5 - 10 h 53
Par chance, tout est rentré dans l’ordre et je sors de la bouche de métro plus tôt que prévu. Arrivée dans le hall de l’immeuble, la concierge, Mme Gonzales, nettoie le sol et me fusille du regard. Ses yeux se dirigent vers mes chaussures dégoulinantes. Bien qu’elle ne dépasse pas un mètre cinquante de hauteur, s’il y en a bien une à qui l’on ne se frotte pas, c’est elle.
— Désolée, Mme Gonzales. Il pleut !
Je l’entends râler dans sa moustache un court instant avant qu’elle ne se redresse et m’observe ouvrir ma boîte aux lettres.
— Pequeña cerda, murmure-t-elle, el elevador est en panne. Vous allez devoir monter à pied, lo siento.
Nouvelle priorité à ajouter à ma to do list : apprendre l’espagnol. Je récupère mon courrier, la salue le plus chaleureusement possible et prends la direction de la cage d’escalier. Six étages à monter. Courage Kristelle.
J’arrive au 6e, les jambes en compote. J’ai la sensation d’avoir réalisé le marathon de New York, quatre jours de suite. Je m’essuie les pieds sur mon paillasson ABBA, fièrement déniché sur un site chinois, et j’entre. Bouboule, sagement assis près du lit, attend son déjeuner avec impatience. Je me dépêche de le servir, car on ne fait rien de pire qu’un chat affamé.
— Alexa, mets ABBA sur Spotify.
— D’accord.
J’attrape une bière dans le frigo, car oui, il n’y a pas d’heure pour boire une bière, et j’allume une cigarette, celle qui me fait de l’œil depuis que je suis sortie du métro. Il est à peine 11 h et je réalise en être à ma huitième cigarette. Cela devient une évidence, mais moi, Kristelle Lalaide, vais devoir diminuer ma consommation. Le hic, c’est qu’il s’agit de la dernière chose que je dispose pour ne pas penser au chômage et à mon ex qui se la coule douce dans le Sud de la France aux côtés de ma sœur.
Je m’assois autour de la table à manger et, avec une cigarette au coin des lèvres, ainsi qu’une bière fraîche en main, j’observe l’appartement. Cet appart, bien qu’il soit trop petit (mais fonctionnel), je l’aime. Il est la preuve de mes capacités à rebondir dans les situations les plus dramatiques. C’est sur Le Bon Coin que je l’ai déniché, une semaine seulement après le départ de Mathias. J’adore le quartier et de plus, le loyer est — presque — dérisoire.
Je me souviendrai toujours de l’instant où Mathias est entré dans la chambre qui me servait de bureau, dans notre trois pièces du 9e arrondissement. Bouboule sur les genoux, je travaillais sur l’une des futures illustrations pour MyBookForYou. Il s’est approché, puis a dit :
— Kristelle ?
— Oui, mon amour ?
— Ne m’en veux pas, et pardonne-moi de te le dire comme ça, mais je pars.
J’ai ri, bêtement.
— Tu pars ? Où ça ? Chez ta mère ? Tu pourras lui demander le couteau à saucisson qu’elle m’a emprunté et jamais rendu ?
— Kristelle, je te quitte.
Je me suis retournée et ai croisé son regard. À cet instant, c’est comme si mon cœur venait de descendre jusqu’à mes pieds. Je n’ai pas pu prononcer le moindre mot.
— Et Fanny et moi…
— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a Fanny ?
Pas prête à entendre la suite, j’ai fermé les yeux et attendu.
— Ta sœur et moi, on emménage ensemble. Je suis navré, vraiment.
Ce jour-là, une bombe aurait pu s’abattre sur Paris que ça ne m’aurait fait ni chaud ni froid. Je lui ai bien entendu balancé mon ordinateur à la figure et c’est sous mes hurlements et mes larmes qu’il a quitté la maison, une minuscule valise à la main.
— Je viendrai chercher le reste une autre fois, a-t-il lâché.
J’ai dû me résoudre à déserter le magnifique appartement que l’on partageait, à cause d’un loyer beaucoup trop cher pour moi. J’ai réussi à vendre quelques meubles et à faire le point sur mes comptes, désormais catastrophiques. Contrairement à Mathias, j’étais et je suis une sacrée dépensière.
Pour continuer ma descente vers les Abysses, trois semaines plus tard, le directeur de MyBookForYou me convoquait dans son bureau et m’annonçait mon licenciement sous trente jours pour des raisons économiques dont personne n’avait connaissance. Et pour couronner le tout, j’étais toujours sans la moindre nouvelle de ma sœur qui venait de s’enfuir avec l’homme qui partageait ma vie depuis six ans.
Une clope. J’ai besoin d’une clope.
La première bouffée m’apaise aussitôt. Avant ma séparation, la seule fois où une cigarette était entrée dans ma bouche, c’était lors d’une boum en dernière année de collège. Un copain avait subtilisé avec agilité le paquet de ses parents afin que l’on fume avec lui derrière le gymnase. J’ai trouvé ça infect et jamais plus je n’y ai touché, jusqu’à cette fameuse journée. Après le départ de Mathias, pour survivre, j’avais le choix entre les antidépresseurs et les cigarettes, et bien que ces dernières ne soient pas remboursées par la Sécurité Sociale, elles passent toujours mieux avec un verre de vin qu’un comprimé de Prozac.
J’ouvre le lit, récupère la couette rangée dans le placard et m’engouffre à l’intérieur. J’attrape mon téléphone et découvre deux nouvelles notifications. C’est Patrick.
Patrick :
Je crois lire sur ton profil que tu es dans le 16e. Ça tombe bien, j’y suis pour le travail.
Ça te dit que l’on se retrouve pour boire un verre ?
GIF d’Amy Schummer qui boit dans un immense verre de vin.
Après tout, qu’ai-je de mieux à faire aujourd’hui ?
Kristelle :
Avec plaisir. 18 h au 14 rue Massenet ?
Le Massenet est un bar situé au coin de ma rue où le vin y est très cher, mais très bon. Je suis devenue au fil des semaines une habituée de l’établissement.

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