Chapitre 1
Je me réveille, complètement perdu. Un mal de tête m’empêche de réfléchir. J’essaie quand même de m’accrocher. Pourtant, je me rappelle très bien ce que j’ai fait hier soir. J’ai mangé seul, puis repris ma série Netflix jusqu’à ce que je m’endorme dans le canapé.
Un souffle de vent me fait dresser les poils. Je me redresse. Je suis nu. Merde, qu’est-ce que j’ai foutu ? Je ne fais pourtant plus de crises de somnambulisme depuis mes huit ans.
Je regarde autour de moi. Ma vision n’est pas encore totalement claire, mais je sais que je suis dans un champ. De blé ? J’en sais strictement rien. La végétation est trop haute pour voir plus loin. Je me lève sans faire de bruit et repère deux vaches beaucoup trop maigres. Bref, quoi d'autre ?
Je me retourne. Une cabane en bois, puis quelques mètres plus loin, une bâtisse aux murs décrépis. L’architecture est archaïque. Je me rassois, j’ai besoin de me concentrer. Avant de comprendre ce que je fais là, j’ai besoin de savoir comment rentrer chez moi sans me faire arrêter par les gendarmes pour exhibitionnisme, ou pour avoir effrayé une vieille dame ou un gosse.
Je me mets à quatre pattes pour retrouver mes affaires. La position n’est pas décente quand on est nu, mais j’ai pas le choix. Je ne retrouve rien. Pas de baskets, pas de papiers, même pas mon slip. Merde, j’ai bien des potes cons, mais pas jusque-là.
Le soleil est presque au zénith, ou l’a déjà dépassé. À cette heure-ci, un dimanche, peut-être que je vais croiser peu de gens sur la route. Je n'ai rien pour me couvrir, tant pis. Il faut que j'avance. Lorsque je serai rentré chez moi, ils vont m’entendre, les crétins qui m’ont fait ça.
La terre est sèche, caillouteuse. Chaque pas est un supplice. Entre mes orteils, un filet de sang. Pas grave… sauf si je dois marcher encore longtemps. Impossible que j’aie participé à une rave-party : d’abord c’est plus de mon âge, et ensuite le champ n’a pas été retourné. Pas une canette, pas un papier, pas de trace de pneu, pas de paumé comme moi dans les parages.
Je suis enfin devant une bâtisse en bois. J’ouvre la grande porte. Par chance, elle n’est pas verrouillée. Malgré la pleine lumière du jour, il fait sombre à l’intérieur. Je décide de ne pas m’attarder. Il y a une odeur épouvantable. Presque rien, quelques planches de bois, un vieux chiffon. Je l'arrache et sors prendre l’air. J’essaie de me faire quelque chose qui puisse tenir autour de ma taille. Le chiffon se déchire, j’ai même l’impression que c’est ce tissu qui empeste toute la cabane. Pourquoi il n’y a même pas là-dedans une paire de bottes, ni même un peu d’outillage ? Je le balance au loin.
Je reprends la route vers le second bâtiment. Celui-ci semble plus grand, j’ai espoir de trouver quelque chose d’intéressant. Mes pieds me font de plus en plus mal. Je suis obligé de m’arrêter et je gueule un grand coup. Pour seule réponse, une nichée d’oiseaux s’envole.
Je retourne chercher les planches aperçues plus tôt. J’en déniche une vermoulue que je brise sur ma cuisse. Les morceaux sont inégaux, mais feront l'affaire. Avec de la paille, je les ficelle à mes pieds. C'est précaire, mais ça m'évitera de marcher à vif.
Je me redresse et reprends la route. Nom de Dieu, qu’est-ce que c’est bon d’avoir des trucs aux pieds.
Mes pas sont plus rapides, mais je reste prudent. J’ai l’impression qu’à tout moment je pourrais me faire une entorse. Je me dirige vers le second bâtiment et m’aperçois que ça pourrait être une habitation. C’est peut-être la fin de mes galères. Il me reste quelques mètres à peine.
Je m’arrête. Toujours pas de voiture ; en revanche, ça caquette et ça bêle. Un type est devant sa maison. Il reste là à me regarder sans bouger un pouce. Je fais encore quelques pas et force un sourire. Je place les mains entre mes jambes. J’ai l’impression d’être mieux protégé et, de toute façon, je ne sais pas où les mettre.
Je suis très proche et j’ouvre le portail avec précaution. Le type ne dit toujours rien et me laisse faire. Je suis face à lui. Il a au moins trois grosses mouches sur le visage et ça ne semble pas le gêner. Je me lance :
— Salut, je ne sais pas ce que je fais là. Vous pouvez me prêter votre téléphone ?
— Je sais pas de quoi tu parles.
— Et si je vous donne de l’argent, vous pourriez m’emmener en ville ?
— C’est à une demi-journée de marche, dit le type en pointant du doigt une direction.
— Et vous ne pourriez pas m’emmener en voiture ?
— T’es qui, un soûlard en plein délire ? Tu sembles pourtant tenir debout.
Je suis en face d’un ermite, ou quelque chose comme ça. J’aurais dû m’en douter, avec cette maison d’un autre temps et cet isolement. C’est pas gagné. Je souffle un grand coup et reprends :
— Non, je suis juste perdu. J’aurais juste besoin de chaussures et aussi… de quelques habits.
Le type ne dit rien. Il semble bugger. Je lui force la main :
— Allez, s’il vous plaît, vous allez pas me laisser comme ça.
— Très bien. Quatre jours.
— Quatre jours… de quoi ?
— Tu ne vois donc rien ? Tu vois bien que c’est la saison des récoltes. Alors tu m’aides pendant quatre jours et tu auras ce que tu voudras.
— On peut pas faire plus simple ? Vous me donnez ce dont j’ai besoin et je reviens vous payer.
— Si tu veux la charité, rends-toi au village et demande de l’aide à Monsieur le curé.
Un curé, vraiment ? J’espère qu’il va me sortir un « Non, je déconne ». Mais rien. Il reste à nouveau figé. Son gabarit et son regard dur me font penser à un rugbyman. Je n’insiste pas et me dis que je dois rester sur mes gardes. Si j'en ai l'occasion, peut-être même que je pourrais lui tirer une vieille paire de godasses et des vêtements, et me faire la belle.
— J’accepte.
Le type se retourne, rentre chez lui et ressort. Il me balance un vieux sac de toile troué et un outil à main.
— Noue ça autour de ta taille. C'est indécent.
Je m'exécute sans demander mon reste. C'est rêche, ça gratte, mais au moins, je suis couvert. L'outil est tombé entre mes pieds. Je le ramasse et regarde comment m’en servir. Je ne sais pas vraiment son nom et j’ai peur de dire une connerie. Inutile de lui parler de tracteur. Il ne sait même pas ce qu'est un téléphone.
— J’espère que tu sais manier la faucille, mon garçon. Cet après-midi, je te mets à l'épreuve. Évidemment, ça ne fait pas partie des quatre jours que j’attends de toi. Si tu te débrouilles bien, je te donnerai à boire et à manger ce soir. Je t’autoriserai même à dormir là-bas, dans la grange.
Je me retourne, bien décidé à lui montrer ce que je vaux. Quand j’étais jeune, j’allais tous les ans faire les vendanges. Les travaux difficiles ne me font pas peur. Je prends une touffe de blé et balance un coup de faucille. J’espérais que la force mise dans le geste aurait eu plus d’impact. Je finis la touffe avec des coups moins violents, mais j’avance. Je ne me retourne pas, mais je sais que le type me surveille.
Je me redresse et passe un doigt sur la lame. Elle est aussi émoussée qu’un couteau de self-service. Le type m’a dit qu’il me teste, alors je ne dis rien et recommence. Deux heures, peut-être plus. Il fait ses allers-retours, tranquille, comme si j’étais son outil posé dans le champ. Alors je décide de faire pareil : lentement, proprement, sans lui donner le plaisir de me voir craquer. Et puis surtout, il m’a pris pour un abruti. J’ai remarqué que la lame était plus fine près de la garde, alors j’ai exploité cette partie.
J’ai perdu la notion du temps. J’entends le paysan s’approcher. Il s’arrête devant moi.
— C’est bien, mon garçon. Tu peux arrêter pour aujourd’hui.
— J’ai passé le test, alors ?
— Oui.
— Et maintenant, je peux avoir à boire ?
— Oui. Viens avec moi.
La marche me rappelle que j’ai des bouts de bois aux pieds. Mon mal de dos avait pris le dessus. Pour gagner un peu de sympathie, je lui demande :
— Ça fait longtemps que vous vivez ici ?
— J’y suis né. Je suis la deuxième génération.
— Et vous ne cultivez que du blé ?
— Tu n’as pas l’air de t’y connaître, toi. Mais je reconnais que tu es courageux. Ce n’est pas du blé, c’est de l’orge.
— Pourtant, ça y ressemble. Je peux vous poser une autre question ?
— Je t’écoute.
— Pourquoi vous m’avez donné le pire outil pour couper l’orge ?
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a ? Tu ne l’as pas cassé, j’espère.
Il me prend l’outil des mains et l’examine. Ses lèvres se décrispent.
— Tu plaisantes, c’est le meilleur outil que j’ai.
— Il ne coupe rien, votre truc.
— Dans ce cas, tu pourras l’affiner ce soir.
— D’accord.
— La famille Moreau arrive demain pour nous aider. Si la récolte est finie avant les quatre jours, tu pourras partir.
— Merci, monsieur.
— Appelle-moi Antoine. Et toi ?
— Théo.
— Très bien, Théophile.
Nous sommes devant la maison. Il me met une main sur la poitrine pour m’indiquer que je dois attendre. Il rentre chez lui et me laisse dehors. Je m’assois sur une souche. Des bruits d’animaux proviennent de l’intérieur.
Antoine ressort et me donne un seau en bois contenant de l’eau, puis me dit :
— Tiens, voilà de quoi boire et te laver. Après, tu pourras rentrer chez moi manger.
Pas le temps de répondre, il est déjà parti. Je prends un peu d’eau dans le creux de ma main et commence à boire. Elle a un arrière-goût étrange, mais je bois jusqu’à ne plus avoir soif. Je commence à me nettoyer le visage, les dessous de bras. Je frotte ma peau pour enlever la crasse, puis plonge les deux pieds dans le reste d’eau contenu dans le seau.
Je m'avance vers la porte et frappe. Antoine me laisse entrer et me montre un tabouret avec des vêtements de couleur crème. Je prends la chemise ample et l’enfile. Elle est longue et couvre enfin ma nudité. Antoine me regarde faire sans aucune gêne. Je vire le sac en toile et passe le pantalon, ou plutôt une culotte de paysan.
Il me tend des morceaux de bois. En les prenant dans les mains, je m’aperçois qu’ils sont souples. Peut-être du vieux cuir, je ne sais pas vraiment. Je ne vois pas de télévision, pas d’ampoule, pas de radio. Bref, rien qui fonctionne à l’électricité. J’en conclus qu’Antoine refuse la technologie et je respecte ses choix. Ce qui m’intéresse pour l’instant, c’est son aide, alors j’évite d’être désagréable.
Il finit par me tendre une corde et me dit :
— Viens avec moi.
— Merci pour votre aide. Vous verrez, demain, je me donnerai à fond.
— Pas la peine. Je préfère un travail plus long, mais bien fait. Demain, il te faudra recommencer.
— Que voulez-vous dire ?
— Tu as coupé l’orge trop haut. Demain, tu reprendras tout ça.
— Tu ne pouvais pas le dire avant ? J’en avais oublié le vouvoiement ; il ne semble pas l’avoir remarqué.
— Pour quoi faire ? Aujourd’hui, ce n’est pas un travail que je t’ai donné. Je voulais voir ce que tu as dans le ventre.
— Merde, quand même.
Antoine rit. Derrière lui, des râles de femme persistent. Ce n’étaient donc pas des animaux à l’intérieur de la maison. Il ne semble pas les entendre.
— C’est ta femme que j’entends là ? Elle est malade ?
— Oui, c’est ma femme Mathilde. Ne t’inquiète pas. Le médecin m’a dit qu’elle irait mieux dans quelques jours.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
— De l’humeur, voilà tout. Elle ira mieux lorsque la fièvre tombera.
Antoine sort la marmite de terre posée dans la cheminée, puis en retire le couvercle. Elle dégage une odeur de légumes d’hiver. Pour la saison, j’aurais préféré une salade ou un barbecue. Mais je ne dis rien. De toute façon, j’ai tellement faim que tout me va.
Cette fois, ce sont des bols en bois. Pas de couverts. Je ne sais pas comment m’y prendre. J’attends qu’il ait fini de servir pour l’imiter, tout en évitant le contact avec la table poisseuse.
Le repas est rapide et silencieux. On mange avec les doigts la viande, les poireaux et les fèves. Le pain infect sert de serviette.
Antoine me propose de la petite bière. Je refuse. Mon expérience est déjà assez déroutante. Et dire que des gens paieraient pour vivre ça.
Antoine se lève et pose à côté de moi un seau à moitié plein et me dit :
— Tiens, va laver les bols. Moi, j’ai encore à faire.
— Je vais où pour faire ça ?
— Tu es idiot ? Dehors, évidemment. Laisse les bols sur le banc. Ensuite, va te coucher. Tu as la grange à quelques mètres d’ici.
Je me lève et lui souhaite bonne nuit. Lorsque je referme la porte avec mon seau et les bols à la main, le silence est comme un soulagement.
Par respect, j’utilise moins d’eau que prévu pour laver les deux bols. Je récupère la faucille et cherche un endroit où dormir. Le ciel est dégagé. L’absence de lumière artificielle amplifie la vision d’un ciel étoilé.
La lune me permet d’observer l’outil de coupe. Le tranchant a été réalisé sur un seul biais. Il est trop tard pour retourner voir Antoine et lui demander une pierre à aiguiser. Je cherche au sol. Des pierres, ce n’est pas ce qui manque ici. Après plusieurs essais, je finis par en trouver une qui me semble efficace. Je me mets à l’œuvre. La fatigue m’emporte.
Les premiers rayons du soleil me réveillent. Je suis toujours près de la maison d’Antoine. La faucille est à côté de moi. Je la saisis et regarde le résultat de la veille. Elle est tranchante, mais la lame ne reflète aucunement le soleil. J’ai presque hâte de l’essayer.
J’ai affûté la lame comme j’ai pu, j’espère que l’inclinaison est bonne.
Je me rends devant la porte d’Antoine et frappe timidement. La porte s’ouvre. Il me bouscule en passant et renverse le contenu du récipient. Rouge sombre, épais.
— Allez, dépêche-toi, on a du travail.
— Vous avez du café ?
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ben… du café, quoi.
— Non, je connais pas. Assieds-toi, y a du pain sur la table.
Je prends le pain et mange un morceau. Il est encore plus dur que la veille. Antoine me sert de la bière. J’imagine que c’est son café à lui. Je trempe le pain dedans, ça me permet au moins de mâcher sans me casser une dent.
— Est-ce que Mathilde va mieux ?
— Tu ne l’entends plus et tu veux savoir si elle est morte ?
— Non. Justement, je ne l’entends plus, et j’en ai conclu qu’elle allait un peu mieux.
— Je lui ai fait la saignée. Maintenant, elle dort.
— Vous avez jeté son sang ?
— Ben oui, c’était pas le mien.
— Et c’est légal ?
— Mais tu es fou mon garçon ? Ce qui ne serait pas bien, c’est de la laisser mourir.
— Je peux la voir ?
— Non, sauf si tu es barbier.
Je retiens un rire. Dire que c’est lui qui me traite de fou. J’entends la porte s’ouvrir derrière moi. Je me retourne et vois un type crasseux, des outils à la main. Sûrement le père Moreau. Son visage est plus jeune et semble plus sympathique que celui d’Antoine. C’est parfait, je pourrai peut-être le convaincre de m’emmener au village. Antoine rejoint Moreau à l’extérieur et, lorsqu’il passe devant moi, me lance :
— Suis-moi.
Je me lève et m’aperçois que les morceaux de cuir qu’Antoine m’avait donnés la veille sont encore sur le tabouret près de l’entrée. Je les saisis, ainsi que la corde, et me dirige vers la sortie. L’espoir que j’avais mis dans les Moreau est réduit à néant lorsque je vois que la famille est venue en charrette, tractée par le même type de vaches maigres que possède Antoine. Ce que j’ai cru au départ être un cas isolé se répète chez les voisins. Je commence à croire que je suis tombé dans une secte… ou chez des gens en marge, coupés du monde. Tout cela m’échappe. J’ai bien l’intention d’écouter les deux fillettes, sans doute moins méfiantes, si l’occasion se présente.
Mes réflexions m’ont fait oublier que je devais me mettre au travail. Je remplace précipitamment mes chaussures de fortune par les semelles plus souples, que je fixe avec la corde, et me mets immédiatement à l’œuvre. Je teste la faucille fraîchement aiguisée et constate que le tranchant est bien plus efficace.
Je redémarre au même point qu’hier, mais en coupant plus bas cette fois-ci. J’avais laissé la veille près de trente centimètres de trop. Je sais d’avance que mon dos va souffrir davantage.
Le soleil n’est pas encore au plus haut. J’ai bien compris que c’était la référence locale pour l’heure. J’ai déjà retaillé tout ce que j’avais fait la veille. Je suis plutôt satisfait et débute une nouvelle parcelle. Antoine n’est toujours pas venu me voir. Les deux hommes avancent comme des machines. Pour ma part, je n’ai pas à rougir. Grâce au tranchant de ma lame, je fournis moins d'efforts que la veille. Si je manque d'endurance par rapport à eux, je compense par la technique. Je tiens le rythme.
Les deux fillettes sont de vraies pipelettes. Elles ont bien essayé de courir pour s’amuser, mais se sont vite fait rappeler à l’ordre. Je suppose que ce sont de fausses jumelles : elles semblent avoir le même âge et des traits similaires à ceux de leur père. Pour la mère, je ne sais pas. Elle est restée chez Antoine, et nous nous sommes à peine croisés.
J’ai enfin découvert les prénoms des gosses : Perrette et Jeanne. Je suis presque rassuré. Je les imaginais avec des prénoms bibliques imprononçables. L’une d’elles se rapproche de moi pour rassembler l’orge que j’avais coupée, lorsque Antoine m’appelle et me fait signe de la main que c’est l’heure de manger. Je précipite le pas pour être à la hauteur des deux filles, déjà sur la route de la maison.
Je leur dis :
— Vous êtes très courageuses, les filles.
— Merci, monsieur, me répond l’une d’elles.
— J’imagine que vous avez faim ?
— Je mangerais un loup, répond toujours la même, avant qu'elles se mettent à courir.
La porte est grande ouverte, alors je me permets d’entrer. Tous sont assis et pointent leur regard sur moi. Je leur souris et m’assois entre Moreau et l’une de ses filles. Elle me tire sur la manche et me dit :
— Monsieur ?
Je regarde son père. Il ne réagit pas, le nez plongé dans son bol.
— Oui ?
— Tu les as eues où, tes fausses dents ?
— Ce sont mes vraies dents.
— Impossible, dit son père sans lever les yeux.
Je lui adresse un sourire, la bouche à demi ouverte. Ça n’a aucun effet. Je reprends mon repas pour couper court à la discussion.
Les Moreau ont englouti leur repas et s’apprêtent à partir. Je me dépêche aussi, histoire d’éviter une nouvelle remarque.
Dehors, la chaleur est forte, mais moins étouffante qu’à l’intérieur. Je repense à Mathilde, que je n’ai toujours pas vue. Je l’imagine immobile, cachée derrière les rideaux de son lit.
Arrivé au village, je ferai venir un médecin. C’est la moindre des choses.
Je reprends le travail avec ardeur. Je me dis que plus vite ce sera fini, plus vite je pourrai quitter cet endroit. Je reste seul dans mon coin. Les autres ne s’occupent pas de moi. Je sens qu’ils se méfient. J’ai bien remarqué qu’ils évitent de parler quand je suis dans les parages.
En milieu d’après-midi, je vois le père Moreau déplacer sa charrette. Antoine est à côté de lui. J’ai l’impression qu’ils s’apprêtent à partir. Je ne réfléchis pas plus longtemps et me dirige vers eux.
— Vous partez quelque part ?
— Pourquoi ça t’intéresse ? me demande Moreau.
— J’aimerais changer d’air. Je peux venir avec vous ?
Moreau regarde Antoine, comme pour chercher son approbation. Antoine hoche la tête, puis me lance :
— Si tu veux suivre Firmin, vas-y. Mais je te préviens : tu dois tenir ta parole. Si tu refuses de revenir, tu repartiras nu comme un ver.
— Je tiens toujours promesse.
— Dans ce cas, grimpe au grenier et aide Firmin à remplir les sacs.
Je suis le père Moreau à l’intérieur. Il grimpe à l’étage par une échelle presque verticale, juste à côté du lit où Mathilde dort. J’essaie de faire moins de bruit que lui.
Là-haut, sous les toits, il fait une chaleur épouvantable. Firmin me tend une large pelle en bois pour ramasser l’orge en vrac. Je n’ai rempli que la moitié d’un sac et j’ai déjà l’impression qu’il pèse une tonne.
— Il y en a assez ?
— Sûrement pas. Continue. Tasse bien.
Je fais ce qu’il me dit. J’essaie de m’aligner sur son rythme, mais c’est impossible. En raclant le sol avec la pelle, je soulève un nuage de poussière qui me prend à la gorge. J’ai envie d’éternuer toutes les dix secondes, mais je me retiens.
Nous avons trois sacs pleins à craquer. Firmin les pousse vers le vide, en haut de l’échelle.
— Descends les réceptionner !
Je m’exécute. D’en bas, je les vois faire basculer le premier sac. J’essaie de l’amortir à l’arrivée. Le choc me plie en deux. C’est délirant. Ça doit bien faire cinquante kilos.
Antoine, voyant que je vais finir par éventrer ses sacs ou me briser la colonne, soupire et vient m’aider à porter les suivants jusqu’à la charrette.
Une fois chargée, je suis pressé de partir. Je dis au revoir à Antoine et lui tends la main. Il la regarde une seconde, puis frappe dans ma paume, sans la serrer.
— Bonne route. Ne tardez pas à revenir.
Je grimpe à l’arrière de la charrette et m’assois sur les deux sacs empilés. Les premiers tours de roue me brouillent la vue. Je tourne la tête. Les larmes vont couler, malgré moi.
J’attends désespérément une route goudronnée mais elle ne vient pas. Je me retourne vers Firmin et hausse le ton pour qu’il m’entende.
— C’est encore loin ?
— On vient seulement de partir, et tu voudrais déjà être arrivé ? dit-il en riant.
— Je sais mais la route principale, elle arrive quand ?
— T’es pas comme les autres, toi. Tu y es déjà.
Je garde le silence. J’ai l’impression qu’ils me prennent tous pour l’idiot du village.
Je décide de prendre mon mal en patience. On n’avance pas. La charrette me ballotte dans tous les sens, la route est pourrie, et le bruit des roues me tape sur les nerfs.
Le soleil commence à décliner lorsque Firmin s’arrête devant une fermette et descend. Il va taper à la porte et échange quelques mots avec un vieux. Il revient vers moi et me lance :
— Descends.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on dort ici. Tu vois le foin là-bas ?
— Oui.
— Donne-en à cette bête. Et quand tu auras fini, rejoins-moi.
— Ok.
Je vais chercher une fourche et apporte quelques paquets de foin. Je ne sais pas quelle quantité donner. Une chose est sûre. Je ne dois pas demander à la vache. Elle semble insatiable. Je lui en donne un peu au pif, de peur de me faire engueuler si je vide leur réserve. Je remets la fourche en place et tape à la porte.
Le vieux m’ouvre. Il me regarde de la tête aux pieds. Oui, je suis la bête curieuse. Il me dit d’entrer. Je lui fais un signe de tête et avance. La pièce principale est la même que chez Antoine. Ça pue un peu plus, c’est plus crade, mais la configuration est la même. Une vieille femme sort une marmite de la cheminée et me dit que je peux m’asseoir.
Je vise la chaise au bout de la table et la tire en arrière pour m’installer. Les trois gugusses se mettent à se marrer. J’arrête mon mouvement, sans comprendre.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne savais pas que notre Roi viendrait nous rendre visite ! lance la vieille. J’aurais fait rempailler la chaise !
Je comprends ma boulette... Sous leurs regards moqueurs, je vais m'asseoir sur le banc, le plus loin possible d'eux.
Ici, le repas n’est pas un moment de convivialité. Il est vite expédié et je suis invité à aller dormir dans le foin. Me voilà gardien de vache.
La nuit est tombée. Je manque de me cogner à plusieurs reprises tant il fait sombre. Je me couche et la fatigue prend rapidement le dessus. Juste avant de sombrer, je regrette de ne pas avoir un carnet. J’aurais pu tout noter pour mon blog. Pour une fois, je n’aurais pas écrit un truc bidon.
Le lendemain, Firmin me donne un coup de sabot dans les côtes. Il m’a fait mal. Je ne cherche pas à discuter et me redresse immédiatement, avant qu’un second coup n’arrive. Il m’attend déjà dans la charrette. Je me dépêche et tape à la porte du vieux. Il m’ouvre, je le remercie pour la nuit et, par réflexe, je lui tape dans la main, comme avec Antoine et saute à l’arrière de la charrette.
Je ne sais pas si j’ai bien fait. Le vieux avait les yeux écarquillés. Je ne vais quand même pas m’excuser d’être poli.
Nous reprenons la route et enfin, au détour d’un bosquet, le paysage lointain change. Je repère une tour massive en pierre blanche. Autour d’elle, des taches rouge vif tranchent avec la monotonie marron des champs. Des toits en tuiles, des murs en briques. De la vraie construction.
— C’est quoi, là-bas ? je demande, beaucoup d’espoir dans la voix.
— Seclin, grogne Firmin.
Je fronce les sourcils.
— Ça ne ressemble pas au Seclin que je connais. Où est la route ?
— Couvre-toi la tête.
— Pardon ?
— Couvre-toi la tête, Théophile. Tu as pris un coup de chaud.
— Toi, mets un chapeau.
Je crois qu’il ne m’a pas entendu, sinon il aurait relevé. Après ce que j’ai vécu, je peux bien tenir une demi-heure de plus. Et dire que d’ordinaire je suis bavard...
Le village se dessine un peu plus. La tour blanche que j’avais vue est celle d’une église. Je reconnais les briques rouges typiques du Nord, mais c'est bien le seul repère familier.
Nous sommes devant une poutre de bois servant de barrière. Firmin donne de l’argent à deux civils mal fagotés. L’un d’eux la soulève. Je me demande combien il a pu payer. Moi, j’aurais pas lâché un kopeck pour une attraction aussi misérable.
L’odeur me prend à la gorge. Des remontées d’égout, ce n'est rien à côté de ça. Je place la manche de ma chemise sous mon nez. Nous faisons encore quelques mètres et nous nous arrêtons devant un étal d'un marchand de grains.
Le type en face nous regarde et demande ce qu’on a à vendre.
— Trois sacs d’orge, répond Firmin.
— Soixante sous le sac.
Des sous ? Je ne cherche même plus à comprendre. Firmin acquiesce et descend. Je l’aide à déposer les sacs près de l’étal, pendant que le gars plonge ses mains dans le grain pour vérifier la marchandise. Nous récupérons l’argent, un cliquetis lourd de métal, et reprenons la route vers le centre du bourg.
— On ne retourne pas chez Antoine ?
— Non, il m’a chargé d’acheter une boîte d'Orviétan.
— C’est quoi ?
— Le remède pour Mathilde.
— Ah. Et c’est loin ?
— Non, sur la place. Ne t’inquiète pas, après on repart.
— Ok.
Je descends de la charrette pour me dégourdir les jambes, mais mes pieds s'enfoncent aussitôt dans une boue grisâtre. Je remonte en catastrophe. J’essaie de nettoyer mes pieds avec mes mains, mais l’odeur est atroce. Je renifle mes doigts : j’ai un haut-le-cœur. C'est de la merde, littéralement.
Je m’assois dans la charrette vide, dégoûté, et regarde le ciel. Une femme ouvre une fenêtre cassée et balance un seau dont je préfère ignorer le contenu. Je me redresse. Il y a des attroupements devant les échoppes. Les gens hurlent, se poussent et se bousculent dans la crasse. Comment un truc pareil peut exister en France ? Je me revois dans mon canapé, devant Germinal. À l’écran, la misère reste à distance. Ici, elle m’a englouti.
Firmin descend de la charrette et me demande de l’attendre. Je ne comptais pas le suivre de toute façon. Lui aussi doit jouer des coudes pour avancer et, en quelques instants, je ne le vois plus.
Je regarde devant moi et m’attarde sur l’église. L’architecture me trouble. Ce n’est pas celle de Seclin… et pourtant, elle lui ressemble trop.
Firmin revient avec un petit pot de terre. Je lui demande où je peux aller me laver les mains. Il m’indique un abreuvoir pour les chevaux.
J’y vais. J’hésite. L’eau est verte, des bestioles grouillent dedans. Je plonge les mains malgré tout et frotte énergiquement. Je fais ce que je peux avec mes pieds.
Je reviens vers la charrette en secouant les mains. Pour faire ravaler le sourire de Firmin, je lance :
— L’hygiène, vous ne connaissez pas ?
— Non. Personne ne connaît ça dans le coin.
Il a le mérite d’être franc.
Nous passons devant l’église. Un filet d’eau claire coule dans un bassin de pierre.
— Tu aurais pu me dire qu’il y avait de l’eau propre devant l’église !
— Hors de question d’aller souiller la fontaine Saint-Piat.
— Saint-Piat ?
— Oui. Tu m’as dit que tu connaissais Seclin. Tu es devant la collégiale Saint-Piat.
Je ne sais pas si mon sang monte à la tête ou descend dans mes pieds.
Une chose est sûre : le monde vient de s’arrêter de tourner. Je crains la sincérité de la réponse, mais je dois la poser.
— On est en quelle année bordel ?
— Baisse d'un ton ou je te laisse là ! On est en l'an de grâce 1680.
— Impossible ! C'est qui le roi ? Son nom ?
— Tu me fais peur, Théophile. Tu as bu l'eau des chevaux ou quoi ?
— Réponds ! C'est qui ? Louis ? Napoléon ? Capet ?
Firmin me regarde comme si j'étais le diable en personne et chuchote, en regardant autour de lui :
— Tais-toi, malheureux ! C'est Louis, le Grand Monarque. Qui d'autre voudrais-tu que ce soit ?
La réponse me frappe comme un coup de poing au plexus. Mille fois j'aurais dû le comprendre, mille fois je l'ai nié. À cet instant, ce n'est plus possible.
Je cherche de l'air, mais mes poumons se bloquent. Le bruit de la foule autour de moi, ce ne sont plus des cris, c'est un bourdonnement infernal qui me vrille les tympans. Je regarde mes mains posées sur le bois pourri de la charrette. Elles tremblent. Non, c'est tout mon corps qui tremble. Ça ne peut pas être vrai. C'est un cauchemar. Je vais me réveiller. Je dois me réveiller !
Je me penche par-dessus le rebord et vomis le peu de bile que j’ai dans le ventre, espérant exorciser avec elle l'abîme du temps. Firmin recule, effrayé, en marmonnant quelque chose que je ne comprends pas. Je glisse au fond de la charrette, recroquevillé en position fœtale. Je ferme les yeux si fort que des points lumineux explosent sous mes paupières. Je ne veux plus rien voir. Plus rien entendre. Plus rien sentir de cette époque qui pue la mort et la merde.
Je suis piégé. Enterré vivant à trois siècles de ma vie. Nom de Dieu, qu’est-ce qu’il m’arrive ? À cet instant, je donnerais tout pour être avec Antoine, à faucher l’orge.

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