Chapitre 39

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Un frisson me traverse. Si bref que j’ai l’impression de l’avoir imaginé. Je boutonne mon pull jusqu’au cou et avance vers Ricky. Depuis tout à l’heure, il fixe un point dans le ciel qu’il est le seul à voir.

— Dis quelque chose… s’il te plaît.

Il s’écoule une éternité avant qu’il ne réponde.

— Tu sembles avoir déjà accepté le destin de ton amant.

Sa voix est à peine audible, mais elle échoue à cacher l’accusation présente dans chacun de ses mots. Il cesse enfin de fixer ce ciel grisâtre, et se tourne vers moi.

— Tu n’as pas envisagé d’autres alternatives. Tu n’as pas tenté de négocier, ni de les faire changer d’avis. Tu as baissé la tête. Tu as accepté.

Il marque une pause, me jauge.

— Et maintenant, qu’attends-tu de moi ? Que je te rassure sur le bien-fondé de cette action ? Ou que je fasse le sale boulot à ta place ?

Je prenais son silence pour de l’indifférence. Sa distance, pour du malaise face à l’idée de le voir presque soulagé du sort réservé à Adrian. J’avais tort. C’est bien pire que ça.

Je recule, prête à m’éloigner.

— Tu ne tiens pas assez à lui, tonne-t-il.

Je m'arrête net et reviens sur mes pas. Ma main fend l’air et atterrit sur sa joue. Le claquement retentit dans l’espace vide et fait écho dans la nature qui nous entoure. Sa tête bascule sur le côté. Puis, lentement, très lentement, il se redresse.

Nos regards s’affrontent. Je ne détourne pas les yeux, je ne l’ai jamais fait.

— Tu es en colère. Moi aussi, dis-je, les dents serrées. Tu me reproches de ne pas avoir cherché d’autres alternatives. Très bien. Listons-les.

— Vladimir meurt. Je m’enfuis avec Adrian. Et ensuite quoi ? Nous passons notre vie en cavale, sachant qu’un jour lointain, pas si lointain que ça, ils nous retrouveront. Ou peut-être qu’ils retrouveront ma sœur avant. Non, ce n’est pas une hypothèse, c’est une certitude. Elle est, et restera toujours, un moyen de pression. Je ne peux prendre aucune décision sans mesurer d’abord l’impact qu’elle aura sur elle. C’est une surdouée, brillante. Un avenir radieux l’attend, et je n’ai pas le droit de le lui voler.

Et ensuite ? Que devient le centre une fois Vladimir éliminé ? Tu crois que tout s’arrête là ? Et bien non, ce serait trop facile. Un inconnu surgira de nulle part et reprendra les rênes. Parce que ce réseau n’est pas un homme, c’est une putain de tête d’hydre. Les filles continueront à être exploitées, violées, brisées, pour une miette de l’argent qu’elles rapportent. Et les plus chanceuses, mourront des mains de leurs agresseurs. Marie-Antoinette, Emma, et toutes celles assignées à des clients particuliers continueront de vendre leur corps, enveloppées dans ce confort factice qui leur donne l’illusion d’être au-dessus des autres. Celles du club, on continuera de leur faire croire que, si elles travaillent assez dur, si elles obéissent, si elles ne se plaignent pas, elles y accéderont un jour, elles aussi. Mais au bout du compte, elles sont toutes des esclaves. Certaines avec des privilèges, oui. Mais des esclaves quand même. Nous le sommes tous, ici. Et le pire, tu sais ce que c’est, Ricky ? Le pire, c’est que nous ne connaissons même pas le visage de nos maîtres.

L’air me brûle les poumons, mais ça ne m'arrête pas.

— Et toi, qu’adviendra-t-il de toi ? Le larbin du nouveau chef ? Parce que le trafic d’armes, ah, c’est terminé. Je ne suis plus là, tu te souviens ? Et encore, ça, c’est dans le meilleur des cas. Parce qu’une nouvelle administration implique un nouveau management. Et le nouveau management aime faire le ménage. Il pourrait très bien décider de se débarrasser de toi aussi. Comment ? À toi d’imaginer. Avec un peu d’effort, ce n’est pas difficile. Et les autres ? Nos hommes ? Ils deviennent quoi, eux ? Tout ce que nous avons mis des années à bâtir… tout ça devient quoi, Ricky ?

Je chasse d’un geste brusque les larmes qui dévalent mon visage.

— Et Katherine ? Tu as pensé à elle ? Tu as pensé à votre en…

Je m’interromps de justesse, prends une profonde inspiration et poursuis plus calmement.

— Ne rêves-tu pas d’un avenir avec elle, autre que celui-ci ? Tu veux vraiment vivre ainsi… et mourir de la même façon ? Après une existence dont personne ne se souviendra, qui n’aura servi à rien, faite uniquement de souffrances et de sacrifices ?

Ricky me fixe, les traits crispés, un fil de tension parcourant sa tempe. Je vois l’effet de mes mots dans la rigidité de son corps, dans la manière dont il retient son souffle. Mes paroles ravivent ses blessures, et quelque chose en lui est clairement en train de céder. Mais je suis trop lancée pour m’arrêter maintenant.

— Tu sais ce que je vois quand je regarde Adrian ? Un avenir. Un avenir qui peut être merveilleux. Je ne me contente plus de rêver, je veux le rendre réel. J’ai envie de vivre. Il me donne envie de vivre. Pas pour toi. Pas pour Katherine. Pas pour Marie-Antoinette, ni pour les autres filles. Même pas pour ma sœur. Pour une fois, j’ai envie de vivre pour moi. D’avoir des rêves qui m’appartiennent. Et c’est cet homme que je dois tuer. Il ne s’agit pas de lui ou de moi. Il n’a jamais été question de moi. Il s’agit de vous. Je dois sacrifier l’homme que j’aime pour vous, crié-je.

Ma voix cède, mais je retiens les sanglots qui menacent de m’engloutir

— Alors non Ricky, je ne veux pas que tu me rassures, parce que je sais très bien pourquoi je le ferai.

Je passe machinalement mes doigts dans mes cheveux en bataille, pour imposer un semblant d’ordre. Je reprends, plus posément cette fois, la voix basse, mais limpide.

— Tu ne veux pas qu’il meure. Je le sais, parce que tu ne veux plus perdre un seul de tes hommes. Mais ils ne changeront pas d’avis. Alors voilà les alternatives, fais ton choix.

Je m’approche d’un pas, assez près pour qu’il sente mon souffle sur son visage.

— Et ne t’avise plus jamais de dire que je ne tiens pas à Adrian. Parce que tu tomberas bien avant lui.

Je m’éloigne à pas de charge et rentre dans le centre. Enfin à l’abri de ce putain de vent de merde.

Ce chapitre est court, mais il a été particulièrement difficile à écrire. J’espère qu’il vous aura plu.
xoxo :)

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