequel nous nous trouvons prive les flammes d'oxygène, ce qui explique la densité et la toxicité des gaz qui nous entourent.
Il se tait et laisse le temps à ses étudiants d’intégrer les informations.
- La température doit maintenant se trouver à plus de cinq cents degrés au-dessus de nos têtes. Ces nuages peuvent s’enflammer à la moindre rentrée d’air et ce que ce que nous allons expérimenter.
La procédure est connue des apprentis. Ils restent malgré tout focalisés sur les consignes et leurs ressentis. Leurs vêtements commencent à irriter leur peau, la sueur inonde leur front et leurs oreilles semblent se fondre avec le textile de leur casque. Combien de temps est-il encore possible de tenir sans finir en jambon rôti ?
- Ouverture ! annonce le sous-officier.
Un battant de la porte par laquelle l’équipe a pénétré est ouvert en grand. L’air extérieur s’engouffre dans le sinistre habitacle et la nuée mortelle qui se densifiait s’enflamme brutalement au plafond. La température explose. Au-dessus des regards subjugués, le flamboiement du caisson s’anime de sa chorégraphie mortelle, sa partition funeste en guise de récital comme si ce feu que l’on tente en vain de domestiquer n’était finalement qu’un sombre chef d’orchestre. Les jambes, bien que téméraires, flageolent. S’ils n’avaient pas eu ce briefing aussi complet sur le déroulé de l’exercice, certains d’entre eux auraient pu être pris de panique, mais les futurs professionnels tiennent toujours bon alors qu’ils suffoquent, pour la plupart, à l’intérieur de leur combinaison.
- Voici ce que l’on appelle embrasement généralisé, un des pires ennemis de notre profession. Il survient lorsqu'une arrivée d'oxygène nourrit soudainement les gaz amassés dans un espace clos qui se consument alors sur le champ.
Le spectacle est effrayant, envoûtant. Sans leurs lourds équipements, non seulement les bronches de chacun auraient été brûlées de l’intérieur, mais leur épiderme aurait été désintégré par la température solaire régnant dans le conteneur.
Aux arrêts du sergent-chef Thibault, les binômes s'accroupissent, respirent profondément quelques secondes avant de reculer lentement pour sortir un à un du caisson. L'épreuve du feu est terminée.
Le retrait des scaphandriers est autorisé. Les poumons des jeunes sapeurs-pompiers s’emplissent de soulagement dès lors que casque et masque sont ôtés tandis qu’on apporte à chacun de quoi se désaltérer. Leurs joues rosies dégoulinent de sueur et leur cagoule saturée suinte. Malgré leur trouble, tous les quatre font l’effort de se mettre en ligne face à leur sous-officier, déposent leurs protections aux pieds et, hormis Elïo, reprennent progressivement le contrôle de leur tachypnée en alternant avec quelques gorgées d’eau bien méritées.
- Comment vous sentez-vous ? demande Thibault en examinant ses étudiants.
Jean et Orson, tronc fléchi vers l’avant, prennent appui sur leurs genoux pour reprendre leur respiration.
- On ne peut mieux ! s’époumone Mélanie avec paradoxe, les mains sur les hanches alors que son thorax oscille d’avant en arrière.
Ces deux camarades plus gaillards lui jettent un œil, un sourire de connivence en coin, tout en gardant une étroite proximité avec leurs rotules chevrotantes. Leur instructeur en chef s’attarde sur le quatrième de la bande.
- Et toi, Elïo ?
- La température était suffocante, ment ce dernier dans une posture décontractée. Mais je m’étais préparé mentalement pour subir cet exercice, sergent !
Thibault fixe un instant son protégé avant de considérer une nouvelle fois la fine équipe. Devant lui se dressent de futurs coéquipiers. Des hommes et des femmes de rang sur qui il pourra compter et qui font une fois encore sa fierté. Il les félicite à la hauteur de leur courage puis leur enseigne la stratégie pour combattre un embrasement généralisé.
Le cours est terminé, Thibault prend congé. Il est seize heures, le ciel est dégagé et la température de ce mois de juillet est chaude pour l'ère contemporaine : le mercure grimpe à vingt-quatre degrés ! Les instructeurs s'activent pour éteindre les flammes du caisson et les jeunes sapeurs-pompiers se défont du reste de leur équipement anti-feu pour ne garder que leur traditionnelle tenue de service bleu marine aux bandes rouges.
- Alors les garçons, vous avez eu le feu aux fesses ? taquine Mélanie en enlevant sa veste de protection.
Jean et Orson, du haut de leur mètre quatre-vingt-dix, ne prêtent attention à l’éternelle espièglerie de leur coéquipière.
- En tout cas toi tu n’as pas froid aux yeux pour affirmer que tout va bien devant le sergent-chef alors que tu peines à respirer, rétorque le second.
Le quatuor rit de bon cœur. L’épreuve à laquelle ils viennent d’être confrontés n’a pas d’égal, mais les exercices corsés ils y sont habitués. Pour atteindre le galon vert des jeunes sapeurs-pompiers, ils en ont franchi des obstacles au premier abord insurmontables et la raison de leur participation à cette épreuve vient de l’excellence de leurs résultats. Ils sont les meilleurs de leur classe et même si l’esprit de compétition est latent, c’est une belle complicité qui est née au fil des ans entre ces apprentis.
La jeune femme fougueuse se tourne vers son camarade au charme mystérieux.
- Et toi Elïo ? Tu sembles sortir d’une promenade de santé. Tu n’es pas le major de la promo pour rien !
Son coéquipier en question, redresse la tête vers elle alors qu’il refait les lacets de ses bottes.
- Tu exagères Mélanie, j’ai subi autant que vous la température extrême, répond Elïo d’un sourire amical.
Sa camarade de petite taille inspecte encore et encore son camarade recroquevillé puis entame plusieurs tours d’examen autour de lui avec l'œil affuté de celle qui cherche le moindre indice compromettant.
- Tu n’en montres aucun symptôme, lui dit-elle. Ta condition physique est aussi impressionnante que tes iris énigmatiques.
Ce n’est pas nouveau, Mélanie a toujours nourri autant d'admiration pour les prouesses physiques de son homologue que d’intérêt pour son profil. Il n’est pas grand, il n’est pas démonstratif ou exubérant et ne se vante jamais de son excellence. Il est calme, mature et aussi sympathique qu’intelligent. Malgré son année en moins, sa chevelure rasée de quelques millimètres à la militaire le vieillit et accentue son incroyable charisme. Quant à ses yeux, le moindre contact avec son regard incandescent donne envie à Mélanie de partager une nuit des plus ardente avec ce mâle venu d’ailleurs.
Après un ultime nœud, Elïo se redresse. Mélanie ne cesse de le fixer. Pris d’un malaise, le premier de la promotion plisse les yeux d’un froncement algique et plaque soudain la paume de sa main contre son front.
- Tout va bien ? demande Jean.
Elïo ne répond pas. Il reste statique plusieurs secondes les doigts serrés contre son crâne motivant son plus vieil ami à s’approcher. Elïo ouvre les paupières et secoue la tête.
- Oui, tout va bien…rien de grave. Tu sais… ces fichus maux de têtes, finit-il par dire.
Sans plus d’explications Jean saisit l’allusion.
- Jeunes sapeurs-pompiers ! s’écrit une voix par delà l’épaule de Mélanie. Le sergent-chef Thibault, de sa démarche droite, s’approche du petit groupe.
- Allez ranger votre équipement. Le lieutenant Meric souhaite vous parler.

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