Chapitre 2

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Je ne me souviens plus du chemin du retour. Mon cerveau a déconnecté. Un trou noir salvateur. Je sais juste que la charrette m’a ballotté pendant des heures. Je n’ai pas bougé d’un millimètre, prostré à même le plancher, le regard vide fixé sur les planches disjointes. Firmin n’a pas osé m’adresser la parole. Il a dû me prendre pour un fou, ou un possédé. Il m’a tendu un bout de pain à mi-chemin, avec la méfiance qu’on a pour un chien enragé. J’ai refusé d’un signe de tête. Manger, ce serait accepter d'être ici.

Lorsque les roues se sont enfin arrêtées devant la ferme, Antoine nous attendait sur le pas de la porte. Je suis descendu comme un automate. Mes jambes flageolaient, mais je ne sentais pas le sol. J'étais anesthésié. Firmin a tendu le pot de remède à Antoine. Ils ont échangé quelques mots à voix basse en me regardant du coin de l’œil. Un sourire gêné s’est affiché sur le visage d'Antoine, vite effacé par mon air hagard.

Moi, je n'ai rien dit. Pas un mot. Si j'ouvre la bouche, je vais hurler. Je me suis dirigé droit vers le champ. J’ai récupéré la faucille là où je l’avais laissée. Je me suis mis à couper. Je coupe pour ne pas penser. Je coupe pour étouffer la terreur qui hurle dans mon crâne. Le geste est répétitif, violent, hypnotique. C'est la seule chose qui m'empêche de devenir dingue.

Le soleil a disparu depuis longtemps, mes mains saignent, mais je continue. Antoine s’approche de moi.

— Tu peux t’arrêter là, Théo.

— Tu ne m’appelles plus Théophile ?

— Peu importe. Tu dois quitter mes terres. Maintenant.

— Quoi ? J’ai pas fini.

— Tu as suffisamment travaillé pour partir avec les vêtements que je t’ai donnés.

— Tu me mets à la porte. Tu n’as pas de pitié pour les gens ?

— Bien sûr que j’en ai. Mais toi, tu es fou. Tu es dangereux. Firmin m'a tout raconté.

— Et où veux-tu que je parte, dans la nuit ?

— Dors dans la grange. Mais demain, je ne veux plus te voir.

Je me réveille et découvre une vieille paire de sabots à côté de moi. Un morceau de pain aussi. Je suppose qu’Antoine considère ça comme mon cadeau de départ. J’enfile les sabots. C’est plus confortable. Je les ai chargés de paille fraîche. La tenue est bien meilleure.

J’aimerais bien partir. Mais pour aller où ? Mes chances de survie seraient sans doute meilleures en pleine forêt amazonienne.

Je reste là toute la journée. Pour m’occuper, je m’essaie à la vannerie. J’obtiens quelque chose qui ressemble vaguement à un chapeau.

Je vois Antoine s’approcher d’un pas sûr. Il tient une fourche à la main. Il me regarde sans rien dire.

— Quoi ?

— Je dois appeler la maréchaussée pour te faire partir ?

— Fais ce que tu veux.

— De la pitié, oui, j’en ai pour toi. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse de toi ?

— Fais-moi travailler. Je ne demande rien en retour. Juste de quoi manger. Quand j’y verrai plus clair, je partirai.

— Comment veux-tu que j’explique la présence d’un vagabond chez moi ?

— Je connais pas vos coutumes. Je peux pas vous aider.

— Dis-moi d’où tu viens. Comment tu t’appelles.

— Théo. Théo Delaunay. J’ai… vingt-trois ans. J’habite à Lille. Désolé, j’ai oublié mes papiers.

— Je ne comprends pas. Dans ce cas, pourquoi tu ne rentres pas chez toi ? C’est à trois heures d’ici. Tu prends vers le nord.

— Firmin pourrait m’y emmener ?

— Non. Il ne voudra pas.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est un coupe-gorge. Les soldats sont partout. Tu pourrais te faire embastiller pour rien.

— Pour quelle raison ?

— La suspicion est partout. Avec ton allure et ton langage, on te prendra pour un huguenot… ou pire, pour un espion des Espagnols.

— Comme à Seclin ?

— Non. Là-bas, c’est bien plus dangereux.

— Comment va Mathilde ?

— Inquiète-toi plutôt de ton sort.

— Pardon de te le dire comme ça, mais la saignée, ça marche pas.

— D’où tu tiens ça ?

— Je le sais, c’est tout. Retirer du sang à quelqu’un de faible…, c’est l’affaiblir davantage.

— Non, c’est lui enlever du mauvais sang. N’en parlons plus. Dimanche, tu pourras venir avec moi prier pour elle.

Antoine ne me laisse pas le temps de répliquer et fait demi-tour. Je ne sais pas s’il réalise ce qu’il m’a dit, mais il me laisse un sursis d’une semaine. J’ai bien l’intention d’exploiter cette suggestion.

Je cherche mon bout de pain. Il n’est plus là. Les rongeurs ne m’ont pas attendu. Je goûte quelques grains d’orge. C’est infect, je n’insiste pas.

Je me lève et me dirige vers le puits. J’essaie de relever un seau d’eau sans faire de bruit. Impossible : la poulie grince. Je bois par petites gorgées. Quand j’estime que j’en ai assez, je me lave avec le reste.

Je n’ai pas assez dormi, mais le soleil passe à travers les lattes de bois. Je me mets immédiatement au travail, impatient de savoir ce qu’Antoine me dira. Je pense qu’il est très tôt. Voilà une bonne heure que je travaille sans avoir vu personne.

Je vois enfin Antoine sortir de la maison, un bol de sang à la main. Il en lance négligemment le contenu au sol. C’est sans doute le résultat de la saignée de Mathilde. Il m'aperçoit et me fait signe de venir.

— Qu’est-ce qui te prend de commencer à une heure pareille ?

— Je me suis dit que vous seriez satisfait.

— Viens manger quelque chose.

J’entre et m’assois. Toujours le même pain, la même bière. Les journées se répètent.

— Lorsque la moisson sera finie, vous aurez autre chose à me donner ? Ou alors on attend l’hiver ?

— Si tu penses que l’été est la période la plus dure, tu te trompes. Il y a toujours à faire. Et oui, il est possible que je te garde, puisque Mathilde est malade. Mais ça dépendra de ton comportement.

— Comment ça ? Je fais ce qu’il faut.

— Tu es courageux, c’est vrai. Mais tu es étrange. Je m’habitue à toi. Mais les autres…

— Je comprends. Que dirais-tu si je ne parlais pas lorsque tu reçois quelqu’un ?

— Je n’en attends pas moins de toi.

— Dans ce cas, marché conclu.

Je lui tends la main. Il me regarde un moment, secoue la tête de dépit, puis tape dedans. Je lui lâche un sourire. Je referme immédiatement la bouche, le remercie, mets mon chapeau sur la tête et repars travailler.

Les Moreau me rejoignent quelques instants après. Perrette et Jeanne sont agitées. Elles s’approchent de moi, puis reculent. Ça dure plusieurs minutes. Je ne sais pas si elles se moquent de moi ou si elles veulent simplement s’amuser, mais ça ne me dérange pas. Moi, je continue, feignant l’indifférence. Leur père les rappelle à l’ordre. Elles s’exécutent sans rechigner. Les bottes s’empilent ici et là.

À un moment, je sens une petite main dans mon dos, puis mon chapeau tomber. Les sœurs me regardent et rient sans retenue. Je ramasse mon chapeau et le pose sur la tête de l’une des filles. Ça y est, elles sont déjà parties en courant.

Le chapeau passe de tête en tête tout au long de la journée. Je ne pensais pas qu’il aurait autant de succès. Même pas auprès d'une gamine.

Les jours se confondent les uns aux autres. Mes relations avec Antoine et les Moreau se solidifient, tout comme la peau qui a remplacé les cloques de mes mains. J’ai perdu la notion du temps.

Un matin, le coq chante mais personne ne se lève immédiatement. Nous sommes dimanche, et nous devons partir à l’église. Celle de mon enfance. J’appréhende de repartir à Seclin, mais par respect pour Antoine et Mathilde, je prends sur moi.

Je suis la route en retrait. Je constate que tout le monde a fait un effort pour s’habiller. Moi, j’ai toujours la même tenue, mais je suis propre. La femme de Firmin est restée avec Mathilde. J’aurais bien proposé de rester à son chevet, mais j’ai eu peur que ça soit mal perçu. Je reste dans le rang pour être accepté.

Nous arrivons à Seclin version trois siècles en moins. Rien à changer, je reconnais l’abreuvoir. Les gens se bousculant, les habitations. Je me concentre : ne pas salir mes sabots. C’est pas gagné.

Nous arrivons devant le parvis de l’église. Antoine et Firmin, suivis des filles, s’engouffrent à l’intérieur. Moi, je les colle pour ne pas les perdre. Le contraste est immédiat. L’endroit est sombre et frais. Les fumées d’encens me piquent le nez.

Tout le monde passe par le bénitier. Je connais les gestes et m’applique sans y croire. J’y ajoute la génuflexion, comme les autres. La nef est déjà bondée. J’entends des murmures et des toux étouffées. Perette et Jeanne se dirigent vers la gauche, pendant que nous cherchons une place à droite. Nous restons debout, les bancs sont déjà occupés.

Au fond, le prêtre est de dos, il semble que la messe a déjà commencé. J’entends quelques paroles en latin. Mes cours au collège ne m’aideront pas ici. J’attends un « Agnus Dei » qui ne vient pas.

Ses paroles sont parfois entrecoupées de chants grégoriens amplifiés par l'acoustique de pierre. Sans être mélomane, ça secoue les tripes. Parfois, un autre groupe de chant intervient. L’orchestre est bien huilé.

Le temps semble s'étirer. Un tintement sec de clochette retentit. Un silence soudain et total tombe sur l'assemblée. Comme un seul homme, la foule s'agenouille. Je suis le mouvement. Là-bas, au loin, le prêtre élève lentement au-dessus de sa tête une hostie, point de convergence de tous les regards, avant d'élever un calice.

Vers la fin de l'office, le mouvement reprend. Un homme d'âge mûr, l'air sérieux, tenant un bâton, commence à circuler dans les rangs. Un sac de velours pend au bout de sa perche. C'est la quête. Le tintement métallique des pièces tombant dans le sac se rapproche. Antoine y glisse une pièce, Firmin aussi. Lorsque le sac se balance devant moi, je lâche le sol de cuivre qu’Antoine m’avait donné précédemment.

Le prêtre se tourne vers nous pour la première fois et, de sa voix forte, nous dit trois mots de latin. L’assemblée répond par deux autres mots que je n'ai toujours pas compris.

Tout le monde se dirige vers la sortie. Comme s'ils étaient contents que ça en finisse. Il n’empêche que le vieux aurait pu lâcher au moins un « Agnus ». J'ai dû le rater, ou alors il l'a bouffé. Nous attendons sur les marches que les petites sortent. Firmin et Antoine me regardent avec un air satisfait. L’église commence à bien se vider. Les gens se dirigent vers les marchands sur la place, ou les étals adossés aux maisons. Perette et Jeanne sortent, le sourire aux lèvres. J’ai envie de leur tenir la main tellement ça se bouscule, mais j’imagine qu’elles ont l’habitude. Nous reprenons la route vers la maison. La moisson est terminée. Il m’a dit qu’après cela, nous ferons le battage, je ne sais pas en quoi ça consiste, mais je sais que ça permet de séparer les grains. Sur la route, je lui dis, à l'écart des autres :

— J’ai prié pour Mathilde. J’espère qu’elle ira mieux.

— Merci de t’inquiéter. Je sais que tu es quelqu’un de bien.

— Vous pensez qu’elle ira mieux ?

— C’est la décision de Dieu.

Je respecte la religion, mais pas quand elle devient un aveuglement. Non, ils ne pensent plus que le ciel leur tombera sur la tête, mais quand même… Une question me turlupine : — Vous parlez le latin ?

— Non, c’est la langue sacrée.

— Et les autres, ils comprennent ?

— Pas plus que moi. Pourquoi cette question ?

— Parce que j’ai fait du latin quand j’étais jeune et moi j’ai rien compris.

— Delaunay serait un ecclésiastique ?

— Mais non, c’était juste à l’école.

— Tu cherches quoi ? À me provoquer ?

— Non, pardon. Oublie ce que j’ai dit.

Nous rentrons chez Antoine et déjeunons. Durant l’après-midi, les filles ligotent des petits paquets d’orge avec une rapidité impressionnante, pendant que nous les rassemblons pour former des pyramides de dix ou douze bottes.

La journée se termine et je me charge de former le dernier tipi. Je prends le temps, pour que celui-ci soit le plus beau. Puis je rejoins les autres. Je me retourne une dernière fois pour me rendre compte du travail accompli. Je suis surpris par cette vue, presque géométrique. Je prends ma place habituelle et demande :

— Alors Antoine, demain tu me montres le battage ?

Firmin est amusé. Sans me le dire, il me fait comprendre que j’ai encore une fois dit une ânerie.

— Patience, répond Antoine. Il faudra plusieurs jours avant le battage. Cela dépend du temps qu’il fera. Lorsque l’orge sera suffisamment sèche, alors nous irons la mettre dans la grange. Et là, viendra le battage. Mais ne sois pas si pressé, c’est un travail dur, et qui demande de l’expérience.

— Alors on fait quoi demain ?

Antoine regarde Firmin, attendant un signal.

— Les Moreau partent demain à la première heure. Si tu veux, tu peux les suivre.

— Pour quoi faire ?

— La moisson Théophile, quoi d’autre ? Des champs, c’est pas ce qui manque ici.

Firmin intervient :

— Bien sûr, je te donnerai de l’argent et le gîte. Mais ne t’attends pas à faire fortune.

J’ai l’impression qu’ils se sont entendus sans moi. J’ai du mal à l’avaler, mais j’accepte.

Je sais que les derniers rayons du soleil vont disparaître, alors je me précipite pour manger et je sors sans explication. De toute façon, ils ne comprendraient pas.

Je me rends là où j’ai atterri en 1680 et trace un cercle avec de grosses pierres. Ce sera mon sanctuaire. J’y dors au centre, sans savoir quand je reviendrai.

Nous prenons la route très tôt le matin. Antoine est venu me taper dans la main avant le départ. Je prends ça pour un « à bientôt ». La charrette s’ébranle, moi je suis derrière.

Lorsque nous arrivons, j’avoue avoir espéré autre chose. Ici, c’est une réplique de chez Antoine. Pour le dépaysement, on repassera. On passe de l’orge au blé. Je ne vois pas trop la différence. Les gestes sont les mêmes, la méthode de séchage aussi.

Durant mon séjour, même si le travail est rude, je me permets quelques pitreries avec Perrette et Jeanne. Au début, les parents me regardent, méfiants, puis ils relâchent leur surveillance. Ici, c’est plein de vie. À la maison, ça jacasse sans cesse.

À la fin de mon séjour, Firmin me donne douze sous. Je le remercie. Je ne sais pas ce que ça vaut, mais c’est mieux que rien.

Je n’ai aucun mal à retrouver mon chemin. Il est presque midi lorsque je reviens chez Antoine. Je lui donne l’argent gagné chez Firmin, mais il refuse.

Le travail continue. Après avoir rentré l’orge dans la grange, nous procédons au battage. C’est exténuant. Battre l’orge avec deux bâtons de bois reliés par une lanière de cuir demande de l’adresse. À chaque coup porté, on se jure que c’est la dernière fois. Puis on recommence.

Tous les soirs, je me rends au sanctuaire. Parfois, les pierres ont bougé. Je les remets systématiquement en place.

Je suis ballotté d’une famille à l’autre. J’ai l’impression d’être un gosse en garde alternée. Chaque fois que je quitte les Moreau, c’est un sketch avec les filles. Parfois, je dois partir sans leur taper dans la main.

Les semaines passent, les jours raccourcissent. Mathilde semble aller mieux. Quand je rentre, elle occupe la seule chaise de la maison, toujours affairée à quelque chose. Elle est douée pour la vannerie. Elle fabrique des paniers et d’autres objets, destinés à la vente après l’hiver.

Antoine m’a appris à repérer les plus belles branches de saule le long de la rivière. Maintenant, j’y vais seul. Je pense qu’elle m’apprécie. Son visage est paisible, sa gentillesse n’est pas commune.

Antoine, lui, ne parle que de Dieu. Il est convaincu que la guérison de Mathilde est liée à notre dévotion envers le Seigneur.

Le long des chemins, j’ai repéré des sortes d’autels, avec une Vierge derrière une grille. Parfois, il y a des fleurs, des nœuds. Moi aussi, je m’y arrête parfois, pour y déposer des fleurs prises sur le bas-côté.

Un matin, alors que la brume ne s'est pas encore levée, je m'attarde un peu trop longtemps devant mon cercle de pierres. Je remets une nouvelle fois les blocs en place. Je suis tellement concentré que je n'entends pas les pas lourds derrière moi.

— Tu pries ?

La voix d'Antoine me fait sursauter. Je me retourne, le cœur battant. Il tient un seau d'eau et me regarde, étonné. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je vais dans son sens.

— Oui.

— Il y a des oratoires pour ça.

— Les autels aux carrefours ?

— Oui, ce sont des oratoires.

— Oui, il m'arrive de m'y arrêter.

— Et pourquoi, cette fois-ci, tu ne t’y rends pas ?

— C'est que... tu sais, il y a beaucoup de travail ici. Le premier est à une demi-heure de marche.

— Tu as raison, mais c’est important de s'y arrêter.

— Je sais… Peut-être qu’on pourrait en faire un ici ?

Antoine fronce les sourcils.

— Tu l’as dit, on n'a pas le temps.

— Et si je le fais en dehors de mon temps ? Je ne te demanderais que des conseils, rien d’autre.

— Dans ce cas, ça te regarde. Tant que tu fais cela dans le respect, je te laisserai faire.

Je travaille toujours avec la même vigueur, mais mon esprit est ailleurs. J’ai des tonnes de questions que je garde pour les repas : « Quelle hauteur ? Quelle pierre ? Et la chaux, ça coûte cher ? »

Tous les soirs, je récupère des pierres blanches en bordure des champs. Lorsqu’elles sont humides, elles se travaillent très bien. J’ai fait un calcul : il m’en faudra deux cent à deux cent cinquante.

Avant de me coucher, j’en taille quelques-unes. Je m’installe dehors, sous l’auvent qui protège l’entrée de la grange. J’ai puisé dans mes économies pour m’acheter une lanterne au marché. Ce n’est pas très efficace, mais elle tient le coup lorsqu’il y a du vent.

Tous les matins, je suis blanc de poussière. Ce n’est qu’un détail, comparé à la boue qui nous attend. Je me suis fabriqué un gabarit en bois pour conserver l’uniformité des blocs. Antoine ne cherche pas à savoir, il doit penser que c’est un travail de longue haleine qui m'occupera tout l'hiver.

Le froid arrive et le battage s'accélère. Notre travail du dernier mois est parti dans les impôts. Il y a des choses qui ne changent pas.

J’attends dimanche prochain pour partir à Seclin vendre nos sacs d’orge. Nous revenons avec quelques produits : un sac de sel pour la conservation, un baril de harengs fumés dont l'odeur nous suit sur des kilomètres, de la corde de lin pour Mathilde et mon seau de chaux tant attendu.

Antoine me répète de faire attention, sous peine d’être brûlé. En déchargeant les provisions dans la cour, il m’annonce que la semaine prochaine, j’irai seul à Seclin. La confiance s’installe réciproquement.

Durant la semaine, j’ai terrassé la zone et défini l’endroit exact de l’édifice. J’aurais aimé qu’Antoine et Mathilde participent à la pose de la première pierre, mais ils ne sont pas venus.

Je commence à mélanger la chaux, le sable de la rivière et l’eau. De la vapeur monte du seau, je sens la chaleur. Je sais que je dois économiser la chaux, mais par définition, les fondations, c’est important. Alors je mets ce qu’il faut.

J’enchaîne avec trois rangées et décide d’arrêter là. Le temps, j'en ai devant moi. Je rembobine la ficelle de mon fil à plomb de fortune et pars satisfait.

L’hiver, nous devons accélérer nos mouvements pour compenser les jours moins longs. De nouvelles tâches me sont confiées : la coupe du bois, le curage de l’étable, l’épandage du fumier. Lorsque le temps le permet, le soir, je continue de monter les pierres par rangs de trois. Hier, j’ai posé les dernières. J’avais préparé deux blocs avec des inscriptions discrètes, gravées sur la face interne : les dates de mon "arrivée". « 09-07-1680 » et « 09-07-2025 », la première étant supposée.

Demain, si le ciel est clément, je poserai un toit provisoire en chaume. J’attends d’avoir assez d’argent pour acheter de vraies tuiles et une statuette de la Vierge Marie. Pour l’instant, je placerai une simple croix en bois que j'ai confectionnée, fixée sur un socle.

L’oratoire est terminé. J’ai bien quelques brûlures sur les bras et les mains, mais ça en valait la peine. Je vais chercher Mathilde et Antoine et j'insiste pour qu'ils viennent. Ils comprennent mon agitation. Je me dis qu’un tel édifice réclame de la retenue, alors j’essaie d’être plus solennel et ralentis le pas.

Nous sommes face à l’oratoire. Antoine et Mathilde se mettent à genoux. Je reste derrière eux et les imite. Ils restent là, les yeux rivés sur la croix. Mathilde marmonne des prières que je n’entends pas.

Enfin, ils se redressent en faisant le signe de croix, puis se retournent. Antoine a les yeux humides. Mathilde n’a pas pu retenir ses larmes.

— Désormais, tu es notre fils, dit Antoine d’une voix tremblante.

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