6 - 11 h 34
BAAAM.
— Merde !
Concentrée sur ma conversation avec Patrick, je n’ai pas vu Bouboule s’amuser avec le cendrier posé sur le rebord de la cuisine. La cendre vole à travers la pièce et de nombreux mégots recouvrent désormais le parquet. Foutu chat.
Je me suis lavé les mains une bonne dizaine de fois après avoir nettoyé ses bêtises, mais rien à faire, l’affreuse odeur de tabac froid ne décolle pas de mes doigts. Je retourne sous la couette et reprends ma conversation avec Patoche.
Patrick :
Marché conclu. Ce soir, 18 h, au Massenet. Je suis habillé d’un costume gris.
À ce soir.
Premier rencard en six ans, ça se fête. Ou sept, je ne sais plus. Ce dont je suis certaine, c’est que je panique. Avec le temps, on oublie ce qu’est un rencard et l’idée de me retrouver face à un parfait inconnu m’angoisse.
Depuis les entrailles de mon lit, j’allume la télévision. Je tente d’oublier la voix de Magalie Vaé qui provient de l’appartement voisin, et me concentre sur les Z’amours, mon émission favorite. Je l’apprécie davantage depuis que je ne travaille plus. Cette émission, elle est devenue l’un de mes repères de la journée. D’ailleurs, elle me fait penser à ce moment, l’année dernière, où j’ai proposé à Mathias d’y participer, en amoureux. Il m’a ri au nez, puis a dit :
— Nous ? Dans les Z’amours ? Mais enfin Kristelle, on n’a aucune chance !
Profondément vexée à l’époque, j’ai fini par comprendre avec le temps qu’il fricotait d’ores et déjà avec Fanny, ma petite sœur.
Après les Z’amours, vient le journal de 13 h avec Marie Lacarrau. Beaucoup regrette Jean-Pierre mais moi, je suis très heureuse de voir une femme reprendre les commandes d’un journal aussi intéressant. Pour continuer sur le girlpower que j’encourage, j’enchaîne avec France 2 et Ça commence aujourd’hui, l’émission présentée par Faustine. Certes, l’émission est souvent source de dépression chez ceux qui la regarde, MAIS, et c’est un grand mais, elle donne l’occasion aux téléspectateurs de prendre conscience que leur vie n’est pas si pourrie qu’ils ne l’imaginent. Rien que pour ça, je remercie Faustine.
Je suis certaine qu’un jour, moi aussi je serais assise face à elle pour lui raconter mon histoire. L’homme que j’aimais est parti au bras de ma petite sœur après six années de vie commune. Je lui expliquerai ô combien j’ai perdu le peu de confiance qu’il me restait et qu’au lendemain de notre séparation, j’ai tenté de mettre fin à mes jours à l’aide d’un oignon. Pour l’anecdote, j’y suis allergique. J’ai donc pensé qu’en avalant un oignon entier, si la suffocation ne suffisait pas, l’allergie se chargerait du reste. Mais non. Je suis toujours là, en chair et en os. D’une part, parce qu’il est impossible d’engloutir un oignon et puis parce que même mon allergie s’est décidée à me quitter. Je n’ai pas eu le moindre symptôme, outre une haleine repoussante pour le reste de la semaine. Moi-même, j’en ris encore.
Bien que je reconnaisse avoir perdu toute trace de confiance en moi, j’admets volontiers faire partie de la catégorie des gens « physiquement quelconques ». Je ne suis ni très belle ni très moche. J’achète des pantalons taille 42 (si je suis chanceuse), des pulls en M (L si je suis moins chanceuse), et je ne vais chez le coiffeur qu’en cas d’urgence absolue : après avoir raté ma couleur et ma coupe maison. Quant à mon visage, je tente de l’embellir chaque jour à l’aide de crèmes et de fonds de teint qui coûtent un bras, voire même un rein. Dans l’ensemble, la technique fonctionne, sauf le matin. Au réveil, dans le reflet du miroir, j’ai tendance à faire la connaissance de Gollum plutôt que Nathalie Portman, tandis que le soir, c’est davantage face à Portman que je me tiens, plutôt que Golum.
En ce qui concerne la mode, j’ai dû abandonner l’idée de posséder la penderie de Lady Gaga. Financièrement, ce n’est qu’un lointain rêve. Je me suis alors convaincue de devenir une gentille écolo, en ne possédant que quelques pièces. Trois ou quatre robes pour les beaux jours, quatre ou cinq pulls pour ceux où la grisaille s’empare de Paris, quelques t-shirts et un ou deux jeans que je recycle régulièrement. Quand j’en ai marre, je n’ai qu’à me rendre à la Recyclerie du 15e arrondissement (car il n’existe pas de Recyclerie dans le 16e), et à les remplacer par de nouveaux articles. Je fais tout de même une exception pour les chaussures que j’adore collectionner (avec leur boîte), et pour les sous-vêtements qui, je le précise, sont achetés neufs et emballés.
Ce soir, après moult réflexions, j’opte pour une robe bleu marine suffisamment décolletée pour lui donner l’envie d’y plonger sa tête si l’envie lui prend, de vieux collants couleur chair (car oui, je n’ai pas persisté à me débarrasser des poils), et une paire de bottines noires Gucci, offertes par Mathias le jour de nos quatre ans.

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