Chapitre 43

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                   *** PRÉSENT ***

J'émerge lentement de mon sommeil, le rythme constant d’un bip sonore dans mes oreilles. Katherine est assise dans le siège en face de moi, sa tête légèrement penchée sur le côté, les yeux fermés. Mon regard traverse la pièce. Ma chambre ressemble désormais à une chambre d’hôpital. Une petite pince bleue clignote au bout de mon index, et le moniteur sur ma gauche affiche une courbe verte qui défile sans à-coups. Katherine remue sur son siège et ouvre les yeux. Ils se posent directement sur moi. Elle marque un temps d’arrêt, puis brusquement se lève. Elle reste là, immobile, à me fixer.

— Où est Adrian ? Murmuré-je la voix rauque.

C’est peut-être le signe qu’elle attendait pour se mettre en mouvement, puisqu’elle se jette dans mes bras et m’étreint si fort que j’en grimace.

— Petite sotte, fait-elle en sanglots. Comme je te déteste…

Elle se redresse, porte une main à son visage et essuie machinalement ses larmes. J’essaie de me relever, mais échoue pitoyablement. Elle se penche aussitôt, glisse un bras dans mon dos et m’aide à me hisser. J’ajuste le coussin qu’elle cale contre le dossier du lit, puis, après s’être assurée que je suis bien installée, s’éloigne dans le séjour.

Un placard s’ouvre, puis le robinet se met à couler. Elle revient avec un verre d’eau qu’elle me tend. Je le vide d’un trait, sans même avoir réalisé à quel point j’avais soif.

— Qu'est-ce qui s’est passé ? Dis-je en reposant le verre vide.

Je me décale légèrement, et tapote la place vide créée. Elle vient s’asseoir, face à moi.

— Tu as fait deux arrêts cardiaques, Catelyn.

— Je… soufflé-je en battant lentement des cils.

— Ton cœur a lâché deux fois, répète-t-elle d’une voix tendue. Nous… j’ai eu tellement peur.

Je n’ai aucun souvenir des derniers événements. La dernière image qui me revient, c’est moi demandant à Adrian d’appeler le médecin.

— J’oublie toujours à quel point ton cœur est fragile, ajoute-t-elle plus bas.

Je me penche vers elle.

— Je t’ai fait une promesse, Katherine, dis-je en soutenant son regard. Je ne mourrai pas avant de l’avoir tenue.

Les yeux brillants de larmes contenues, elle me fixe longuement, puis acquiesce.

Je lui raconte alors l’échange avec le FBI et de l’accord que nous avons conclu. Sa protection en échange des informations sur Vladimir.

— Je sais où il range ses documents, dit-elle quand je termine. J’irai les chercher.

— Non. C’est trop dangereux…

— Tu ne peux pas te rendre chez Vladimir sans invitation, Cate, me coupe-t-elle. Moi, si.

Elle m’adresse un petit sourire.

— Je te suis redevable…

— Non, répété-je en secouant la tête.

— Laisse-moi le faire, insiste-t-elle.

Déjouer les gardes de Vladimir ne sera pas simple. Si c’est elle qui s’y rend, elle n’aura pas à forcer le passage. Ils la connaissent. Sa présence ne soulèvera aucun soupçon. Elle connaît le manoir par cœur pour y être allée à maintes reprises. Et nous aurons besoin de son aide pour contourner les caméras de surveillance.

— D’accord, cédé-je finalement. Mais tu n’iras pas sans préparation. Et nous choisirons un jour où il sera absent.

Elle acquiesce.

Un silence entendu s’installe.

— Que fait Adrian ? demandé-je, ne supportant plus son absence. Pourquoi n’est-il pas là ? Il était ici à l’instant.

Je ne parviens pas à masquer la déception dans ma voix, ni l’urgence de l’avoir à mes côtés. J’espérais le trouver à mon réveil. Je veux passer chaque minute qu’il nous reste ensemble, ne plus jamais être séparée de lui.

— À l’instant ? dit Katherine, déconcertée. Tu as été inconsciente pendant cinq jours, Catelyn. Adrian n’a pas quitté ton chevet. Il a refusé.

Elle marque une pause.

— J’ignore pourquoi il ne fait pas confiance à Camilo. À plusieurs reprises, il l’a menacé de lui faire retirer son droit d’exercer et de le faire expulser pour qu’il pourrisse dans la pire prison qui soit, si jamais tu ne t’en sortais pas.

L’élancement dans ma poitrine s’apaise, remplacé par un sourire un peu niais. Une chaleur douce naît au creux de mon ventre et se diffuse lentement dans tout mon corps.

— Il peut vraiment faire ça ?

— Faire quoi ?

— Lui retirer son droit d’exercer…

Je hausse les épaules.

— J’imagine que oui.

Je ne connais pas l’étendue de son influence au sein du FBI, mais, au vu des années qu’il y a passées et de tout ce qu’il a accompli, je suppose qu’il a encore ses entrées.

Katherine secoue la tête, incrédule.

— Il tenait à peine debout. J’ai dû lui faire croire qu’il sentait mauvais, que je ne supportais plus son odeur, pour qu’il quitte ton chevet.

Comme s’il avait été invoqué, la porte d’entrée s’ouvre sans un bruit. Avant même d’entendre ses pas feutrés, je sais que c’est lui. Mes yeux se fixent sur l’entrée, le souffle court, lorsqu’il apparaît sur le seuil. Le courant d’air porte jusqu’à moi son odeur fraîche, ravivant le besoin de l’avoir près de moi. Cela dépasse une simple envie. C’est une nécessité.

— Je vous laisse, dit Katherine en se dirigeant vers la sortie.

Je hoche la tête, mais mon regard reste rivé sur Adrian. Arrivée à sa hauteur, Katherine lui tapote doucement l’épaule. Il demeure immobile, attendant que la porte se referme pour s’approcher. Lentement. Trop lentement à mon goût, il avance enfin et s’arrête au bord du lit. À une année-lumière de moi.

— Ne me refais plus jamais ça.

Son ton est ferme, et son regard exprime une intensité que je ne lui ai jamais connue. Je tends la main vers lui, mais il ne bouge pas, ne semble même pas la considérer. Son rejet me fait plus mal que je ne l’admettrai jamais. J’entrouvre les lèvres, mais ma gorge est trop nouée pour qu’un mot en sorte. Alors j’acquiesce simplement. Une promesse silencieuse, même si la tenir ne dépend pas entièrement de moi.

Une larme m’échappe. Aussitôt, je me retrouve dans ses bras.

— Je suis désolée, dis-je tremblante, sans savoir exactement de quoi je m’excuse.

Sa main glisse lentement dans mon dos, traçant des mouvements lents et rassurants, puis délicatement, il prend mon visage entre ses paumes et m’embrasse. Le baiser a le goût salé de mes larmes, mêlé à la fraîcheur de son souffle. Je l’attire plus près, mes doigts se perdant dans ses cheveux.

— Ma douce, murmure-t-il contre mes lèvres.

Il parsème ma mâchoire de baisers, puis recule pour me regarder. Ses yeux sondent les miens. Ses doigts parcourent mon visage, se posent sur mes sourcils, glissent sur mes paupières, frôlent mon nez, effleurent mes pommettes, passent sur mes lèvres, saisissent mon menton et m’attirent vers lui pour un autre baiser.

— Ton cœur est affaibli.

Il fouille mon regard en quête de confirmation.

— Lors de l’accident qui a coûté la vie à mes parents, le choc a provoqué une déchirure entre mes deux ventricules. Rupture du septum, ils ont dit. J’ai été opérée à temps, mais mon cœur est resté fragilisé.

Camilo, qui connaît mes antécédents, a dû le lui expliquer. D’autres complications sont apparues dans les mois qui ont suivi et, malgré le travail remarquable des chirurgiens, mon cœur supporte mal les stress importants. Je vis avec cette limite.

Et on ne peut pas vraiment dire que mon mode de vie soit compatible…

Parfois, une douleur sourde me traverse la poitrine. Le reste du temps, j’en viens presque à oublier ma condition.

Sa main repousse une mèche derrière mon oreille. Je ferme les yeux un instant, m’abandonnant à la chaleur de sa paume.

— Je savais que le départ de Sandra t’avait affectée.

J’ouvre les yeux.

— Mais je ne pensais pas que…

Il s’interrompt, la mâchoire tendue.

— J’aurais dû être plus attentif.

Je comprends enfin.

Mais Sandra n'est pas la cause de ce qui m’est arrivé.

— Son départ ne…

Je m’interromps. Aller au bout de cette phrase reviendrait à tout lui révéler.

Je prends une lente inspiration et pose mon front contre le sien.

— Je vais bien, murmuré-je. C’est tout ce qui compte.

Nous restons ainsi, immobiles, jusqu’à ce que des coups frappés à la porte viennent rompre le silence.

— C’est le médecin, annonce Adrian en se redressant.

Camilo apparaît sur le seuil, puis s’avance jusqu’au lit.

— Je suppose qu’on t’a expliqué ce qu’il s’est passé.

Je jette un regard à Adrian. Depuis l’entrée de Camilo, il ne l’a pas quitté des yeux.

— Tu as développé une septicémie qui a évolué en choc septique, précise-t-il attirant mon attention.

— Ta tension s’est effondrée et, compte tenu de tes antécédents cardiaques, ton cœur n’a pas tenu. Tu as fait deux arrêts. Nous avons pu te réanimer, mais le second tient déjà du miracle.

Il marque une pause.

— Un troisième épisode, même à plusieurs semaines d’intervalle, pourrait t’être fatal.

Sa voix se fait plus grave.

— Tu as eu beaucoup de chance.

Il consulte le moniteur, vérifie les constantes d’un coup d’œil, puis se rapproche.

— Je vais refaire tes perfusions, ajoute-t-il plus doucement.

Il retire les poches vides et les remplace. Ses gestes sont précis, mesurés. Il prend mon bras, vérifie la voie, ajuste le cathéter, règle le débit.

Une nausée me soulève. Mes muscles se relâchent malgré moi. Adrian s’approche aussitôt et m’aide à me rallonger.

— L’infirmière passera les changer chaque jour pendant trois jours. Ensuite, tu pourras reprendre progressivement tes activités.

Son ton se fait plus grave, ou peut-être est-ce la lourdeur des médicaments qui commence à envahir mes veines.

— Tu as besoin de repos. Je sais que ce ne sera pas simple, mais évite tout stress important. Au moins pendant quelques semaines.

Comment vais-je y arriver ?

— Il en va de ta vie, conclut-il.

Il pose le stéthoscope contre ma poitrine, écoute en silence, puis range son matériel avant de quitter la chambre.

Durant toute la consultation, il a soigneusement évité le regard d’Adrian.

Je voudrais comprendre ce qui les oppose. Mais déjà, l'obscurité m’emporte.

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