Chapitre 48
Je reste figée sous le pas de la porte, incapable du moindre mouvement. L'enveloppe contenant les images demeure pressée sous mon bras. Le retour de Vladimir n’était pas prévu avant demain.
— Je croy…
Ma tête bascule violemment sur le côté. La morsure sur ma joue est vive. Elle me rappelle celle du fer chauffé à blanc pressée contre ma peau. Ma vision se trouble. Mes oreilles sifflent. Un doigt passé à l’endroit de l'impact revient couvert de sang. Les bagues de Vladimir ont creusé quatre sillons sur ma joue.
— Sale ingrate ! Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu oses comploter contre moi ?
J’ai à peine le temps de comprendre ce qui se passe que ma tête percute violemment le battant de la porte. Je perds l’équilibre et m’effondre au sol. L’enveloppe m’échappe. Je relève les yeux, mais la pièce tangue autour de moi. L’air reste coincé dans mes poumons. Mon esprit enchaîne les scénarios, tous pires les uns que les autres. Je prends appui contre la porte et tente de me redresser, mais Vladimir m’assène plusieurs coups de pied dans le ventre qui me clouent au sol. Je me recroqueville, encaissant la douleur comme je peux.
Vladimir ne m’a jamais frappée. Il m’a torturée, brisée de bien des façons, mais jamais il n’a levé la main sur moi. Cette part de lui a toujours été réservée aux autres. Alors si aujourd’hui il enfreint sa propre règle, c’est que…
Mes paupières s’alourdissent. Il ne faut surtout pas que je perde connaissance.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? tenté-je de comprendre.
Je ne remarque pas quand il approche. Une douleur vive me traverse le crâne lorsqu’il relève brutalement ma tête en agrippant mes cheveux. Sous mes yeux défilent des images de Katherine et Ricky dans son bureau.
Je retiens mon souffle.
Non… pas ça.
— Comment… comment as-tu eu ces images ? Elles sont fausses. Quelqu’un les a truquées pour nous piéger. Elles ne sont pas…
Une autre gifle me fait taire. Je crois m’être mordue la langue. Le goût du sang envahit ma bouche.
— Tu me prends pour un idiot ? Le capteur rétinien est doté d’une mesure de sécurité supplémentaire. Une alerte m’est envoyée à chaque tentative d’ouverture de la porte.
La nausée me submerge. Je me dégage de sa prise et retombe au sol. Vladimir s’éloigne, m’accordant un bref instant de répit.
Mentir n’est plus une option. Il sait que je détiens la clé. Mais il ne sait rien pour Katherine… il n’a aucun moyen de le savoir. Elle a pris ses précautions, et j’ai été prudente.
Je refuse de me voiler davantage la face sur mon sort. J’avais nourri l’espoir absurde de m’en sortir, de pouvoir repartir de zéro. Chose impossible désormais. Vladimir a toujours eu un coup d’avance. J’aurais dû ne pas l’oublier. Il m’avait retrouvée la première fois que j’ai fui. Il savait pour Olivia… et pour d’autres. Il a toujours eu des ressources, des gens pour exécuter ses ordres et lui rendre des services.
Sa paranoïa et ses accès de colère ces derniers mois m’ont fait croire que j’avais le contrôle. J’en rirais presque si la situation n’était pas aussi grave. Personne ne survit à Vladimir quand il pense avoir débusqué un traître. Mais Katherine et Ricky, eux, peuvent encore s’en sortir. Je peux leur acheter du temps…
Mes yeux balaient la pièce. Où est passée l’enveloppe ?
— Que leur as-tu promis ? lance Vladimir en revenant à moi. Que leur as-tu promis pour qu’ils acceptent de me trahir ?
Je me redresse, m’adossant difficilement à la porte, qui devient mon seul appui.
— Je les ai menacés. J’ai forcé Katherine et Ricky à s’introduire chez toi et à te voler la clé. Ils ne l’ont pas fait de leur plein gré…
— Tu mens !
— Je leur ai dit que, s’ils refusaient, je te ferai croire qu’ils projettent de fuir ensemble. Et connaissant le sort que tu réserves aux déserteurs, ils n’ont pas eu le choix.
Ma voix ne tremble pas, malgré la peur viscérale qui me tord le ventre à l’idée qu’il s’en prenne à Katherine. Je soutiens son regard, ferme, sans flancher.
Vladimir réduit la distance entre nous. Sa main se referme sur mon cou, m’étranglant jusqu’à me couper le souffle.
— Tu me prends pour un imbécile ? Ricky est ton ami, il t’a toujours sorti des emmerdes. Et tu veux me faire croire que tu l’as menacé ?
— Tu d… dois me croire…
Un rictus de dégoût déforme son visage. Il me relâche brusquement et j’aspire l’air avec violence.
— Je pensais simplement que tu te rebellais encore… Tu vois, c’est ça qui fait ton charme, Catelyn. Ce côté je fais ce que je veux, je me fiche des conséquences… C’est ce qui envoûte les hommes. Je t’ai laissée poursuivre ta relation avec ce lieutenant parce que je pensais que ça faisait partie du jeu. Et j’aimais te laisser croire que tu contrôlais la situation. Ça rajoutait à ton charme, et c’était bon pour les affaires. Mais je n’avais pas envisagé que tu… tombes amoureuse.
Un rire bref lui échappe. Un rire qui me glace le sang.
Ses yeux sont noirs. Les veines de son cou saillent.
— Dis-moi… sa queue est si bonne que ça ? C’est pendant qu’il te l’enfonçait bien profond qu’il t’a convaincu de me trahir ?
Le geste part avant que je puisse le contrôler. Je viens de gifler Vladimir.
Ses yeux se figent, puis se durcissent. Il me projette contre la table. Cette fois, j’encaisse mieux le choc et me relève aussitôt.
Je ne peux pas le tuer. Si je le fais, je condamne Adrian… ou je signe notre arrêt de mort à tous les deux. Mais je peux toujours le blesser.
Ma main glisse discrètement vers le couteau dissimulé dans ma botte.
— Sais-tu que c’est un agent infiltré ? lance-t-il en s’approchant dangereusement. Sais-tu qu’il travaille pour le FBI ? Te l’a-t-il avoué, ou se contente-t-il de faire de toi sa marionnette ?
J’aimerais lui demander comment il l’a appris, depuis quand, mais ça n’a plus d’importance.
— Oh… tu le sais, ricane-t-il en constatant mon silence.
La colère menace de m’engloutir. Si je ne me contrôle pas, je risque de faire quelque chose de stupide.
— Sais-tu que la mort de tes parents n’était pas un accident ? dit-il avec un rictus moqueur. Sais-tu que la clé USB en ta possession a causé leur mort ?
Son sourire s’élargit en voyant le sang quitter mon visage.
— Et maintenant, c’est toi qui l’as, et tu mourras pour la même raison. L’ironie du sort.
Mon cœur chute jusque dans mon estomac. Co… comment…
— Tu connaissais mes parents ? parviens-je à articuler.
— Je t’ai sauvé la vie, lâche Vladimir en ignorant ma question. Sans moi, tu serais morte depuis longtemps. Et voilà comment tu me remercies ? En t’alliant au FBI ? Cette mascarade a assez duré.
Il sort une arme que je n’avais même pas remarquée jusque-là et se dirige vers la porte.
— Où vas-tu ? demandé-je, la panique perçant dans ma voix.
— Éliminer la source du problème. Sans ce lieutenant, tu n’aurais jamais envisagé de me trahir.
Je me précipite et bloque la sortie. Je dois gagner du temps.
— Dégage.
— Adrian ne m’a pas retourné le cerveau, dis-je en essayant de garder une voix calme. Tu ne comprends donc pas que je n’ai besoin de personne pour vouloir ta fin ? Ma vie est un enfer à cause de toi.
Vladimir fronce les sourcils, me fixe comme si je perdais la tête.
— J’ai voulu te tuer dès l’instant où tu as mis ce couteau sous ma gorge devant ma sœur, avoué-je, les dents serrées. À la mort de Gisèla, j’ai compris que j’avais perdu assez de temps. Il fallait que je trouve un moyen, pas seulement pour te tuer… mais te renverser. Comme ça, personne ne viendrait venger ta mort.
Un muscle tressaute dans sa mâchoire.
— J’ai monté le réseau d’espionnage et le trafic d’armes pour gagner du pouvoir pendant que tu ne voyais rien, pendant que tu me faisais confiance. Tu crois que j’aime cette vie ? Ce semblant de pouvoir, comme tu le dis ? Qui pourrait aimer ça, à part les tordus de ton espèce ?
Il avance d’un pas menaçant. Je lève aussitôt les mains en signe d’apaisement.
— Sais-tu que ceux qui prennent quarante pour cent de ton chiffre d’affaires souhaitent ta mort ?
Ses narines frémissent légèrement. Une lueur traverse son regard. À mon tour de jouer.
— Oh… tu le sais. Ils m’ont approchée. Ils m’ont…
— Que crois-tu ? Que ce sont tes alliés ? coupe Vladimir. Qui crois-tu qui m’a révélé la véritable identité de ton amant ?
La surprise doit se lire sur mon visage.
— Je les ai appelés dès que j’ai reçu l’alerte d’intrusion dans mon bureau. Ils ont utilisé leurs hackers pour contourner votre système de sécurité et m’ont montré les images de Ricky et Katherine. Quand je n’ai pas compris ce que je regardais, ils m’ont expliqué ton implication… ainsi que celle du FBI. Le marché que tu as passé avec eux…
Ma respiration se coupe.
— Des preuves valant mon arrestation en échange d’une ardoise effacée pour toi et tes complices.
Je relâche lentement l’air bloqué dans mes poumons. J’avais raison. Il ne sait pas pour Katherine.
— Ce ne sont pas tes amis, ma belle, reprend t-il. Ils te feront la même chose qu’à moi.
Il semble réfléchir.
— Mais toi et moi, on peut s’allier. Nous pouvons les détruire. Ils sont puissants, mais pas invincibles. Allie-toi à moi. Deviens mon associée. Renégocions les termes. Ensemble…
— Jamais ! Jamais je ne serai ton alliée, Vladimir. Tu as menacé Sandra, tu es responsable de la mort de mes amies et tu as prostitué les autres. Nous n’avons jamais eu plus d’importance pour toi que du bétail. Jamais de ma vie je ne m’associerai à toi. Je préfère encore mourir.
Sa mâchoire se crispe.
— Comme tu voudras. Mais avant, tu assistera à celle de tes proches. À commencer par cet… Adrian.
— Non…
Je me jette sur lui, mais un coup de feu éclate.
Je me fige.
La porte s’ouvre brusquement. Vladimir profite de mon instant d’égarement pour disparaître dans le couloir.
Des gouttes de sang tachent la moquette. Je baisse les yeux, cherchant où la balle a touché.
Cet enfoiré m’a tiré dans le bras.
J’arrache ma ceinture et improvise un garrot avant que la douleur ne me paralyse.
J’ouvre le tiroir derrière mon bureau, récupère un semi-automatique, puis me lance à la poursuite de Vladimir.
J’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur, mais il est trop lent. Je finis par courir vers les escaliers et les gravis quatre à quatre en direction de l’armurerie. Adrian y passe ses journées. Il y était encore ce matin, quand je suis allée lui dire au revoir avant d’accompagner Katherine à l’échographie. J’atteins le dernier étage, m’arrête une seconde pour reprendre mon souffle, puis m’élance dans le couloir. Pourquoi est-ce si silencieux ? Vladimir l’a-t-il déjà trouvé ? Non… s’il était arrivé quelque chose, je l’aurais entendu, senti. Adrian ne peut pas mourir.
Je ne lui ai pas encore avoué mes sentiments. J’avais trop peur de les rendre réels. Je ne voulais pas tomber amoureuse. Pas dans cette vie-là. Pas avec tout ce chaos autour. Et pourtant… c’est arrivé. J’ai plusieurs fois été horrible avec lui. Je l’ai repoussé. Et maintenant…
Une détonation fend l’air.
Ma main lâche la poignée de la porte de l’armurerie. Ce n’est pas ici. Ils ne sont pas là. Le bruit vient d’en bas.
Je fais demi-tour et dévale les escaliers aussi vite que possible.
Je ralentis à l’approche du réfectoire. Mon corps anticipe déjà l’horreur qui m’attend. Chacun de mes pas est lourd comme du plomb. J’ai arrêté de respirer.
Le passé se répète encore.
J’entre dans la salle à manger, persuadée de trouver Adrian mort. Mais il est là, debout, vivant, indemne. Du moins, c’est ce que je déduis de ses vêtements propres, sans trace de sang. Son regard, son regard, lui est éteint. J’ouvre la bouche pour demander ce qu’il s’est passé, quand des gémissements me parviennent.
C’est alors que je remarque la présence de tout le monde. Ils sont rassemblés autour de quelque chose… ou plutôt de quelqu’un.
J’avance vers la petite foule, avec cette impression étrange de reculer en même temps. Je sais déjà ce que je vais voir, avant même de le voir.
— Non… soufflé-je en reculant.
Mon dos heurte un torse. Je tombe à genoux à côté de Katherine.
— Elle est arrivée de nulle part et s’est jetée devant moi, dit Adrian.
J’observe mon amie dans sa robe jaune poussin. Je la regarde de la tête aux pieds, puis encore une fois, incapable de m’arrêter. Son visage est livide. Sa tête est tournée vers Ricky, qui comprime de toutes ses forces la plaie de son ventre. Ses mains sont imbibées de sang.
— Par… pardonne-moi de ne pas te l’avoir dit plus tôt…
— Chut, répond Ricky en lui offrant un sourire tendre. Garde tes forces. Camilo est en chemin.
— N’en veux p…pas non plus à Cate… Je lui ai fait promettre…
— Tu m’expliqueras tout ça quand tu iras mieux.
Elle lève une main tremblante et la pose sur la joue de son compagnon.
— Regarde-moi, Ricky.
— Mon amour, ne fais pas ça… s’il te plaît…
La voix de Ricky se brise.
— Regarde-moi, insiste-t-elle.
Il hésite, puis finit par relever la tête. Elle lui sourit avec une infinie douceur.
— Je t’aime, dit-elle d’une voix claire. Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. Tu m’as offert tout ce dont j’ai toujours rêvé… une famille. J’ai été heureuse à tes côtés.
Katherine essuie les larmes qui dévalent le visage de Ricky.
— Pleure-moi aussi longtemps que tu voudras… mais, quand le moment viendra, laisse-moi partir.
Elle marque une courte pause.
— Et toi, Cate…
Elle se tourne vers moi et me tend la main. Je la saisis, tremblante. Ma gorge est si serrée que j’ai du mal à respirer.
— Je ne pensais pas ce que j’ai dit… Tu mérites le bonheur. Tu…
Une toux sèche la coupe net. Je relève sa tête pour l’aider à respirer.
— Tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir. Ne t’en veux pas. Ce qui vient de se passer n’est pas de ta faute.
Elle resserre faiblement ma main. Je me penche aussitôt.
— Fais-les tous payer, murmure-t-elle à mon oreille.
Sa tête retombe. Elle ferme les yeux un instant, cherchant son souffle à chaque effort.
— Kat… murmuré-je en constatant qu’elle ne bouge plus.
— Mon amour ? appelle Ricky en la secouant légèrement.
Ses paupières ne bougent plus. Ses yeux restent clos.
Adrian s’approche et vérifie son pouls. Ricky lâche la plaie et commence un massage cardiaque. Rien. Elle ne répond pas. Katherine ne répond pas.
— Ce n’était pas elle que je visais…
Je me tourne vers Vladimir, resté en retrait dans un coin de la pièce. J’avais presque oublié sa présence jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche.
— Cette sal…
Je saisis mon arme et, plus sans l’ombre d’une hésitation, tire. La balle se loge entre ses deux yeux. Sa phrase reste suspendue dans l’air tandis qu’il s’effondre, raide mort.
Je dépose mon arme, et reporte mon attention sur la scène devant moi. Les gestes de Ricky sont d’abord précis, automatiques. Puis l’urgence prend le dessus. Il appuie encore, encore, comme s’il pouvait forcer son cœur à repartir par sa seule volonté.
— Non… non, respire… allez…
Sa voix se brise entre deux compressions. Il ne s’arrête pas. Il en est incapable. Adrian vérifie de nouveau, recule d’un demi-pas, mais Ricky refuse d’accepter ce que tout le monde comprend déjà. Ses mains commencent à trembler. Le rythme se désorganise. La panique s’insinue dans chacun de ses gestes.
— Ne me laisse pas… allez mon amour…
Il secoue légèrement Katherine, puis reprend, plus vite encore. Ralentir revient à admettre l’irréversible.
Mais il n’y a plus de réponse.
Elle est partie. Et leur bébé avec elle.

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