1 - 7 h 02 

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Mon réveil sonne depuis déjà deux minutes et je ne peux m’empêcher de chantonner l’air de la mélodie qui résonne dans la pièce : Dancing Queen, d’ABBA, mon groupe préféré. 

— Alexa ? Stop le réveil. 

— D’accord.

Le dos en compote, je me lève. Je dois à tout prix changer ce matelas dont les ressorts viennent désormais titiller le tissu, mais le solde négatif de mon compte en banque ne me le permet pas. Fichu chômage. 

Dans un peu moins de deux heures et demie, j’ai mon second rendez-vous chez Pôle Emploi. D’après le mail reçu la semaine dernière, M. Duguy, mon conseiller, souhaite me rencontrer et faire un point sur ma situation. Il veut m’offrir, je cite, « les clés de la réussite ». Qu’est-ce qu’on ne ferait pas sans Pôle Emploi, n’est-ce pas ? 

Assis devant sa gamelle, Bouboule, mon persan d’à peine trois ans, attend sagement ses croquettes. Parfois, j’imagine ce qu’aurait été ma vie dans la peau d’un chat. Ne rien faire de mes journées, espérer que mon assiette se remplisse par la bonté du ciel et obtenir les câlins dont j’ai besoin, quand et où je le désire. 

— Alexa, fais couler un café. 

— D’accord.

J’ai craqué la semaine dernière, et ce, malgré un compte bancaire dans le rouge écarlate. Je n’ai pas pu résister à cette cafetière connectée et compatible avec Alexa. Elle était en promo. C’était le moment d’en profiter. 

Alexa est de loin le meilleur investissement de ces derniers mois. Elle se montre très pratique et possède deux avantages non négligeables : elle ne râle pas et n’est jamais fatiguée. Au contraire, celle qui passe son temps à lui râler après lorsqu’elle ne comprend pas ce que je lui demande, c’est moi.

J’ouvre le volet de la seule fenêtre de mon appartement, aère la pièce, attrape mon café, allume une cigarette, et m’installe autour d’une petite table à manger qui se dévoile dans le mur une fois le lit replié sur lui-même. Face à moi, l’ennemi du matin, celui que tout le monde redoute : le miroir. C’était un cadeau de ma mère, pour mes trente ans. Depuis, je suis condamnée à affronter cette vérité jour après jour : des cernes qui descendent jusqu’à mon double menton, des cheveux noirs qui ne cessent de blanchir à chaque nouvelle bougie, un visage grassouillet, des dents jaunies par le café et des rides frontales un peu trop apparentes. À seulement trente-trois ans, j’ai cette épouvantable ride du lion qui s’amuse à relier mes deux sourcils. Et le pire, c’est que je n’ai pas encore d’enfant. 

Comme chaque matin, j’allume une seconde cigarette pour digérer cette vision d’horreur, ouvre mon ordinateur et vérifie mes mails. Avec un peu de chance, j’y découvrirais que le pays est confiné et que Pôle Emploi est fermé. Mais non, tout le monde se porte très bien. Mon rendez-vous est maintenu. Chouette. 

Depuis que j’ai emménagé dans le 16e arrondissement de Paris, je suis toujours dérangée aux aurores par le téléviseur de mon voisin d’étage qui semble sourd et grand fan de la Star Academy. Il regarde chacune des saisons plusieurs fois par semaine, le volume au maximum. Je suis désormais incollable en Jenifer, Nolwenn Leroy et Gregory Lemarchal. 

L’horloge indique 7 h 35. L’heure de mon rendez-vous approche et je suis loin d’être prête. J’enfile un vieux bas de jogging recouvert de poils de chat, un t-shirt blanc (qui n’est plus très blanc), et je fonce aux toilettes sur le palier. Et oui, c’est l’inconvénient de vivre dans une chambre de bonne du 16e, mais j’ai tout de même décoré l’une des cabines à ma façon : des posters d’ABBA, une bougie parfumée, des fleurs séchées et des figurines Harry Potter. Ainsi, je m’y sens un peu comme chez moi. 

Je fonce sous la douche et profite des quelques minutes devant moi pour passer un rapide coup de rasoir sur mes jambes. Voilà des semaines que je ne m’en suis pas servie — conséquence du célibat. Une fois sèche et recouverte d’un peignoir, je vérifie une dernière fois l’itinéraire pour rejoindre les bureaux de Pôle Emploi, car à mon grand malheur, c’est en métro que je compte m’y rendre.

J’ai la chance d’habiter un charmant quartier près de la station Passy, au-dessus d’une très bonne boulangerie et d’un restaurant chinois un peu louche, mais succulent. Le hic, c’est que le Pôle Emploi le plus proche se situe dans le 17e. Et oui, c’est bien connu, dans le 16e, les Parisiens sont soit au travail, soit à la retraite. Les chômeurs, ça n’existe pas. Alors, pas de chômeurs, pas d’ANPE. C’est logique.

Le périple qui m’attend me décourage déjà. Emprunter la ligne 6 jusqu’à Montparnasse, puis m’agglutiner dans la formidable ligne 13 jusqu’à Porte de Clichy, ça ne me dit rien de bon. Je sens d’ores et déjà la douce odeur de la 13 se glisser à mes narines. 

J’enfile une petite robe printanière un peu trop courte, sans oublier la paire de collants pour couvrir mes jambes poilues. Oui, j’ai abandonné la séance rasage après deux coupures et puis, d’après Évelyne Délhiat, le froid de ce mois de septembre est sans précédent, alors, un collant, ça ne fera de mal à personne. 

J’attrape les clés, embrasse le chat et quitte la maison. 

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