Chapitre 44

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           *** DEUX SEMAINES PLUS TARD ***

La barre est incroyablement lourde, bien que j’y ai chargé moins de poids que d’ordinaire. Je souffle et pousse de toutes mes forces. Bien. Elle est passée au-dessus de ma tête. Je tente la huitième répétition. Merde. J’aurais dû m’arrêter à la précédente. Maintenant, j’ai l’impression de pousser un mur. Et bientôt ce mur m’écrasera la poitrine. La barre reste bloquée à mi-chemin entre mon cou et le rack de rangement. Mes bras tremblent sous l’effort. Je n’ai plus de force, même pas pour la reposer. Un coup d’œil vers la gauche, Antonio a toujours son casque antibruit et ne regarde pas dans ma direction. Je prends une grande inspiration et pousse une nouvelle fois. Peine perdue. Au lieu de monter, la barre redescend, lentement, morbidement lentement vers ma poitrine. J’inspire de nouveau et ravale ma fierté. Je n’ai pas l’intention de finir écrasée sous une barre de musculation qui ne fait même pas mon poids.

— J’ai b…

Mon cri à peine entamé que mes bras sont déchargés de leurs souffrances. Ils retombent lourdement le long de mon corps. Je me redresse aussitôt, soulagée.

— Ça t’excite de frôler la mort ? dit Taylor, la voix tranchante.

Je me tourne vers lui. Je ne sais pas ce qui est le plus humiliant : le voir tenir la barre d’une seule main, ou le regard qu’il pose sur moi.

Il me prend, de toute évidence, de haut.

— Si t’as autant soif d’adrénaline, trouve-toi au moins une activité à ta portée.

Il me fixe une seconde de trop, puis tourne les talons.

Je reste là, déconfite, les bras ballants, à le regarder s’éloigner.

Mais pour qui se prend-il ?

Les élancements dans mon bras me forcent à me détourner de lui. Je me rallonge sur le banc, et masse mes épaules endolories.

Je n’aurais jamais cru dire ça un jour, mais passer deux semaines entières à ne rien faire est pire que n’importe quelle torture. Un jour de plus dans ce lit et je sautais par la petite fenêtre de la chambre.

Je pensais pouvoir reprendre mes habitudes une fois les trois jours de perfusions passés. Trois jours durant lesquels je ne restais éveillée que quelques minutes, juste le temps de faire ma toilette. Ensuite, je sombrais de nouveau dans un sommeil lourd, troublé par des cauchemars.

Mais c’était sans compter Adrian, qui épiait chacun de mes faits et gestes et qui s’est même allié à Ricky pour m’enlever jusqu’au moindre semblant d’utilité. Tout m’était refusé. Même les tâches administratives les plus simples.

Mes journées se résumaient à… rien.

Peut-être que j’exagère, mais la vie d’un prisonnier devait être plus passionnante que la mienne.

Aujourd’hui marque officiellement le début de ma reprise progressive. Et j’ai cru, naïvement, que des développés couchés seraient la meilleure façon de recommencer.

Ils ont tous raison. Même Taylor, le trop zélé. Je devrais me ménager au lieu de pousser mon corps à bout.

Je dois bien pouvoir trouver une activité suffisamment intéressante pour retenir mon attention plus de quelques minutes et qui ne mette pas ma vie en péril.

Enfin… en théorie.

***

Je suis allongée sur la terre ferme, le corps parfaitement aligné dans l’axe du canon de mon fusil. Mes cheveux sont noués haut, dans un chignon strict dont aucune mèche ne dépasse malgré les rafales de vent. La crosse est calée dans le creux de mon épaule, ma joue repose contre elle. Mon coude est ancré dans la terre jaune et sèche. Mon index exerce une pression lente et progressive sur la détente tandis que ma main gauche stabilise le fût.

— Verrouille ta cible.

La silhouette de l’épouvantail se découpe dans le cercle net de la lunette de visée. Le réticule vient se poser sur son cœur.

— Inspire.

J’obéis.

— Expire et tire.

Je bloque, presse.

Le coup part. Le recul frappe mon épaule, amorti par ma position. Je garde l’œil dans la lunette. L’impact soulève un léger nuage de poussière.

Trop bas.

— Tu ne tiens pas compte du vent. Ajuste la dérive.

Mes doigts glissent sur la tourelle latérale, un petit cylindre métallique gradué. Un clic, puis un autre.

Je me repositionne sans décoller ma joue de la crosse.

— Inspire.

Je m’exécute.

— Expire et tire.

Je presse plus doucement cette fois.

Le tir dévie. Impact dans l’épaule.

— Fais chier, m’exclamai-je.

— Toujours mieux que le premier, dit Kyle à mes côtés en abaissant sa longue-vue. Je crois que quelqu'un a besoin de souffler. On fait une pause.

Je reste immobile une seconde, observant encore l’impact raté, puis je relâche la pression et retire le fusil de mon épaule.

Je m’approche de Kyle. Il me tend une bière.

— Comment as-tu réussi un tir à deux milles mètres ? Demandé-je sincèrement impressionnée. J'attends à peine un foutu épouvantail à six cent mètres.

— Tu l’as atteint. Juste pas au bon endroit.

Je lui lance un regard exaspéré et avance vers notre voiture. Je m’adosse au capot.

Nous sommes dans le désert, du sol aride à perte de vue. Aucune âme qui vive à l’horizon, hormis nous deux. Le paysage est parsemé d’arbustes rabougris, et de petits buissons desséchés. Le soleil tape fort, mais le vent adoucit la chaleur. Je porte ma bière à la bouche et avale une longue gorgée.

— Je peux être franc avec toi ? Demande Kyle en me rejoignant.

J’acquiesce.

Au moins, lui, il demande.

— Soit patiente avec toi-même. C'est ce qui fait un bon sniper, la patience. Si ton esprit s’agite, ton tir aussi. Tes émotions ne doivent jamais prendre le dessus devant ta cible.

Son regard est tourné vers l’horizon lorsqu’il balance.

— J’ai tué l’homme qui a abusé de mon frère.

Ma main retombe lentement. Cette information en plus de ses capacités hors pair de tireur d’élite n’est mentionné nulle part dans son dossier.

— J’ai observé cet enfoiré se vider de son sang pendant plus de six heures, avant de finalement me décider à l’achever.

Qui croirait à son apparence, qu’il a l’âme d’un tueur de sang-froid ? Comme quoi, il faut toujours se méfier des plus gentils.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il se tourne vers moi.

— Oh, une histoire plutôt classique, dit-il en haussant les épaules avant de reporter son regard sur le paysage.

Le silence s’étire. Je devine à son expression qu’il n’est plus vraiment ici.

— Mon frère a été embauché dans cette boîte comme assistant. Il est resté tard un soir pour travailler sur des dossiers urgents. Le PDG l’a piégé dans son bureau. C’est là que c’est arrivé.

Il marque une pause.

— Quand Luc a décidé de porter plainte, c’était sa parole contre la sienne. Sans surprise, nous avons perdu le procès. Trois jours plus tard, je l’ai retrouvé mort dans notre salle de bain. Il s’était ouvert les veines.

Un frisson me traverse l’échine.

— Je ne sais toujours pas exactement ce que j’ai ressenti en le découvrant. C’était la seule famille qui me restait. Notre père est mort d’une chute dans les escaliers, et notre mère à la maternité en me donnant naissance. Je crois que je suis resté longtemps dans une sorte d’état de choc.

Il frotte distraitement la terre du bout de sa chaussure.

— Son violeur, je le voyais partout. À la télévision, dans la rue, sur des affiches publicitaires. Toujours avec ce sourire suffisant.

Il esquisse un rictus sans joie.

— Un jour, je me suis arrêté devant l’une de ces affiches. Je l’ai fixée longtemps. Mon frère était mort. Plus personne ne se souviendrait de lui. Mais ce fils de pute, son visage était placardé dans la moitié du pays.

Il serre les doigts autour de sa bouteille.

— C’est ce jour-là que je suis sorti de cet état de… flottement. J’ai ensuite étudié sa routine. Le seul endroit où ce fils de pute n’était pas constamment entouré, c’était à son bureau. Une grande baie vitrée au cinquante-huitième étage d’une tour. Premier à arriver. Dernier à partir.

Un rire sans joie lui échappe.

— Savoir qu’il n’avait pas volé son succès m’énervait encore plus.

Il relève enfin les yeux vers l’horizon.

— Mon père était tireur d’élite. L’un des meilleurs de sa génération. Il a pris sa retraite juste après ma naissance. Il nous emmenait souvent chasser mon frère et moi. Luc n’aimait pas ça. Alors on a fini par y aller seulement tous les deux. Il m’a tout appris.

Sa voix se fait plus basse.

— Le tir le plus long que j’avais réussi de son vivant était à mille huit cents mètres. Le meilleur point de tir en face du bureau de ce fils de pute était à deux mille sept mètres.

Je laisse échapper un souffle. Le souvenir du moment où nous avions évoqué cet exploit, et la façon dont son humeur avait changé, me revient soudainement.

— Tous les jours, avant d’aller m’entraîner, je passais devant cette affiche. Devant ce sourire qui vous laisse comprendre qu’il est au-dessus de vous, qu’il est intouchable et que rien ne peut l'atteindre. Lorsque l'affiche était remplacée, je changeais d'itinéraire.

Kyle se tait un instant. Secoue sa tête comme pour chasser une pensée, puis reprend d’une voix mécanique.

— La balle a traversé son poumon gauche. Il s’est effondré au sol. Il a réussi à ramper jusqu’à son téléphone. Au moment où il l’a attrapé, j’ai visé sa main, puis l’autre, puis son genou, puis l’autre.

Bon sang, qui avons nous recruté dans nos rangs ? Ils ont tous, sans exception, cette part de noirceur en eux.

— Les heures qui ont suivies, je l’ai regardé cracher du sang. Il perdait connaissance, puis revenait à lui. Son nouvel assistant l’a retrouvé à sept heures du matin. Les secours sont arrivés dix minutes plus tard.

Il sourit.

— Il a cru qu’il allait s’en sortir.

Ses yeux reviennent sur moi.

— J’ai étudié l’anatomie. Je sais quels organes atteindre et lesquels éviter quand on veut faire souffrir quelqu’un. Je ne voulais pas qu’il meure vite. Je voulais qu’il saigne. Qu’il supplie qu’on abrège ses souffrances. Qu’il se demande à chaque seconde si la prochaine balle serait celle qui l’achèverait. Je voulais voir le désespoir sur son visage. Qu’il comprenne que ses millions ne le sauveraient pas. Puis je voulais lui rendre un peu d’espoir. Juste assez pour qu’il pense qu’il pourrait s’en sortir. Il préparait sûrement déjà le discours qu’il donnerait à sa sortie de l’hôpital.

Son regard ne quitte pas le mien.

— Je l’ai achevé d’une balle dans la tête, sur le brancard qui le sortait de l’immeuble.

Il hausse légèrement les épaules.

— Il était mort. Je pouvais enfin faire mon deuil.

Je reste silencieuse, les mots coincés au fond de la gorge.

— Je suis désolée pour ton frère, finis-je par dire doucement.

Il hoche la tête, sans un mot.

— Moi aussi. On reprend ?

Il saute de la voiture et retrouve sa position de spotter.

Il me faut plus de temps pour me remettre de ce que je viens d’entendre.

Je range nos bouteilles vides, puis je le rejoins à mon tour. Tandis que je vise l’œil de ma cible, une idée commence à germer dans mon esprit.

— Parle-moi davantage de ces organes à éviter…

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