Chapitre 46

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Katherine avance à pas assurés.

Rien ne transparaît de sa nervosité tandis qu’elle traverse la pelouse verdoyante, parfaitement entretenue, de la propriété de Vladimir. Elle évolue naturellement, comme si chaque parcelle du domaine lui appartient.

La demeure s’étend sur des dizaines d’hectares, et pourtant sa présence est telle qu’elle remplit l’espace, loin d’y paraître effacée.

La main de Ricky repose délicatement dans le bas de son dos. Ses pas calqués au rythme du sien, le regard fixé droit devant lui, déterminé.

Cela fait des semaines que nous attendons que Vladimir s’absente de la ville pour nous rendre chez lui et fouiller son bureau à la recherche de preuves le reliant au trafic de jeunes filles. L’occasion s’est finalement présentée hier, lorsqu’il a annoncé partir pour plusieurs jours. Une opportunité parfaite, qui ne se représenterait pas de sitôt, en tout cas, pas avant que la grossesse de Katherine ne devienne difficile à dissimuler.

La présence de Ricky n’est pas nécessaire, mais il a insisté pour l’accompagner, allant jusqu’à menacer de compromettre la mission si jamais elle s’y rend seule.

Katherine connaît parfaitement le fonctionnement du manoir : la ronde des gardes, leur nombre et leurs habitudes. Elle est capable de mener cette mission à bien seule. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elle se rend chez Vladimir en son absence, et elle lui a déjà fourni une excuse pour justifier sa présence aujourd’hui.

Mais va expliquer ça à un homme amoureux, surprotecteur, qui voit sa relation lui échapper sans comprendre pourquoi, et sans pouvoir y changer quoi que ce soit.

Le passage du portail s’est déroulé sans accroc. Comme prévu, les gardes n’ont posé aucune question à Katherine. J’ai même cru apercevoir l’ébauche d’un sourire sur leurs visages habituellement impassibles. Quant à Ricky, ils lui ont seulement lancé de longs regards équivoques avant de le laisser passer.

C’est une absence de réaction qui m’aurait étonné, surtout depuis qu’il s’est ouvertement opposé à Vladimir après l’attaque de Sanchez, une première en dix ans de loyauté.

Je suis le duo contourner la fontaine d’eau de trois mètres érigée au milieu de la cour. Ils laissent derrière eux une rangée de voitures de course alignées sur le parking, puis se dirigent vers la porte d’entrée.

— Où se trouvent Xavier et James ? demandé-je.

— Avec Vladimir, répond Katherine.

Vladimir a évité la prison à vie à Xavier après qu’il a battu à mort sa petite amie de quinze ans. Quant à James, il a été condamné pour avoir arraché la gorge de son ami, comme un animal sauvage le ferait, jusqu’à ce que mort s’en suive. Un ami avec qui il allait souvent pêcher, et qui a eu le malheur d’attraper, ce jour-là, plus de truites que lui. Sa peine a été écourtée pour “bonne conduite”. Dès sa sortie, il a rejoint le service de Vladimir.

Les deux hommes sont aussi mauvais qu’imprévisibles. Mais je préfère encore me retrouver en présence du pédophile que du cannibale.

— Douze hommes sillonnent la propriété, informe Jorys.

Il fait preuve d’un grand courage en nous aidant. Il est plus qu’au fait des châtiments réservés aux traîtres. Malgré cela, il a accepté, même après que je lui ai clairement dit qu’il pouvait refuser sans que je lui en tienne rigueur. Vladimir sait se montrer particulièrement créatif en matière de torture. Je ne peux reprocher à personne de chercher à s’en protéger.

La porte d’entrée en acier blindé, haute de quatre mètres, grince à peine lorsque Ricky tourne la poignée et pénètre dans les lieux, suivi de près par Katherine.

— Et là-dedans ? chuchote Ricky en avançant de quelques pas.

— Waouh, s’exclame Jorys.

La caméra intégrée aux lunettes de Katherine capte l’intérieur du manoir en gros plan. Sur l’écran, nous avons d’un côté une vue d’ensemble de l’entrée, et de l’autre celle que perçoivent ses yeux.

À peine la porte franchie, un vaste hall s’ouvre devant eux, noyé dans une lumière tamisée. Le marbre clair du sol reflète leurs silhouettes, si propre et poli, qu’on pourrait s’y mirer. Sur la droite, un escalier massif en bois se déploie en courbe vers les étages supérieurs. Juste à côté, un ascenseur aux parois vitrées se fond dans le décor, sûrement pensé pour disparaître. Katherine lève les yeux. Un lustre spectaculaire descend en cascade sur plusieurs niveaux, suspendu comme une menace silencieuse. Une caméra est dissimulée à l’intérieur de sa structure, invisible à l’œil nu, seule sa lumière rouge clignote par à-coups.

Il m’en coûte de l’avouer, mais Vladimir a du goût.

— Jorys ? appelle Ricky.

Ce dernier se racle la gorge puis tapote sur sa tablette.

— L’empreinte thermique en détecte sept. Quatre dans les étages, trois au rez-de-chaussée.

— Un de plus que prévu, remarque Adrian à mes côtés.

— Ne perdez pas de temps, dis-je.

Katherine s’engage vers les escaliers, puis longe le couloir à droite, aussi faiblement éclairé que le reste du manoir. Chacun de leurs pas, étouffés dans la moquette en velours.

Les portes défilent dans son champ de vision, fermées, identiques, impersonnelles. Elle passe les deux premières, puis s’arrête devant la troisième.

— C’est ici, dit-elle.

Je jette un regard à la tablette de Jorys. Les points jaunes n’ont pas bougé. Je reporte mon attention sur le grand écran.

Katherine s’approche de Ricky et dépose un baiser sur ses lèvres.

Adrian frôle ma main. Une belle distraction face à ce qui se déroule en face.

— Je surveille tes arrières, dit Ricky.

Elle acquiesce, puis se tourne vers la porte et compose le code. Un clic retentit.

Vladimir est le seul à avoir accès aux images des caméras de son bureau. Une équipe gère le reste de la propriété, mais ici, il faut être invité à l’intérieur pour voir ce qui s’y passe. Dès que Katherine entre, Jorys lance une boucle sur la caméra, de quoi masquer ce qui se déroule réellement dans la pièce.

Nous ne voyons à présent qu’à travers les lunettes de Katherine.

Le bureau est plongé dans la pénombre. Doucement, la silhouette de Katherine se détache de la porte, et avance au milieu de la pièce. Une à une, les ampoules incrustées au plafond s’allument, éclairant son passage.

Une grande table en bois sombre ciré occupe le centre, sur laquelle est posée un ordinateur portable ouvert, mais éteint, en face un fauteuil…

— Non… comment… La signature thermique détecte une personne dans la pièce, dit Jorys d’une voix étranglée.

Au même moment, le fauteuil se retourne lentement, dévoilant son occupant. Katherine n’est pas la seule à étouffer un hoquet de surprise.

— James ? laisse-t-elle échapper. Que fais-tu ici ?

Il est assis comme si c’était chez lui, les bras posés sur les accoudoirs, un sourire moqueur accroché aux lèvres. Il balaie une poussière imaginaire sur son t-shirt, puis se lève. Katherine redresse la tête pour croiser son regard. Du haut de ses deux mètres, tout en muscle, il projette son ombre sur toute la pièce.

— Comment t’as pu le rater ? lancé-je à Jorys, révulsée à l’idée de la savoir ne serait-ce qu’une seconde seule avec cette brute.

Son visage se décompose. Il tente de s’expliquer mais je détourne le regard.

— Qu’est-ce qui se passe, putain ? gronde Ricky. Pourquoi la porte ne s’ouvre pas ?

— Il faut attendre cinq minutes entre chaque utilisation du code, explique Jorys. Elle ne peut s’ouvrir que de l’intérieur. C’est une mesure de sécurité que…

— Katherine, écoute-moi.

Je me rapproche de l’écran. Ses yeux restent rivés sur l’homme devant elle qui s’amuse à lui cracher au visage la fumée de son cigare, qui au vu des initiales, provient de la collection privée de Vladimir dont il ne laisse personne s’approcher.

— James ne sait rien de notre plan. J’ignore ce qu’il fait là, mais ce n’est certainement pas pour te débusquer, sinon il aurait attendu plus longtemps. Joue le jeu et fais en sorte qu’il quitte la pièce.

Aucun signe qu’elle m’a écouté, mais son ton est plus serein lorsqu’elle reprend.

— Je ne crois pas que Vladimir t’ait permis de te servir dans ses affaires. Tu sais qu’il nous regarde.

Son doigt désigne la caméra de surveillance. Pourtant, James ne semble pas le moins du monde perturbé par sa présence. Intéressant.

Il se rapproche de Katherine, la coince contre la table. Il penche la tête, réduisant encore la distance entre eux. À ce niveau, les mots inscrits en italique entre les lignes de ses tatouages au cou deviennent parfaitement lisibles : « Sang », « Mort », « Aucune pitié ». Très original.

Il dévisage Katherine, un rictus écœurant étirant ses lèvres.

— Cette jolie bouche serait bien plus utile autour de ma bite.

Il pose son épais doigt sur ses lèvres.

Je ne vois pas l’expression de Katherine, mais je sais qu’elle est aussi révulsée que moi. Je m’en suis prise à Jorys, pourtant je suis tout aussi responsable de cette situation. Comment ai-je pu ne pas comprendre qu’il était à l’intérieur ?

Les coups contre la porte redoublent, attirant l’attention de James. Son regard s’illumine d’une façon hideuse. Son sourire moqueur s’élargit lentement.

— Tu as ramené de la compagnie.

Il se redresse et contourne Katherine. Elle en profite pour tenter de s’écarter, mais il la retient aussitôt. Il disparaît de notre champ de vision, pourtant sa présence derrière elle semble envahir toute la pièce.

— Diffuse les images, Jorys. Je veux savoir ce qui se passe.

— Non, ne fais pas ça.

Ma tête pivote vers Adrian.

— Tu n’as pas d’ordre à donner.

— S’il diffuse les images, Vladimir saura immédiatement ce qui se passe, dit-il calmement. On peut dire adieu à la mission. Tu attends ce moment depuis des semaines, Catelyn. Fais confiance à Katherine. Elle peut s’en sortir.

— Si quelque chose…

Les mots meurent dans ma gorge, horrifiée par la vision de James au-dessus de Katherine.

— Tu as ramené cette mauviette qui te sert de mec. Tu ne te sens pas en sécurité ici ? Tu as peur qu’il t’arrive quelque chose, seule avec moi ? Je t’ai toujours dit que tu n’avais rien à craindre.

— Ne me touche pas ! réagit Katherine avec violence.

Mais l’homme est une véritable armoire à glace. Il ne bouge pas d’un centimètre. Sa main se referme autour du cou de Katherine et il la force à rester immobile. Il approche son visage du sien, trop près, puis de son cou. Mon estomac se retourne. J’ai envie de vomir.

— Tu repousses toujours mes avances… Pourquoi ? Je ne suis pas assez bien pour toi ? J’en ai une plus grosse que lui. Je peux te baiser mieux que lui.

Je baisse les yeux vers ma montre.

— Tiens encore quelques secondes, Katherine. Ricky sera bientôt là.

— Et si on le laissait se joindre à nous ? Peut-être que tu aimes ça. Peut-être que tu aimes te faire…

— Je vais te tuer, sale porc ! hurle Ricky en déboulant dans la pièce.

L’autre lui adresse un sourire, comme s’il attendait ce moment depuis le longtemps.

Ricky se jette sur lui, le tire loin de Katherine et l’envoie valser au pied du canapé en cuir. Il se relève aussitôt, mais Ricky est déjà sur lui et lui assène une droite à la mâchoire. Il esquive la suivante et riposte d’un coup de pied violent dans le ventre de Ricky. Ce dernier accuse le coup, se plie un instant, puis se redresse. James le dépasse d’une bonne tête et fait presque une fois et demie son poids. Le combat est inégal, mais j’ai confiance en Ricky. Je miserai toujours sur lui. Ricky resserre les poings et s’avance de nouveau. Il évite un coup au visage et lui rend le sien dans les côtes.

— C’est tout ce que tu as dans le ventre ? se moque James. Elle mérite vraiment mieux que toi.

Quelque chose cède en Ricky. Il se jette à nouveau sur James. Trop frontal. James l’attrape par le cou et le bloque instantanément, sans effort.

Tout ce bruit va alerter les gardes. Comme si Katherine lisait dans mes pensées, elle se précipite vers la porte et la referme d’un coup sec, étouffant le vacarme.

James recule brusquement et plaque Ricky contre le mur. Sa tête heurte la pierre une première fois, puis une deuxième. Les cris de Katherine déchirent la pièce. James le maintient immobilisé d’une main et enchaîne les coups dans son ventre, méthodiques, violents.

— Défends-toi, Ricky ! dis-je les dents serrées.

Katherine traverse la pièce, attrape plusieurs livres et les jette sur James. Sans effet. Elle passe devant la bibliothèque.

— Là ! crie Jorys.

— Où ça ?

— Deuxième étagère. Le globe en fer.

Elle l’attrape des deux mains, s’approche et le lance de toutes ses forces. Le choc est sourd. James s’interrompt, mais garde Ricky plaqué contre le mur. L’impact lui a ouvert l’arcade. Il passe la main sur la plaie, regarde le sang, et quelque chose change dans son regard.

Il lâche Ricky, qui s’effondre au sol, et se tourne vers Katherine.

— Finalement… il va juste regarder, murmure-t-il en s’approchant d’elle.

Qu’il voit comment une femme est correctement baisée.

Il la pousse au sol et s’accroupit au-dessus d’elle.

— Lève-toi, Ricky… supplié-je.

Mais il ne bouge pas.

James déboucle sa ceinture. Katherine se débat, mais il est trop fort.

— Regarde le, dit James.

Elle n’en fait rien.

— Regarde le, hurle-t-il.

Elle obéit et son regard dévie sur Ricky. Il est étendu, inconscient, le visage tuméfié et du sang coulant de ses lèvres. Une vision cauchemardesque.

— Ricky…, sanglote-t-elle.

Il ne répond pas, ne bouge pas.

— Une mauviette, comme j’ai dit.

La voix brisée de Katherine est une douleur à l’âme. Je suis ici, bien au chaud, témoin de son désespoir, incapable de lui venir en aide. J’aurais dû les accompagner. Rester dans la voiture, intervenir au moindre problème. À trois, nous serions venus à bout de James. Et maintenant nous voilà. Comment les choses ont-elles pu dégénérer à ce point ?

Le visage de James envahit l’écran, sombre, tendu, marqué par ce sourire satisfait du prédateur ayant enfin capturé sa proie et prêt à la dévorer.

Puis la pièce devient silencieuse. Katherine a cessé de sangloter, de crier, de se débattre. Elle ne lui donnera pas la satisfaction de la voir lutter. Ses cris et ses supplications sont le genre de choses qui excitent les hommes comme lui. Alors elle ne suppliera pas.

Katherine n’a jamais supplié personne.

Elle accepte son sort et avance.

— Je ne peux pas voir ça, dis-je en me retournant.

Adrian s’approche, mais je le maintiens à distance. Je n’ai pas besoin qu’on me tienne la main. Je ne suis pas celle qu’on est sur le point d’agresser.

J’aurais dû insister. Annuler la mission. Laisser Vladimir voir ce qui se passe. Il n’aurait jamais laissé ça arriver. Et maintenant, James va…

Tout est de ma faute.

Katherine… je suis tellement désolée.

— Il se relève, dit Jorys. Regardez, il se relève.

Nous nous tournons vers l’écran. Ricky est sur ses genoux.

— Je commençais à croire que tu ne te réveillerais pas, dit James en se tournant vers Ricky. Ça aurait été dommage que tu rates ça.

Ricky parvient à se relever sur ses deux pieds, mais il manque d’équilibre. Il avance vers eux, la main tenant fermement ses côtes.

— J’ai dit que j’allais te tuer, dit-il, les dents serrées.

— Et moi je vais baiser Michelle Obama, ricane James.

Cet homme est ce qu’il y a de pire dans le genre humain. Une brute, une ordure, une raclure. Sa place n’est nulle part parmi les hommes. Pas même parmi les animaux. Il mériterait de crever au fond d’un égout, dévoré à petit feu par des rats.

James se retourne une fois de plus. Sa dernière erreur. Ricky est à sa hauteur, le poing fermé depuis qu’il s’est relevé, toute sa force et sa rage concentrées dans ce seul geste. Le coup part et le frappe en pleine tempe.

James s’effondre lourdement. Katherine recule aussitôt, libérant l’espace. Ricky se jette sur lui et se place au-dessus d’un James à moitié conscient. Il enchaîne les coups au visage, encore et encore, sans relâche, jusqu’à réduire son visage en une masse méconnaissable de chair et de sang.

Je suis incapable de décrire la satisfaction que j’éprouve à cet instant. J’aurais voulu être à la place de Ricky et porter moi-même ces coups. Mais, je dois me rendre à l’évidence, et Dieu sait combien il m’en coûte de prononcer ces mots.

— Ne le tue pas, Ricky.

— Il mérite de mourir.

Sa voix est méconnaissable, comme s’il se parlait à lui-même plutôt qu’il ne me répondait.

— Je sais. Mais pas aujourd’hui. Pas dans ces circonstances. Le tuer compliquerait les choses, et tu le sais.

— Catelyn a raison, dit Katherine en avançant vers Ricky. Il faut qu’on termine la mission, sinon tout ceci n’aura servi à rien. Nous avons perdu assez de temps comme ça.

Son poing reste suspendu en l’air un instant, puis, à contrecœur, il relâche James et s’en détache. Ce dernier est complètement inconscient.

Katherine s’approche prudemment de Ricky, encore à genoux au sol, et le prend dans ses bras. Il reste immobile quelques secondes, puis, lentement, lui rend son étreinte.

Je me tourne vers Adrian et me blottis contre lui.

— Pardonne-moi, murmuré-je.

— Ce n’est rien, répond-il en déposant un baiser sur mes lèvres.

Nous nous fixons un instant, puis je me tourne vers l’écran, le dos appuyé contre le torse d’Adrian. Sa main repose sur mon ventre.

— Allez les tourtereaux, nous avons un criminel à arrêter.

Un sourire illumine leurs visages et ils se redressent. Un simple geste qui me réchauffe le cœur, après ce qui vient de se passer… et ce qui aurait pu arriver.

Katherine contourne la table, et dégage le fauteuil. Elle passe sa main sous la surface, puis appuie sur un bouton caché. Elle recule, laissant apparaître un coffre rectangulaire de la même couleur que le matériau du bureau.

— Il range tous les documents importants à l’intérieur, dit-elle.

Elle se lève, tourne le dos au bureau. Un grand tableau d’art abstrait peint en noir et blanc lui fait face. En dessous, un long meuble de rangements sur lequel est posé une collection miniature de voitures de course.

— La clé est rangée dans ce tiroir.

Elle fouille le premier. Pendant ce temps, mon regard reste rivé sur l’emplacement des autres gardes qui n’a toujours pas bougé. Évitons une nouvelle surprise.

— C’est bon, je l’ai, lance-t-elle.

Elle insère la clé dans le coffre. Un pavé tactile s’illumine, sur lequel elle compose plusieurs chiffres. Un mécanisme complexe se déclenche, puis un déclic sec retentit. Le coffre s’ouvre enfin.

— Non…

Katherine fouille l’intérieur, encore et encore, malgré l’évidence : ce que nous sommes venus chercher n’y est pas. À l’intérieur, seulement trois liasses de billets et un pistolet.

— C’est sûrement ailleurs, dit Adrian.

— Où ça ? réplique-t-elle. C’est ici qu’il range ses documents et contrats importants.

— Dans une autre pièce peut-être ? Sa chambre ? propose Jorys.

— Trop évident, réponds-je.

— À l’armurerie, au sous-sol ?

— Trop accessible, tranche Katherine.

Un silence s’installe.

— C’est forcément ici. On ne regarde pas au bon endroit. Katherine, montre-nous le bureau, lentement.

Elle s’exécute. Elle passe devant le tableau, puis rejoint les rideaux qu’elle tire d’un geste sec. Ils ne révèlent qu’une large baie vitrée donnant sur l’une des trois cours intérieures. Son regard glisse ensuite vers le fauteuil en cuir, tourné vers la table de travail, dos à la grande bibliothèque. Elle s’en approche.

— Arrête-toi.

Elle s’immobilise.

La bibliothèque est composée de quatre blocs verticaux identiques. Les livres et objets de décoration y sont disposés avec une régularité presque trop parfaite.

Katherine penche légèrement la tête et laisse échapper un juron. Nous avons pensé à la même chose.

— Pourquoi je ne l’ai jamais remarqué ? murmure-t-elle en s’approchant et en effleurant les étagères du bout des doigts.

Elle retire un livre, en feuillette les pages, puis le repose. Un ouvrage des plus banals. Rien d’anormal.

— Catelyn, dit Jorys, regarde.

Il me montre une vidéo de James avant l’arrivée de Katherine qui fixe le grand tableau. Il a l’air de chercher quelque chose.

— Décrochez ce tableau.

Ricky s’approche d’un côté, Katherine de l’autre. Ils le soulèvent, et le posent au sol. Derrière, il n’y a qu’un mur blanc tout lisse. Ricky passe la main sur toute la surface. Il s'arrête et tend l’oreille.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a un truc ici. Le mur sonne creux.

Il tapote sur la surface indiquée, un bruit sec se fait entendre. C’est un faux mur. Il retire la plaque, révélant à l’intérieur : un petit bouton noir.

— C’est peut-être un piège, dit Ricky.

Il a raison, mais nous n’avons pas le luxe de délibérer.

— Appuie sur ce putain de bouton Ricky.

Il obéit. Tout le monde retient son souffle, mais rien ne se produit. Puis, un glissement feutré se fait entendre. Ricky et Katherine se tournent d’un même mouvement vers la bibliothèque. Le deuxième bloc est légèrement décalé.

Ils s’en approchent lentement, puis le tirent complètement. Derrière, une porte métallique apparaît.

— Bingo.

— Pas trop vite, dit Ricky. Il faut une empreinte rétinienne pour l’ouvrir. Celle de Vladimir.

La déception se lit sur les visages. Où va-t-on trouver ça ?

— J’ai une idée, dit Jorys.

— Balance le génie, lance Adrian.

— Si Vladimir l’a déjà utilisée et que son empreinte est encore dans le système, je peux cloner sa signature numérique et tromper le serveur.

Il marque une pause, réfléchit. Nous restons suspendus à ses lèvres.

— Oui… ça peut marcher, finit-il par confirmer.

Il pose sa tablette, s’assoit et se met à taper frénétiquement sur son clavier. Quelques instants plus tard, la porte est ouverte.

Adrian et moi échangeons un regard.

— Bravo, Jorys, dis-je.

— Oui, que ferions-nous sans toi, renchérit Katherine.

Son visage vire au rouge. Il attrape sa tablette et la lève devant lui comme un bouclier, se cachant derrière. Ça me fait sourire, mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur sa timidité.

Ricky entre le premier. La pièce est petite, à peine cinq mètres carrés. Les murs peints en noirs, sont entièrement recouverts de racks d’armes à feu, alignées avec une précision calculée, comme exposés sans jamais être touchés. En dessous, plusieurs tiroirs s’ouvrent sur des liasses de billets serrées et des munitions rangées au millimètre, chacune à sa place. Il dispose de son armurerie privée. L’idée n’est pas bête.

Il doit y avoir plus de cinq million de dollars dans ces tiroirs. Ricky ouvre celui du milieu, un coffret noir y est rangé seul. À l’intérieur, une clé USB de la même couleur.

Katherine la saisit et la branche à l’ordinateur du bureau. Le fichier est chiffré. Encore une fois, Jorys prend le relais.

L’écran se remplit peu à peu de données : rapports, comptes rendus, plans, reçus de paiements, échanges d’e-mails, coordonnées. Des photos de Vladimir avec plusieurs individus, certains le visage caché, d’autres à découvert.

Et puis des images.

Des milliers d’images de petites filles, de garçons…

Je reste figée. Une vague de nausée me soulève. Il faudrait des jours, des semaines, peut-être même des mois pour tout examiner.

Katherine retire la clé et la glisse dans sa poche. Ricky referme la pièce secrète, puis remet la bibliothèque et le tableau en place, comme ils étaient.

— On fait quoi de lui ? demande Katherine en désignant James, toujours inconscient.

— Laissez-le là, dis-je.

Jorys nous a informés que la caméra du bureau de Vladimir diffusait déjà une image en boucle avant notre arrivée. Peut-être était-il au courant de cette pièce sans avoir les moyens de l’ouvrir. Essayait-il de voler Vladimir ? Cela ne me concerne pas. À Vladimir de décider de son sort.

Je me réjouis d’avance de ce qu’il fera de lui.

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