Chapitre 47

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La femme est assise en position du lotus. Les yeux fermés, le dos bien droit, les paumes ouvertes vers le ciel, les deux doigts qui se touchent. Ses traits sont détendus, elle semble en parfaite harmonie avec la nature sauvage dans laquelle elle se trouve. Sans même m’en rendre compte, ma respiration s’est calquée sur la sienne, rythmée et régulière. Une musique douce flotte en fond sonore dans l’air et me berce.

La salle d’attente du cabinet gynécologique est décorée avec le même soin que le reste de l’établissement. Une plante d’un vert profond, haute d’environ un mètre, s’épanouit dans un coin de la pièce. Elle passe inaperçue, malgré l’ampleur de ses feuilles. Un grand tableau représentant l’anatomie d’une femme enceinte est accroché au mur. Sur la table basse, une bougie non parfumée diffuse une lumière douce, à côté de magazines en tout genre.

Les fauteuils sont moelleux. Tout, jusqu’à la lumière tamisée, est pensé pour mettre à l’aise. J’en viens presque à oublier que je me trouve dans un établissement médical. L’endroit ressemble davantage à un spa haut de gamme qu’à une clinique. Même la migraine qui m’assaille d’ordinaire dans ce genre de lieu se fait à peine sentir.

Mes yeux croisent ceux de la réceptionniste, une magnifique jeune femme d’une vingtaine d’années, qui m’adresse un beau sourire auquel je réponds.

L’arrivée de nouveaux patients détourne son attention.

— Ne lui donne pas de faux espoirs. Tu lui plais.

Katherine est assise à ma gauche et feuillette distraitement l’un des magazines posés sur la table. Elle porte une robe ample jaune poussin pâle qui sied parfaitement à son teint. Ses ongles peints d’un rouge vif apportent un contraste subtil qui rehausse l’ensemble.

En l’espace d’une nuit, elle s’est transformée. Ses joues sont plus pleines, son regard plus lumineux, et elle sourit plus naturellement. La grossesse lui va bien.

— Ce n’était pas mon intention.

Dès leur retour hier soir avec la clé USB, Adrian a prévenu ses collègues du FBI. Ils nous ont assuré finaliser les derniers détails de la nouvelle identité de Katherine. À présent, ce n’est plus qu’une question d’heures avant qu’elle ne rejoigne son refuge sécurisé.

Tout est enfin en train de s’arranger. Katherine sera bientôt à l’abri, et Vladimir hors d’état de nuire.

— Je te crois. Adrian te tient bien occupée.

L’arrivée de la réceptionniste m’empêche de répliquer quelque chose d'obscène. Elle m’adresse un sourire espiègle avant de reporter son attention sur la nouvelle arrivante. Ce n’est que partie remise.

— Madame Cindy Berry ?

Katherine se lève, me rappelant que ce faux nom lui appartient.

— Le docteur Wallace est prêt à vous recevoir, dit Hannah.

Le prénom est inscrit sur le tissu rectangulaire bleu turquoise brodé sur sa veste. Son regard s’attarde sur moi.

— Souhaitez-vous assister à l’échographie, madame… ?

— Alice, dis-je prestement.

Elle m’adresse à nouveau un sourire, que je lui rends cette fois avec plus de réserve. Si elle a remarqué mon changement, elle n’en laisse rien paraître.

— Très bien. Souhaitez-vous assister à l’échographie, madame Alice ?

Je me tourne vers Katherine, qui m’incite à dire oui.

D’après internet, une échographie est à prévoir chaque trimestre de la grossesse, davantage si elle est à risque, ce qui n’est pas le cas de Katherine. Elle est à vingt semaines, et tout semble bien se dérouler.

Elle m’a proposé de l’accompagner aujourd'hui, je n’ai pas pu refuser. Surtout après les événements d’hier.

Je n’ai pas été présente la première fois, je ne compte pas la décevoir une seconde fois.

La gorge nouée, j’acquiesce finalement à Hannah.

— Suivez-moi.

Nous traversons l'accueil, puis empruntons un petit couloir. Elle s’arrête devant la troisième porte qu’elle ouvre. Au centre, une table d’examen légèrement inclinée recouverte d’un drap blanc, sur lequel Hannah indique à Katherine de s’asseoir. À côté du lit, se trouvent un échographe ainsi qu’une sonde. Un chariot contient un gel translucide et quelques instruments. Les murs sont clairs, décorés par des photos de femmes médecins et d'œuvres d’art humanitaires.

— Le docteur sera bientôt là, nous informe Hannah avant de fermer la porte.

Je m’approche d’un cadre. Une photo en noir et blanc de trois femmes en blouses. Une noire, une blanche et une indienne. Une date est inscrite en bas du cadre.

— Je veux apprendre à me battre.

Je me tourne vers Katherine.

— Bien entendu après… ça, fait-elle en désignant son ventre.

Elle lève les yeux. Ils sont chargés d’une lueur que je n’ai aperçue que rarement chez elle.

— Si j’avais su me battre, j’aurais pu éviter ce qui est arrivé hier. Je me serais défendue, j’aurais aidé Ricky. Toi, tu l’aurais fait. Tu n’aurais jamais abandonné Adrian. Au lieu de ça, je l’ai regardé souffrir et, quand ce fut mon tour, j’ai attendu un miracle. Que quelqu’un vienne me sauver. C’est pathétique. À ce stade, c’en est même ridicule de ne pas être capable de se protéger.

Je m’assois à côté d’elle.

— Savoir te défendre n’aurait pas dissuadé James, Katherine. Ricky est l’un des meilleurs combattants que je connaisse, et pourtant ça a été difficile, même pour lui. Rien ne garantit que j’aurais fait mieux à sa place ou à la tienne. On s’imagine capable de beaucoup de choses, mais la réalité est souvent différente. Tu es trop dure avec toi-même. James est une ordure, et sa place est parmi ceux de son espèce. Mais je suis d’accord… il faut muscler ces bras chétifs.

Je joins le geste à la parole et m’amuse à lui pincer légèrement les bras. Elle sourit et s’éloigne hors de ma portée.

Au même moment, la porte s’ouvre. Nous retrouvons aussitôt notre sérieux.

— Mademoiselle Berry, je suis contente de vous revoir.

Une femme noire d’une cinquante d’années, d’environ un mètre soixante-dix, fait son entrée. Elle a fière allure dans son ensemble en cachemire marron, qu’elle porte en dessous de sa blouse blanche. Ses cheveux parsemés de gris, sont noués en un chignon strict.

— Je vois que vous êtes accompagnée.

Elle m’adresse un sourire poli avant de s’asseoir sur le tabouret face à l’échographe, tandis que je reprends ma place de l’autre côté de la table d’examen.

— Allongez-vous et relevez votre robe, s’il vous plaît.

Katherine s’exécute. Elle s’allonge et remonte sa robe jaune jusqu’au-dessous de sa poitrine. Le docteur retire une paire de gants propres d’une boîte, puis me tend un tissu bleu. Je le récupère sans vraiment savoir quoi en faire.

— Couvrez ses jambes, mademoiselle, dit-elle devant mon air interdit.

— Oh…

Je déplie le tissu et couvre les jambes de Katherine, qui me regarde avec un sourire moqueur.

Ce n’est pas tous les jours que j’accompagne quelqu’un chez le gynécologue…

— Attention, c’est froid, prévient-elle en étalant un gel translucide sur le ventre de Katherine.

— Vous êtes une parente, mademoiselle… ?

Le docteur Wallace me fixe, les yeux légèrement plissés. Je ne sais pas ce qu’elle attend de moi, encore. Son regard est calme, mais terriblement attentif. J’ai l’impression d’être passée au peigne fin de la tête aux pieds.

— Je…

J’ai oublié le prénom que j’ai donné à la réceptionniste.

— Elle s’appelle Alice, Docteur. C'est ma meilleure amie.

Katherine vient de me présenter comme sa meilleure amie. Je ne sais pas si elle le pense réellement ou si c’est simplement sorti comme ça.

Je n’ai jamais eu de meilleure amie. La notion même m’est étrangère, et je n’ai jamais vraiment vu Katherine de cette façon. Pourtant, elle sait tout de moi, et moi d’elle. Elle a été là dans mes pires moments, même quand je ne le méritais pas. Je connais ses secrets, elle connaît les miens, et aujourd’hui me voilà à lui tenir la main pendant son examen. Pas littéralement, bien sûr, mais l’idée est là.

Est-ce que ça fait de nous des meilleures amies ?

Étrangement… l’idée me plaît bien.

— Elle est un peu gauche parfois, mais j’ai entièrement confiance en Alice. Vous pouvez tout dire devant elle.

Un peu gauche parfois ? Ne me fais pas regretter mes pensées, Katherine.

Le docteur reporte son attention sur moi et me fixe avec insistance. Je déglutis, la gorge sèche.

Je doute qu’elle me trouve aussi digne de confiance que Katherine le prétend, mais elle finit par acquiescer, accordant manifestement plus de crédit au jugement de sa patiente qu’à l’impression que je lui laisse.

Moi qui pensais être la moins intimidante de nous deux.

— Lors de votre dernier passage, vous n’étiez pas certaine de vouloir garder le fœtus. Puis-je savoir ce qui vous a fait changer d’avis ?

Est-ce donc pour cela qu’elle voulait connaître notre lien ? Pour pouvoir parler librement de la grossesse de Katherine.

— Je veux… simplement fonder ma propre famille.

Sa voix est claire lorsqu’elle prononce ces mots. Pourtant, elle garde les yeux rivés au plafond, comme pour empêcher les larmes de tomber.

Poussée par je ne sais quoi, la situation, les émotions, peut-être, je prends sa main dans la mienne et la serre doucement. Elle sursaute légèrement à mon contact, puis finit par se détendre et resserre ses doigts autour des miens.

— Le plus important est que vous soyez en accord avec votre décision, dit le docteur. Très bien, regardons où vous en êtes.

Elle fait lentement glisser la sonde blanche aux bords arrondis sur le ventre de Katherine.

— Voilà votre bébé, mademoiselle Berry.

L’écran accroché au mur diffuse les images de l’échographie. Je fronce les sourcils, incapable de comprendre ce que je regarde au début. Puis le docteur Wallace déplace légèrement la sonde, soudain, tout devient plus clair. Un profil apparaît. Une tête. Un bras replié. Un petit corps recroquevillé.

Je retiens un souffle.

— Votre bébé se porte bien. Écoutez son cœur. Je vais augmenter le volume…

Un petit galop étouffé envahit la pièce. Rapide. Constant. Presque irréel. Les battements s’enchaînent sans pause, étrangement puissants pour quelque chose d’aussi petit.

Je tourne la tête vers Katherine. Les larmes coulent désormais librement sur ses joues. Elle serre ma main un peu plus fort dans la sienne.

— C’est mon bébé… souffle-t-elle dans un sanglot.

— En effet, mademoiselle Berry. Et il se porte très bien.

Nous restons plusieurs minutes suspendus à écouter le cœur de l’enfant. Le seul bruit dans la pièce. Le souvenir de mon rêve me traverse l’esprit, mais je le chasse aussitôt.

— Vous êtes à vingt et une semaines de grossesse, reprend le docteur. Ce qui signifie que vous pouvez connaître le sexe de votre bébé. Souhaitez-vous le savoir ?

Les yeux de Katherine s’écarquillent légèrement. Oui, tout cela est réel. Et connaître le sexe rendra la réalité encore plus concrète.

Je ne lui ai pas demandé si elle y avait réfléchi, ni si elle espère un garçon ou une fille. Ces dernières semaines, nous avons à peine évoqué la grossesse. Mon esprit était concentré sur une seule chose : la mettre en sécurité. C’était le plus important. Et je crois que, désormais, la seule chose qui compte vraiment, c’est que l’enfant soit en bonne santé.

Elle acquiesce au docteur. Un sourire franc et sincère illumine mon visage lorsqu’elle annonce le sexe du bébé.

— C’est un garçon.

Je me tourne vers Katherine et lui frotte doucement la main.

Un malaise m’envahit soudain, que je repousse aussitôt en l’attribuant à l’absence de Ricky. C’est lui le père. Il devrait être ici, vivre ce moment avec elle. Il devrait être celui qui lui tient la main… Mais peut-être que, lorsque tout sera terminé, Katherine hors de danger, Vladimir hors d’état de nuire, il nous remerciera de ne lui avoir rien dit.

Le docteur Wallace essuie le gel sur le ventre de Katherine, range ses instruments, puis imprime les images de l’échographie.

— Souhaitez-vous une photo ? demande-t-elle en tendant l’enveloppe des résultats à Katherine.

Nous la fixons toutes les deux.

— Une photo pour immortaliser le moment, précise-t-elle. Les parents en demandent généralement lors de la découverte du sexe.

Je regarde Katherine, peu convaincue que ce soit une bonne idée. Une photo est une preuve. Si elle tombe entre de mauvaises mains, elle mettra tout notre plan en péril.

— Oui.

Je fronce les sourcils à ma propre réponse.

— Tu es sûre ? demande Katherine en me lançant un regard étrange.

Je ne le suis pas, mais j’ai répondu trop vite. Je ne vais pas revenir sur ma décision, et honnêtement, je ne le veux pas.

— Mets-toi là, la lumière te met mieux en valeur, dis-je simplement.

Katherine hausse les épaules puis prend la position indiquée. Le docteur sort un petit appareil et se place face à elle. Un clic retentit, puis une photo s’éjecte de l’appareil. Elle la regarde, pas entièrement convaincue.

— Souriez un peu, mademoiselle Berry.

Katherine tente un sourire, mais il ressemble davantage à une grimace. Je ne peux m’empêcher de rire, et elle me lance un regard noir qui ne fait qu’amplifier mon hilarité.

Un autre clic retentit. Cette fois, ce n’est plus Katherine qui est prise en photo, mais moi, en plein éclat de rire. Je fronce les sourcils. Je n’ai pas donné mon accord pour ça.

Katherine éclate à son tour de rire face à ma mine renfrognée. Un nouveau clic suit, cette fois c’est elle.

— Mettez-vous côte à côte, dit le docteur.

Nous nous retrouvons finalement avec une vingtaine de clichés. Nous n’en gardons que cinq : une individuelle chacune, prises sur le vif, une où Katherine se tient le ventre, et deux ensemble. L’une en plein éclat de rire, l’autre où j’ai le bras posé sur son épaule, un sourire satisfait aux lèvres.

— Je vais tout révéler à Ricky, dit Katherine dans la voiture qui nous ramène au centre. J’aurais aimé qu’il soit là aujourd’hui, avec nous. Qu’on vive ça tous les trois. Dès qu’on arrive, je lui dis tout.

— Tu prends la bonne décision, dis-je en gardant un œil sur la route. Le FBI nous donnera le lieu de rendez-vous ce soir. Demain, tu seras en sécurité.

J’ai déjà le déroulé des événements en tête. Katherine à l’abri, je me charge de Vladimir.

— Merci, Catelyn… pour tout, dit-elle alors que nous arrivons sur le parking.

— Tu me remercieras quand tu seras hors de danger.

— Sans toi, je n’aurais jamais tenu aussi longtemps…

Nos regards se croisent dans le rétroviseur.

— Merci d’être là, de prendre soin de moi.

— Je te le dois, dis-je, la gorge serrée. Tu t’es occupée de moi quand Gisèla est… quand nous l’avons perdue. Je ne t’ai jamais remerciée pour ça. Prends-le comme ma façon de te rendre la pareille.

Elle me prend dans ses bras. Je suis d’abord surprise, puis je me détends et la serre à mon tour.

— Pardonne-moi aussi pour…

— Ok, ça suffit ! dis-je en me dégageant. Pas besoin de rendre ça encore plus gênant.

Je déboucle ma ceinture et sors du véhicule. Je crois entendre le rire de Katherine derrière moi, alors qu’elle sort à son tour.

— Tu veux bien mettre tout ça en lieu sûr en attendant demain ? fait-elle en me tendant les images de l’échographie ainsi que nos photos.

Je les prends de ses mains en entrant dans le centre.

— Je vais chercher Ricky, dit-elle.

— Je range ça et je vous retrouve.

Elle acquiesce et nous nous séparons.

Je prends l’ascenseur et monte jusqu’à mon bureau. J’ouvre la porte, trouve l’interrupteur et referme derrière moi.

Un froid me traverse le dos. Je m’immobilise une seconde, puis me retourne lentement.

Mon cœur manque un battement.

— Vladimir… que fais-tu ici ?

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