Chapitre 38

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Nous nous tenons sur le parking du centre, un ciel gris au-dessus de nos têtes, la météo annonçant le même mauvais temps pour le reste de la semaine.

C’est étrange de me trouver là, après seulement deux jours d’absence, avec l’impression de revenir d’un long voyage. Ces deux jours m’ont semblé durer une éternité.

Ce qui devait être une simple escapade inoffensive, s’est transformé en une série d’événements aussi improbables les uns que les autres. Si la confrontation avec les agents Yang et Ross aurait pu, à la rigueur, être anticipée, l’arrivée de Sandra, en revanche, relevait de l’impensable. Aujourd’hui, elle est en sécurité, auprès de ses parents adoptifs, et cette certitude seule réussit à apaiser mon esprit.

Je me tourne vers Adrian.

— Attends.

Il relâche aussitôt la poignée de la voiture et se tourne vers moi.

Nous avons franchi un cap la nuit dernière, et un autre ce matin. Une part de moi est soulagée, voire heureuse, tandis que l’autre, plus rationnelle, appréhende la suite.

— Tout va bien ? demande-t-il.

J’essaie de formuler une réponse, mais je trouve difficilement les mots. À la place je hoche simplement la tête. Ça attendra.

— Ricky est là, constate-t-il.

Je suis son regard et trouve Ricky à quelques mètres devant nous. Il a l’air de mauvaise humeur. Rien de très inhabituel.

— À ce soir, dis-je en débouclant ma ceinture.

Mais je n'obtiens aucune réponse. Je marque une pause et me tourne vers Adrian. Il me fixe, quelque peu surpris.

— Quoi ? demandé-je, une pointe d’alerte dans la voix.

— Tu veux toujours de moi ?

Sa question me prend de court.

— Il s’est passé beaucoup de choses ces dernières heures. Et nous… tu t’es donné à moi, Catelyn. Les événements ont peut-être…

— Tu crois qu’on a couché ensemble parce que j’étais bouleversée ? le coupé-je plus sèchement que prévu.

Il soutient mon regard.

— N’était-ce pas le cas ?

J'ouvre la bouche pour démentir, mais encore une fois, les mots ne sortent pas. Frustrée, j'abandonne et prends une profonde inspiration, laissant le silence s'étirer.

— Je ne regrette rien de ce qui s’est passé entre nous, dis-je plus posément. Je savais qui tu étais bien avant notre rapprochement. Ta… révélation, bien que j’aie détesté comment elle s’est faite, n’a rien changé à la manière dont je te vois.

Il me fixe pendant ce qui me semble une éternité, jaugeant mes mots, puis finit par acquiescer. Je me rapproche et dépose un baiser sur ses lèvres.

— Sortons d’ici avant que Ricky ne juge son regard insuffisant pour nous réduire en cendres.

Les deux hommes échangent un bref signe de tête avant qu’Adrian ne s’éloigne, nous laissant seuls dans l’air glacial de cette fin de matinée.

Ricky arrive à ma hauteur.

— Tu lui as accordé un jour de congé qui a fini en deux et demi, dit-il en guise de salutations. Il n’est pas sous tes ordres.

Il marque une pause avant d'annoncer.

— Il rattrapera tous ses jours d’absence.

— Ce n’est pas de sa faute, protesté-je.

— Je sais. C’est la tienne !

Sa phrase claque fort dans l’air. Je me retiens de répliquer des paroles regrettables. Lui tenir tête ne ferait qu’envenimer les choses. À la place, je soutiens son regard. Ses épaules sont crispées, sa mâchoire serrée. Il a l’air épuisé, usé par quelque chose de plus profond que la fatigue. En l’observant vraiment, je reconnais cette expression, la même que lorsqu’il est venu chercher Sandra.

— Tu as raison, dis-je dans un soupir. J’aurais dû te consulter.

Il ne répond pas tout de suite, me scrute, cherchant à déterminer si mes mots sont sincères ou simplement stratégiques. Puis il avance et s’adosse au capot de la voiture, à côté de moi.

— Tu m’as demandé de te rejoindre ici. Pourquoi ?

Je reporte mon regard sur le bâtiment en face de nous. Sous la brume épaisse et le ciel bas, le bâtiment paraît plus austère que jamais.

— Vladimir a mis le centre sur écoute.

Ricky se redresse à mes côtés.

— Je ne peux l’affirmer avec certitude, mais très probablement après l’attaque de Sanchez. J’ai demandé à Jorys de passer les pièces au détecteur. Il me l’a confirmé ce matin.

— Tout le centre ? demande-t-il, la voix légèrement étranglée.

Sa réaction éveille ma curiosité. Ricky n’a jamais rien dit ouvertement contre Vladimir.

— Il a épargné les chambres. Pour ce qui est du reste, les espaces communs, l’armurerie, la salle d’entraînement… mon bureau.

— Tu crois qu’il a découvert quelque chose ?

— Si c’était le cas, nous serions déjà morts…, ou dans sa salle de torture.

— Les hommes doivent être informés ?

— Oui, mais pas officiellement.

Nous ne pouvons pas nous opposer frontalement à Vladimir. Pas encore. Après tout, nous sommes tous sous ses ordres. Informer le reste de l’équipe ouvertement reviendrait à déclarer une défiance que nous ne pouvons pas nous permettre.

— Jorys s’en chargera. Il jouera de sa maladresse.

Un silence s’installe. Chacun de nous mesure les implications. Les mots à taire, les gestes à surveiller, les nouvelles règles tacites que cela impose. Pour moi, ça ne change pas grand-chose. Je complote contre Vladimir depuis des années, et mon aversion pour lui n’est un secret pour personne. Mais avoir désormais la certitude d’être écoutée donne à tout cela une dimension particulière.

— C’est fini entre nous.

Je lève les yeux vers Ricky, mais il scrute un point au loin. Je suis son regard et aperçois Katherine, en train de discuter avec un employé du club, près des portes du centre.

— Je crois qu’elle ne sait pas comment me le dire.

Nous la fixons tous les deux. Se sentant observée, elle se tourne vers nous.

— Elle rentre tard, se lève tôt. Elle évite de se retrouver seule avec moi. Je ne peux plus la toucher. Et quand j’essaie d’aborder le sujet, elle m’ignore ou se braque.

Sa voix descend d’une octave.

— Je… je ne sais plus quoi faire.

Il se tourne vers moi, le visage hanté. Je ressens toute sa peine, mais je ne peux rien faire pour l’alléger. Il lui faut beaucoup pour se livrer, et sa détresse n’en devient que plus lourde à supporter, d’autant que j’en connais la cause. Mais je ne trahirai pas mon amie.

— Peux-tu lui parler ?

Un sourire gêné étire mes lèvres.

— Tu sais bien qu’entre nous…

— Pas à moi, Catelyn, me coupe-t-il.

Je fronce les sourcils.

— Devant Vladimir et les autres, vous faites semblant de vous détester, mais je sais que vous discutez. Vous n’êtes peut-être pas les meilleures amies du monde, mais elle t’écoute. Et ton avis compte pour elle. Alors, si elle veut rompre…

— Ne dit pas n’importe quoi, elle est folle de toi !

— Alors convaincs-la au moins de me dire ce qui ne va pas.

Je doute de pouvoir la convaincre de renoncer à garder le silence sur sa grossesse. Mais peut-être acceptera-t-elle de revoir sa stratégie quant à l’attitude à adopter face au père de son enfant. Et puis, cela n’aide personne que Ricky soit ainsi préoccupé, l’esprit ailleurs.

— J’essaierai de lui parler.

Ses épaules se relâchent ostensiblement.

— Merci, dit-il avec gratitude.

De nouveau, le silence s’étire entre nous avant que Ricky ne reprenne.

— Raconte-moi ce qui s’est passé avec Sandra.

Je commence depuis le début et passe les minutes suivantes à lui raconter comment la journée avec Adrian avait bien commencé, avant de basculer vers la rencontre des deux agents. Je tais les raisons qui ont poussé Adrian à orchestrer ce stratagème, et surtout pourquoi tout cela n’arrive que maintenant. Je lui détaille leur proposition, celle de fournir des preuves capables d’incriminer Vladimir et de l’arrêter. En échange, ils fermeraient les yeux sur tous les méfaits que nous avons commis sous ses ordres. Mais si j’ai accepté, c’est à cause de l’implication de mes parents qui a conduit à leur assassinat. Ce qui, en soi, n’est pas un mensonge, sauf que je passe sous silence avoir appris leur rôle par Adrian qu’après avoir négocié l’accord de protection de Katherine.

Puis vient l’arrivée de Sandra. Comment elle a su que j’étais en vie grâce à ces maudits bonbons, la manière dont elle a réussi à me retrouver. Les révélations sur l’enquête de notre enlèvement, classée sans suite pour faute de preuves, et l’implication de Vladimir dans toute cette affaire.

Quand je termine, mon souffle se fait court.

— Et toi, ça va ? demande Ricky, digérant tant bien que mal toutes ces nouvelles informations.

— Ça va.

Mon état d'esprit est un sujet sur lequel j’évite de m’attarder, comme la plupart ici d’ailleurs. Ricky, bien sûr, ne me croit pas. Il sait que ça ne mènera à rien.

Un court silence s’installe, puis je lui fais face.

— Si je t’ai demandé de venir, c’est parce que je sais qui détient nos armes… et comment les récupérer.

— Comment ?

Je prends une lente inspiration, relève la tête. Nos regards s’accrochent.

— Adrian va mourir.

Le silence qui suit est assourdissant. Ma gorge se serre, sèche. La nouvelle reste aussi difficile à assimiler que la première fois. Ricky cligne des yeux, l’incompréhension traverse brièvement son visage, avant de laisser place à l’horreur.

— Et ce sera de ma main.

Les mots sortent, détachés, sans tristesse ni colère. Seulement cette clarté terrible, presque effrayante, qui s’installe lorsqu’il n’y a plus de place pour l’émotion, seulement pour la nécessité.

Bonne et heureuse année 2026 !

Je vous souhaite les mêmes vœux que je me souhaite à moi-même : réussir à accomplir tous vos objectifs pour cette nouvelle année, plus une santé de fer.

Ceci dit, j’ai été un peu irrégulière dans la publication de mes chapitres ces dernières semaines. Je pourrais accuser la période des fêtes de fin d’année, mais au fond de moi, je sais que c'est faux ^^.

J’espère pouvoir retrouver mon rythme habituel très bientôt.

Ce chapitre est en deux parties. La seconde est presque prête, il me reste juste quelques corrections à faire, et avec un peu de chance, elle arrivera ce soir ou demain.

xoxo :)

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