Chapitre 42
*** Quatre ans plus tôt ***
Je m’étire de toute ma longueur, secoue le sable sous mes pieds, et me rallonge paresseusement sur ma serviette. La chaleur du sable se propage dans mes os, et détend lentement mes muscles. Je réajuste mes lunettes et attrape ma pina colada, toujours aussi fraîche malgré la température. Le bruit des vagues, mêlé au chant des mouettes, me bercent doucement. Le meilleur jour de congés dont j’aurais pu rêver.
— Éloigne cette merde de moi, Cate !
Ma tête bascule sur la gauche. Avec une lenteur délibérée, je recrache toute la fumée contenue dans mes poumons droit au visage de Gisèla.
— T’es vraiment une connasse quand tu t’y mets, proteste-t-elle en balayant l’air d’un geste agacé.
J’ignore son commentaire et tire une nouvelle bouffée, que je prends soin cette fois d'expulser loin d’elle. Personne ne gâchera ma journée, pas même moi si je le voulais. J’ai passé bien trop de semaines à négocier cette sortie auprès de Vladimir pour la saboter. J’ai donc bien l’intention de profiter de chaque instant, même si pour cela, je dois me débarrasser de ma cigarette.
— En plus, il fait beaucoup trop chaud… Je ne comprends pas comment vous pouvez fumer dans une telle chaleur.
J’aspire une dernière bouffée et écrase le mégot dans le sable, juste avant qu’elle ne se lance dans un énième discours interminable sur ma santé et l’impact sur l’environnement. Toutes les causes trouvent grâce aux yeux de Gisèla. Parle-lui des feuilles qui tombent à l’automne, et elle en fera une conférence avec levée de fonds à la clé.
Je lève les yeux vers Ricky, assis en retrait sous un parasol, à l’abri du soleil. Sa présence était la condition sine qua non à notre venue. Il est là, dans son short de plage et son polo assorti, une bière à la main, se fondant parfaitement dans le paysage. J’aurais pu oublier sa présence si je ne le savais pas occupé, derrière ses lunettes fumées, à décortiquer nos moindres petites interactions. Il se sent investi de la plus noble des missions : nous protéger. Ou nous surveiller. Tout dépend du point de vue.
— Arrête de te trémousser autant, lançai-je en me tournant vers Katherine. Tu me donnes le tournis.
Elle me dévisage, un sourcil arqué, à moitié outrée. Ça fait un bon quart d’heure qu’elle réajuste son bikini rouge sang, déjà parfait. Ça m’aurait été égal si elle n’était pas plantée en plein dans mon champ de vision, m’empêchant d’admirer les vagues et l’eau turquoise, pour une fois claire et sans déchets.
— Sois gentille, fait Gisèla en me jetant un regard désapprobateur.
Je me retiens de rouler des yeux et sirote une gorgée de mon cocktail. Katherine se tient exactement à l’angle où Ricky peut la voir sans obstacle. Toute l’après-midi, ils se sont échangé des regards chargés de sous-entendus, aucun ne voulant faire le premier pas.
Finalement, elle attrape la bouteille d’eau que je lui tends et retourne s’allonger sur son transat. Merci Seigneur, on a échappé à l’insolation.
— Invite‑le à se baigner, lance Gisèla à Katherine par-dessus mon épaule. Il n’a pas bougé de là depuis notre arrivée. Il en a sûrement envie.
— Ce dont il a envie, c’est la baiser.
— Catelyn ! s’offusque Gisèla.
Je hausse les épaules, peu perturbée par ses états d’âme. Elle me fixe longuement, secoue la tête, puis désigne du menton Katherine, légèrement recroquevillée sur sa serviette. Je soupire et reporte mon attention sur elle.
— Ça se voit qu’il en pince pour toi, dis-je, un peu plus doucement.
C’est évident, tout le monde le sait. Pourquoi ils ne sont pas encore passés à l’acte reste un mystère. Toute cette tension entre eux me donne la nausée.
— Pourquoi il ne tente rien, alors ? Ce n’est pas évident qu’il me plaît ? Je n’en fais pas assez ?
— Si, si, dis-je précipitamment, avant qu’elle ne se mette à faire une nouvelle démonstration de ses atouts.
— Ils sont cons, les mecs, lâche Gisèla en se levant.
J’acquiesce d’un signe de tête.
— Et lui, là-bas, ajoutai-je en désignant Ricky, ne fait pas exception.
Elle l’observe, et je peux lire dans son regard toute l’admiration qu’elle lui porte. Il m’arrive aussi de surprendre Ricky en train de la fixer, persuadé d’être discret. Tous deux sont en train de tomber amoureux, si ce n’est déjà fait.
— Je vais me chercher un autre cocktail, dit Gisèla. Tu viens Cate ?
Je ramasse mon verre, vide le contenu d’un trait, puis me lève à mon tour. Katherine détourne enfin les yeux de Ricky et m’adresse une expression à la fois implorante et hésitante.
— Va le voir, dis-je pour l’encourager.
Il n’y a que les histoires de cœur pour faire perdre toute assurance.
— Cate… je meurs de soif.
— Alors bois de l’eau, Gisèla.
Elle grimace avant de me tirer la langue, geste que je lui rends aussitôt.
— Tu ne perds rien à lui parler, reprends-je en me tournant vers Katherine. C’est Ricky, je ne vois pas comment ça peut mal tourner, ajoute-je pour moi-même.
Ça ne la rassure pas. Mais je n’ai pas mieux.
Je me détourne et passe mon bras autour de celui de Gisèla.
— Je crois que je vais me laisser tenter par un pornstar martini, dit celle-ci, me traînant à sa suite.
La file au bar est moins longue que tout à l’heure, il n’y a que cinq personnes. Je prends la carte sur une table voisine et consulte la liste. Je fais comme Gisèla, et essaye autre chose.
— À ton avis, ça se passe bien ?
Je lève la tête vers elle, mais son attention est tournée dans la direction d’où nous venons.
Mes yeux s’écarquillent légèrement.
Katherine agite les bras avec énergie devant un Ricky immobile et stoïque.
— Je crois qu’on n’aurait pas dû s’immiscer, poursuit-elle en grimaçant.
Ricky finit par se lever, mais pour s'élancer derrière une Katherine folle de rage. Elle déboule sur la piste de danse juste devant nous, attrape le premier mec venu et l’embrasse sans prévenir.
— Oh… hoquette Gisèla près de moi en avançant dans la file.
Mon regard passe de Ricky à Katherine, puis de nouveau à Ricky, qui freine brusquement devant la scène qui se déroule sous ses yeux.
Ses poings se serrent et se desserrent, trahissant l’impassibilité de son visage.
Ma journée parfaite prend des tournures qui me déplaisent fortement.
— Tu crains Vladimir, dis-je en apparaissant à ses côtés.
Il ne dit rien, les yeux rivés sur le couple qui se tripote maintenant ouvertement.
— Il ne fera rien tant que vous n’essayez pas de vous enfuir.
— Je sais, dit-il en desserrant la mâchoire.
Je fronce les sourcils.
— Alors, qu’est-ce qui te retient ?
Un long silence s’écoule avant qu’il ne réponde.
— Je n’ai rien à lui offrir.
Il se tourne et, sans plus un regard, s’éloigne à grands pas. Je le regarde disparaître, puis pivote vers Katherine, à présent immobile au milieu de la piste, le visage décomposé, totalement indifférente au molosse derrière elle maintenant que son public est parti.
— Dégage, lancé-je en m’arrêtant devant lui.
Il baisse les yeux sur moi, me scrute de la tête aux pieds, semble vouloir répliquer, mais quelque chose dans mon regard l’en dissuade. Il jette un coup d’œil à Katherine, dont l’attention est ailleurs, puis recule et se fond dans la masse de touristes.
— Prends, dis-je en lui tendant le cocktail que Gisèla vient d’apporter.
Elle le saisit et le vide d’un trait.
— Toute façon, on s’amuse mieux entre filles, dit Gisèla en finissant le sien.
— Partons d’ici, fais-je les prenant par le bras. Je connais un meilleur endroit.
Tout le reste de la journée, et les jours qui suivirent, je ne cessai de repenser aux paroles de Ricky.

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