Chapitre 38 deuxième partie

7 minutes de lecture


                 *** 36h plus tôt ***

Les vibrations de mon téléphone me tirent du sommeil. Je jette un regard à Sandra, profondément endormie à mes côtés, et me lève. Je passe près d’Adrian, dont les légers ronflements emplissent la pièce, récupère délicatement les clés sur la table basse, ouvre la porte, et referme derrière moi. Je descends au parking, déverrouille ma voiture et m’installe au volant. Le trajet est rapide. J’arrive au lieu du rendez-vous, une station-service à quelques kilomètres de mon appartement. Une seule voiture est garée sur le parking, une berline noire, qui se fond presque dans la nuit. Il est trois heures trente, le soleil encore très loin de se lever.

J’entre dans la boutique et avance vers l’homme derrière le comptoir. Il ouvre la barrière qui le sépare des clients et m’adresse un bref signe de tête pour m’inviter à passer. Je m’exécute. Il désigne ensuite une porte sur sa gauche avant de reprendre sa place, sans un mot. Je me tourne vers lui, mais sa posture m’indique que je n'en tirerai rien de plus. Alors je me dirige vers la porte et l’ouvre. À l’intérieur, un couloir faiblement éclairé m’attend. Je tourne à gauche, puis à droite, jusqu’à atteindre un escalier minuscule que je descends. En bas des marches, une autre porte. Je l’ouvre. Et enfin, je me retrouve face à la raison de ma présence.

— Catelyn, dit-elle en levant brièvement la tête, m’indiquant d’un geste de m’asseoir avant de retourner à sa tâche.

Je ferme la porte et avance.

— Geneviève, réponds-je en guise de salutation.

Geneviève Delacroix. La dernière fois que nous nous sommes vues remonte à la soirée d’anniversaire de Vladimir, où elle a éveillé ma curiosité en me glissant que je représentais un potentiel inexploité. Par la suite, j’ai découvert que ceux qu’elle représente me considèrent comme une alternative à Vladimir, devenu ingérable selon leurs propres termes. Nos échanges, rares et brefs, se sont faits exclusivement par téléphone. Jusqu’à aujourd’hui, où elle m’a ordonné, en trois mots, de la rejoindre ici.

Elle porte une combinaison noire moulante, surmontée d’un jacket en cuir. Elle tient son stylo d’une manière singulière et fait courir une écriture légère sur le carnet devant elle. Des gestes fluides, presque distraits, en contradiction avec sa posture rigide.

— Vous ne dormez pas la nuit ? Dis-je en balayant la salle du regard.

Une table rectangulaire, capable d’accueillir une quinzaine de personnes, nous sépare. La pièce ressemble à une salle de réunion, un tableau blanc couvre la moitié du mur à ma droite, épinglé de découpes de journaux, tandis que les murs jaunis portent des traces humides dont je préfère ignorer la provenance. Des cartons entassés s’accumulent dans les recoins. Tout cela tranche avec l’élégance raffinée de l’hôte en face de moi.

— Dois-je comprendre que vous désapprouvez l’heure de notre rendez-vous ? dit-elle en levant les yeux de son carnet pour me fixer.

— Je n’ai pas eu à choisir.

Elle incline subtilement la tête, me scrutant, un sourire aux lèvres que beaucoup qualifieraient de charmant.

— En effet, répond-elle. J’ai un emploi du temps chargé, comme vous pouvez le constater, dit-elle en un geste vague.

Puis, reprenant ses annotations, elle ajoute d’un ton désinvolte.

— Je suis désolée si je vous ai contraint à quitter Sandra et l’agent Miller. Une charmante petite famille que vous formez.

Je sens le sang se retirer de mon visage.

— Vous… comment…

Elle dépose enfin son stylo et me fixe. Surprise ou déçue, je ne saurais le dire.

— Nous sommes partout. Je pensais que vous le saviez.

Il me faut quelques secondes pour reprendre pied et mesurer ce que cela implique.

— Si vous touchez à ne serait-ce qu’un seul de ses cheveux…

Geneviève lève la main et me coupe immédiatement.

— Ne soyez pas ridicule. Ce ne sont pas nos méthodes.

Elle marque une courte pause, me jauge, puis reprend d’un ton égal.

— Ne craignez rien. Il n’arrivera aucun mal à votre sœur. Je vous en fais la promesse.

Son ton est ferme. Pour une raison qui m’échappe, je la crois.

Mais s'ils sont au courant de sa présence, Vladimir le sait-il aussi ?

— Puis-je vous poser une question ? demande-t-elle.

Je la fixe, surprise. Son expression semble accueillante, presque chaleureuse, comme lors de notre première rencontre. Elle est difficile à cerner. Elle pourrait séduire ou manipuler, que l’on ne saurait faire la différence. Elle prétend n’être qu’une représentante, mais je devine qu'elle a plus de pouvoir qu’elle ne laisse paraître.

Je me contente de hocher la tête.

— Vous saviez pour l’agent Miller ?

Je réfléchis sérieusement à sa question. S’ils savent qu’Adrian travaille pour le FBI, ils savent forcément pour notre relation. Dire non me ferait passer au mieux pour une imbécile, au pire pour une incompétente. Dire la vérité, pour une complice. Sait-elle pour Katherine et l’accord que j’ai négocié ? Mon sort est sûrement déjà scellé.

— Oui, dis-je finalement, choisissant de jouer franc jeu.

Son regard se remplit de… fierté ?

— Pourquoi alors avoir gardé le secret ?

— Gardez vos ennemis plus près.

Ce n’est pas la réponse à laquelle elle s’attendait, mais elle semble s’en satisfaire.

Elle se redresse, reprenant un ton plus sérieux.

— Pourquoi vouliez-vous me voir, Catelyn ?

Je m’attendais à ce qu’elle me demande ce que je comptais faire d’Adrian, ou ce que le FBI me voulait. Peut-être le sait-elle déjà et s’en moque-t-elle éperdument, puisque le FBI ignore totalement leur existence et que la seule personne qu’ils veulent, c’est Vladimir.

— Vous avez confisqué mes armes.

Reed a avoué, lors de la réception, que les ordres venaient d’eux. Ce n’est pas un secret. Ils ont tenu à me le faire savoir. Dans le cas contraire, Reed n’aurait jamais parlé.

— J’aimerais reprendre mes activités. N’est-ce pas uniquement pour cela que je vous intéresse ? À quoi je vous sers si je ne vends pas d’armes ?

Elle me fixe, silencieuse.

— Est-ce encore l’un de vos foutus tests ? lâché-je perdant patience.

— Vous avez une taupe dans vos rangs, Catelyn. Je pensais que le député vous avait transmis le message. Tant qu’elle sera là, les armes vous resteront confisquées.

L’information met du temps à trouver sa place. Elle glisse lentement vers mon cerveau, mais refuse de s’ancrer. Mon esprit repousse la conclusion évidente.

— Je peux le contrôler.

Elle continue, m’ignorant complètement.

— Vous parlez de test, nous préférons le terme évaluation.

Elle marque une pause, jaugeant l’effet de ses mots.

— Vous avez bien trouvé, c’est nous qui avons fourni les images de vidéosurveillance à Sanchez. Et vous avez réussi comme je le pensais, à éviter un bain de sang. Nous accordons une place importante à la discrétion. La violence sera toujours notre dernier recours. Nous recherchons des personnes qui partagent cette même valeur. Ironique n’est-ce pas pour notre domaine d'activités ?

— Ne vous ai-je pas suffisamment prouvé que j’étais digne de confiance ? dis-je, maîtrisant à peine les tremblements dans ma voix.

— Vous avez prouvé que vous êtes intelligente, rusée et une bonne meneuse.

— Adrian n’a pas besoin de mourir, murmuré-je.

Elle me fixe, un mélange de froideur et de fureur durcissant ses traits.

— Pour quelles raisons pensez-vous que nous ayons laissé le lieutenant en vie, pendant tout ce temps, malgré la menace qu’il représente ? Vous ne semblez pas bien saisir les enjeux, très chère. Laissez-moi vous les exposer clairement. Votre dernière évaluation vise à mesurer votre loyauté. Et elle ne peut se conclure que de deux manières, la mort de l’agent Miller, ou les vôtres, à tous les deux.

Si elle n’a rien demandé à propos d’Adrian, c’est parce qu’ils avaient déjà décidé de son sort.

— Qu’en est-il de Vladimir ? parviens-je à demander.

— Montrez-nous que nous pouvons vous faire confiance, et il est à vous.

Je tire ma chaise et me lève.

— Ne laissez pas l’amour vous aveugler, lance-t-elle au moment où j’atteins la sortie. Pensez à votre sœur, que vous laisseriez seule dans ce monde de brutes. Pensez à tous ceux qui comptent sur vous. J’ai misé sur vous, Catelyn. Ne me décevez pas.

Je me tourne vers elle, mais elle a déjà replongé dans son carnet, le stylo glissant sur le papier avec la même légèreté que tout à l’heure, comme si elle ne venait pas d’exiger de moi une mise à mort.

Je quitte la pièce sans un mot de plus, remonte l’escalier, traverse le couloir, franchis la porte. L’air froid de la nuit me frappe de plein fouet. Je démarre et roule sans vraiment regarder la route. Un kilomètre plus loin, je me gare en hâte sur le trottoir, sors en titubant et vomis sur le bitume. Mon estomac se vide, encore et encore.

Ils savaient depuis le début. Ils m’ont regardée m’enliser, pas à pas, sans jamais intervenir. Ils ont attendu que je m’implique, que je m’expose, que je devienne vulnérable. Classique.

Un rire grave me secoue. J’aurais fait exactement la même chose à leur place.

Quelle meilleure preuve de loyauté que celle-ci ? Quelle démonstration plus implacable que d’exiger le sacrifice ultime : tuer la seule personne capable de vous voir dans votre entièreté, le meilleur comme le pire et de choisir, malgré tout, de vous aimer sans condition.

Je me redresse lentement, les jambes encore tremblantes. Machinalement, j’essuie les traces de vomi sur mon pantalon.

J’ai toujours pensé qu’il ne fallait jamais avoir d’amis. Ils finissent toujours par mourir.

Quant aux amours, on les tue soi-même.

                *** Fin du flashback ***

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Kyu ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0