Chapitre 3

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Je n’imaginais pas les conséquences de ma construction. Un assemblage de pierres, et me voilà fils, pour la seconde fois. Je suis peut-être l’enfant qu’ils ont voulu et qu’ils n’ont jamais pu avoir. Il est trop tard pour revenir en arrière.

Ce matin, l’aube n’est même pas levée qu’Antoine s’active déjà. Il dit que c’est un « grand jour », l’œil brillant. Je le suis bêtement jusqu’à l’enclos aux bêtes, engourdi par le gel, sans voir le long couteau passé à sa ceinture.

Tout va très vite, et pourtant l’image se fige. Antoine entre dans l’enclos. Le cochon comprend tout de suite. Il recule, cogne les barrières de bois. Antoine n’hésite pas. D’une force que je ne lui soupçonne pas, il saisit la bête par l’oreille et la coince entre ses jambes. Le hurlement aigu déchire le silence de l’hiver. Puis le geste. Sûr, brutal. Le couteau glisse. Une odeur ferreuse envahit l’air glacé.

Mathilde se précipite avec un seau, indifférente à l’horreur, concentrée sur le jet fumant qui jaillit de la gorge ouverte. Je reste pétrifié, la nausée au bord des lèvres. Antoine se retourne vers moi, les mains rouges :

— Ne reste pas planté là ! Viens nous aider à le tenir, il bouge encore !

Je saute par-dessus la barrière et attrape la bête comme je peux. Je serre de toutes mes forces et ferme les yeux. Les secousses de l’animal se réduisent. Lorsque je ne ressens plus de mouvement, je me lève et quitte l’enclos.

— Où tu vas ? me demande Antoine.

— Je ne peux pas.

Je pars dans la grange et reprends le battage de l’orge. J’espère que ça suffira pour qu’ils pardonnent ma désertion. Antoine est derrière moi et m’ordonne :

— Viens nous aider.

— Impossible.

— Ce n’est quand même pas Mathilde qui va faire le travail à ta place.

— J’ai pas dit ça. Qu’est-ce que je dois faire ?

— M’aider à mettre le porc sur l’échelle.

— J’arrive. Mais après ça, il ne faut pas me demander de l’aide pour le découper.

— Pourtant, ça ne te dérangera pas, lorsque tu en auras dans ton assiette.

— Si c’est juste ça, je veux bien m’abstenir. J’arrive.

Le porc est lourd. Nous nous aidons d’une poulie pour le hisser sur l’échelle. Mathilde attache les pattes avant au barreau. Je sais que le moment où Antoine éventrera l’animal est imminent. Il m’autorise à retourner battre le grain avant que je vomisse.

Il est l’heure du repas et je rentre manger. À l’intérieur, une odeur épouvantable me prend à la gorge. Mathilde me sourit pour m’encourager à avancer. Il n’y a plus de place à table : la découpe a déjà commencé. Je détourne le regard pour ne pas voir les seaux d’abats. Je demande si je peux manger dehors. Mathilde hoche la tête. Entre le froid et ce spectacle, j’ai fait mon choix.

Lorsque j’ai fini mon repas, Antoine me charge d’amener à nos voisins des seaux de viande. Je ne vois pas ce qu’il y a dedans, une serviette recouvre chacun des seaux. J’arrive chez les Lambert et ils insistent pour que je boive une bière. J’accepte. Ils veulent connaître la taille du cochon. Je leur réponds très gros. Je reprends la route, avec un seau à la main. Je le passe de main en main pour soulager mes bras. Je suis arrivé devant la seconde ferme. Je donne la viande à madame Gosselin, elle n’insiste pas pour que je reste. Je rentre à la maison et Mathilde me demande si les voisins sont satisfaits. Je lui réponds par l’affirmative. Elle me donne une tape dans le dos en retour.

Le soir, nous mangeons plus tôt. Pour ne pas cogiter, je reste devant la grange et m’essaie à la vannerie. Le panier est bientôt terminé. De loin, il ressemble à ceux de Mathilde, mais l’illusion s’arrête là. Je n’ai pas sa vitesse. Je suis encore loin d’avoir sa dextérité.

C’est mon troisième jour de tournée chez les voisins. Cette fois, je pars vers l’est. Mathilde me dit que c’est du boudin. Les seaux sont encore fumants et dégagent une odeur que je connais. Ce n’est pas pour autant que j’en mangerai. Ma dernière livraison se fait chez des gens que je ne connais pas. J’entends plusieurs chiens aboyer et j’hésite à approcher. Je protège le récipient avant qu’un chien ne saute dessus. Avant de partir, l’homme m’appelle. — Attends.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— J’ai ce qu’Antoine m’a demandé.

Il me met dans les bras un chien aux poils noirs.

— Le plus vif de la portée, comme promis.

— On va avoir un chien ?

— Oui, c’est ce qu’il m’a commandé.

— Et il s’appelle comment ?

— Pourquoi je lui donnerais un nom ? Il n’est pas à moi.

— C’est quoi comme race ?

— Tu n’es pas d’ici, toi ! C’est un bouvier. Regarde, sa mère est là.

Il se recule. J’aperçois la chienne entourée de ses petits. Je remercie l’homme et lui demande si nous lui devons de l’argent. Il me dit qu’il verra ça avec Antoine. Je repars, le chiot dans les bras. Il est très agité. Je ne sais pas si je peux le poser par terre, alors je le garde. À mi-chemin, il se tortille et glisse de mes mains. J’essaie de l’appeler, mais il ignore ma voix et renifle tout ce qu’il peut. Je marche plus doucement pour ne pas l’effrayer et le garder à bonne distance. Je fais le reste du trajet ainsi.

J’arrive enfin à la maison. J'ouvre la porte, le chien s'engouffre entre mes jambes. Antoine le regarde et hurle :

— Dehors !

Les pattes du chiot patinent tellement que le demi-tour est difficile. Je le rejoins à l’extérieur, il est assis, la queue toujours agitée. Je l'entraîne vers l’étable et récupère une corde près de la barrière. Je m’en sers pour l’attacher. Je retourne sur mes pas et le caresse pour qu’il se taise. Ça fonctionne, mais sitôt reparti, il recommence. Tant pis, je m’en vais.

Je rentre et m’attends à une remarque. Mais rien. La table est encore à demi occupée par de la viande. D’autres morceaux sont suspendus sur des clous fixés aux murs. Nous sommes devant notre soupe et mangeons en silence, jusqu’à ce que Mathilde me regarde et me demande :

— Tu as un nom pour ce chien ?

— Non. À vrai dire, je ne pensais pas que j’aurais pu choisir.

— Ce n’est qu’un nom, répond Antoine.

— Je sais, mais ça va lui coller toute sa vie. Et puis, vous auriez pu me le dire que je devais revenir avec un chiot. J’ai failli refuser.

— Tu crois quoi ? Que ma seule préoccupation, c’est de savoir quand une femelle va mettre bas ?

— Non, mais j’ai failli revenir sans. Que pensez-vous d’Ours ?

— Va pour Ours, dit Mathilde.

— Super ! Je peux lui donner à manger ?

— Tu n’as plus faim ? demande Antoine.

— Euh, non. Pourquoi ?

— Donne le reste à Ours.

Je ne discute pas et vais dans la grange. Je reste à côté du chiot. Je lui parle et il m’ignore. C’est pas grave, ça viendra. Durant la nuit, des bourrasques de vent font craquer le bois de la grange. Les animaux s’en soucient peu.

Ce matin, le sol est gelé. Je ne vois pas à travers les fenêtres de la maison. La cheminée brûle à grand feu, mais le froid persiste. Je leur demande s’ils ont passé une bonne nuit, et Mathilde me dit que oui, en toussant. L’unique pièce de la maison est enfumée par le bois mal séché. Pour comprendre pourquoi ça ne les gêne pas plus que ça, je demande :

— Qu’est-ce qu’elle a, la cheminée ?

— C’est le bois, répond Antoine. On est obligé d’en mettre assez pour tenir. D’ailleurs, tu devrais dormir ici la nuit prochaine.

— Merci, mais je préfère rester avec Ours. On se tient chaud.

— Comme tu veux.

— Mais la cheminée, c’est pas normal. Si elle était bien conçue, ça ne ferait pas ça.

— Comment tu sais ça ? C’est la masure de mes parents !

— Je dis simplement que ça peut être amélioré.

— Comment tu ferais ça ?

Je me rends compte que je me suis trop avancé. Mes parents avaient une cheminée fermée. Ici, c'est sûrement un problème de flux d’air. J'ai failli leur parler de double-vitrage, mais je me suis abstenu. Évidemment, je passerais pour un fou. J’avance avec précaution et dis :

— Je ne sais pas encore. Laisse-moi réfléchir.

— Si tu veux toucher à la cheminée, tu dois me dire ce que tu veux faire avant.

— C’est entendu. J’ai encore de la chaux dans la grange. Ça ne coûtera que du temps.

— Si tu le dis, répond Antoine.

Mathilde me demande d’aller voir si le puits est toujours gelé. Je reviens avec la mauvaise nouvelle. Je sais qu’aujourd’hui, personne ne sortira. Je me propose d’aller nourrir les bêtes et reviens rapidement. Pour passer ma première journée à l’intérieur, je demande si je peux me rendre utile. Mathilde me propose de l’aider à la découpe de la viande. J’accepte à contre-cœur, mais je sais que je dois apprendre à m’endurcir. Je manipule la viande machinalement. Mathilde me reprend régulièrement avec les explications. J’ai la tête ailleurs, je regarde la cheminée et imagine toutes sortes de modifications. Je sors et observe le conduit. Il est très proche de la toiture. Maintenant que j’y pense, je me demande s’il n’y a pas un risque d’incendie. Je ne traîne pas et rentre me réchauffer. Je tousse. Le contraste avec l’extérieur est brutal. La fumée pique les yeux et prend à la gorge.

Le lendemain, je pensais pouvoir modifier le conduit de la cheminée. Mais c’était sans compter sur le fait que le sable de la rivière était lui aussi gelé. Impossible de faire du mortier. Pour prendre mon mal en patience, je taille les mêmes types de pierres que celles qui m’ont servi pour l’oratoire. Ours reste couché sur mes pieds, profitant du peu de chaleur que je dégage.

Aujourd’hui, c’est la célébration de la naissance du Christ. En soirée, nous prenons la route vers Seclin pour nous rendre à la grande messe. La nuit est noire et nous utilisons, pour nous orienter, ma pauvre lampe. Nous sommes proches de la ville et je vois apparaître des lanternes convergeant vers un seul point. La cérémonie est la même que tous les dimanches. Seul point notable : le nombre de participants. J’y vois plus d’enfants et aussi beaucoup de malades. Des personnes sont obligées de rester à l’extérieur, tant il y a de monde.

Le prêtre m’interpelle à la sortie et me demande qui je suis. Je lui réponds :

— Le fils d’Antoine et Mathilde.

Je sais que je ne l’ai pas convaincu. Son regard s’attarde sur moi, puis il est happé par la personne suivante. J’appréhende le chemin du retour, mais nous nous arrêtons à la ferme du vieux, située à une heure de marche. Il me tape dans la main, comme si j’étais son copain. Sûrement le seul laisser-aller de l’année.

À table, nous mangeons du boudin. Je déteste ça, mais la faim m’emporte. Je découvre que le repas se termine par de la brioche. Elle n’est pas telle que je la connais. La mie est dense. Mais c’est la seule bonne surprise de Noël. Nous nous endormons tous rapidement et nous levons très tôt le lendemain matin.

Les semaines suivantes se figent, à l'image du paysage. Nos journées se ressemblent toutes, rythmées par le froid et l'ennui. Je guette le moindre signe de redoux, mais l'hiver s'accroche. J'attends désespérément que la rivière dégèle. Lorsque le moment arrive enfin, je n'attends pas. Je file vers la berge. L’eau est encore glacée et me brûle les mains, mais il n’y a plus de glace. Je fais des allers-retours avec la brouette et stocke le sable bien nettoyé.

Le soir, pendant le repas, je dis à Antoine :

— J’aimerais me faire plus d’argent. Tu crois que Firmin aurait du travail pour moi ?

— Demande-lui. Je ne peux pas parler pour lui.

— Quand j’aurai fini la cheminée, je pourrai y aller ?

— Bien sûr. Tu n’es pas un enfant. Tes décisions t’appartiennent.

— Merci. Avec l’argent, je pourrais acheter de vraies tuiles pour l’oratoire.

— Il est très bien comme il est. N’y touche pas.

— Mais il n’est pas fini.

— Évidemment qu’il est fini. Et puis… si tu rivalises avec les plus beaux oratoires de la région, nous attirerons l’attention. Et on ne peut pas se le permettre.

— Je comprends. Et dire que je voulais acheter une statuette de la Vierge Marie.

— Sous tes airs de dévotion, tu nous emmènerais au bûcher.

J’ai compris que le seul moyen de préserver mon sanctuaire était de le laisser tel quel. Pour moi, il ne serait jamais vraiment achevé.

Mon premier essai sur la cheminée n’a été ni un échec, ni un succès. J’ai simplement rehaussé le conduit. Il contrastait avec les vieilles pierres, et j’ai dû lutter contre mon vertige. Les jours suivants, je n’ai pas abandonné. J’ai relevé la hauteur de l’âtre avec des simples pierres, afin que la fumée soit plus rapidement captée par le courant d’air. Antoine a failli m’arrêter, puis s’est ravisé lorsqu’il a vu les premiers effets. Le résultat m’a galvanisé et encouragé à continuer. J’ai fait des essais avec des pierres blanches : elles gardent mieux la chaleur, mais se fissurent lorsqu’elles sont trop proches des flammes. Je me suis donc contenté d’en habiller les parois. La dernière modification a été la plus efficace. J’ai rétréci le conduit pour réduire la sortie. Le vent résonne désormais dans la cheminée. C’est le signe que ça fonctionne. Je n’ai reçu aucun remerciement, mais je sais qu’Antoine et Mathilde sont satisfaits.

Antoine nous dit qu’il doit s’absenter. Je me retrouve seul avec Mathilde. Nous trions les pois cassés près du feu. Après avoir fait le constat que son mari est peu bavard, elle me demande :

— Tu as des frères et sœurs ?

Je lui réponds simplement :

— Non, je suis fils unique.

— Ta mère, elle cuisinait comment ?

— Mal. On mangeait des boîtes... Euh, je veux dire, les plats des autres.

— Et ton père, il faisait quoi dans la vie ?

— Il construisait des maisons. Mais j’ai pas trop envie d’en parler.

— Très bien. J’arrête avec ta famille.

Elle marque une pause, puis reprend :

— Qu'est-ce qu'il t’est arrivé ?

— Ce qu’il m’est arrivé ? Pourquoi je suis là ?

— Oui.

— J’en sais fichtrement rien.

La boue a fini par remplacer le gel. Firmin accepte mon aide. Maintenant que je connais le coût de la vie, je sais qu’il ne me paie pas à ma juste valeur. Mais j’y vois l’occasion de changer d’air, et surtout d'avoir des conversations plus légères avec ses filles. Je reste deux semaines avec les Moreau. Je ne sais pas encore ce que je vais faire avec la somme gagnée. Une chose est sûre, je l’utiliserai pour quitter cette vie de paysan.

Les premiers jours de printemps arrivent. Pendant que Mathilde s’occupe de la préparation du potager, nous retournons la terre des champs. Les vaches souffrent autant que nous. L’argile et les pierres rendent le labourage difficile. Lorsque je prends la charrue en main, les bêtes s’arrêtent sans cesse. Le soc est planté trop profond dans la terre. Je peine à le remonter. Je comprends vite que ce n’est pas une question de force, mais de dosage.

L’hiver rude nous a ralentis et le battage de l’orge n’est pas terminé. Je reprends parfois cette activité, car Antoine me dit que l’on doit se dépêcher de vendre le grain. Je repars pour le village avec trois sacs bien remplis. Le marchand habituel essaie de m’avoir. Je lui tiens tête. Un coup de poker réussi pour cette fois. Je m’arrête dans une auberge pour boire une bière. Un type complètement bourré m’interpelle :

— Hey, tu habites chez Antoine, toi ?

— Oui, pourquoi ?

— Tout le monde dit que tu es son fils. Moi je sais que c’est pas vrai.

Tous les regards sont pointés sur moi. Je ne sais pas quoi répondre, mais j’approche de lui. Il me pousse et manque de tomber. Ça me fait mal au ventre, mais je dois lui donner ce qu’il veut. Je lui demande :

— Qu’est-ce que tu bois ?

— De la bière, me dit-il. Ça ne se voit pas ?

— Non, je te demandais si tu en voulais une autre.

Le type finit son verre d’un trait et appelle l'aubergiste.

— Mets-en une autre, c’est le gamin qui paie.

Je dis à l'aubergiste :

— Donnez-moi en une autre aussi.

Nous sommes restés un long moment à boire. Ses propos sont difficiles à suivre. Je m’accroche comme je peux. Je bois moins que lui, mais la tête commence à me tourner. Je sens que si je continue, c’est moi qui vais décrocher. Je décide de partir, sans savoir si je l’ai convaincu.

Je m’excuse auprès d’Antoine pour mon retard et lui explique ce qui m'est arrivé. Il ne dit rien, mais je vois son visage se durcir. Lorsque j’ai fini mon récit, je lui demande :

— Qu’est-ce que tu en penses ?

— Tu as eu beaucoup de chance. Tu ne peux plus retourner au village seul. Je pense même que tu ne peux plus y aller du tout.

— Si je retourne à Seclin, il suffit que je ne retourne plus à l’auberge, voilà tout.

— C’est pas suffisant. Les gens parlent. Beaucoup ne peuvent s’empêcher de dire du mal, de propager des commérages. Il faut que tu retournes chez Firmin, gagne de l’argent et prépare-toi peut-être à partir.

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