9 - 17 h 55
En avance, comme toujours.
J’ai soif, mais je préfère attendre celui qui partagera un morceau de sa soirée avec la mienne. Peter, le serveur sexy avec qui je me suis imaginée faire l’amour plus d’une fois, m’a reconnue et apporté des cacahuètes. J’ai pris soin de demander ma table préférée, située à l’angle de la terrasse couverte, là où la cigarette y est autorisée. Je trinquerai en l’honneur d’Hidalgo et à son envie de me priver d’un chauffage. Bon, OK. Peut-être qu’il me faudrait penser à être plus écologique. Je l’ajoute à ma to do list, après l’arrêt du tabac.
Autour de moi, des habitués du quartier s’amusent et trinquent les uns avec les autres. Au loin, je reconnais Martha, la concierge de l’immeuble voisin. Comme chaque soir, elle est installée au plus près du bar et s’occupe à draguer chaque femme qui passe devant elle.
Patrick est en retard, ça commence bien. Je m’impatiente et décide d’allumer une cigarette. J’observe l’entrée avec une attention particulière, afin de l’écraser dès son arrivée. La cigarette, ça n’a rien de sexy, surtout pour un sportif.
— Puis-je ?
La tête plongée sur le profil Instagram de Kim Kardashian (j’adore zoomer sur ses fesses), je ne prends pas la peine de la relever.
— Désolée, la chaise est prise.
— C’est que cet homme a beaucoup de chance.
C’est qu’il insiste.
— Désolée, ce siège est déjà pris, je répète plus sèchement, toujours concentrée sur le postérieur surdimensionné de Kim K.
Il tire tout de même la chaise et s’y installe. Je relève la tête, puis j’entends :
— C’est moi, Patrick.
Paniquée, voire gênée, je m’empresse de jeter mon portable dans les profondeurs de mon sac à main et de redresser la tête.
— Oh ! Patrick, pardonne-moi, j’avais l’esprit ailleurs. Comment vas-tu ?
Sans hésiter, Patrick se penche vers moi et m’embrasse les joues, ce à quoi je n’ai pas le choix de répondre. La forte odeur de tabac froid qui se dégage de ses vêtements m’en donnerait la nausée. J’ai un léger mouvement de recul et de dégout, mais par chance, il ne le remarque pas. Patrick ne ressemble pas à ses photos. C’est à peine s’il est plus grand que moi et je réalise que la jolie photo sur laquelle il fait du sport en pleine forêt, habillé d’un petit short rose, date d’il y a quelques années. Patrick est bien portant, désormais.
— Ah, mais c’est super, dit-il, tu fumes !
Il ôte son bonnet gris (assortie au costume), et dévoile une calvitie bien avancée. Il attrape un paquet de Gitanes dans la poche de son manteau et s’en allume une à son tour. Ses dents sont jaunes et recouvertes de tartre.
— Je pensais que tu ne fumais pas, dis-je, la voix pleine d’amertume.
— Pourquoi ça ?
— Tes photos. J’ai cru comprendre que tu aimais le sport, alors je me suis dit que…
Il se marre.
— Ça, c’était il y a quelques années, bien avant mon divorce ! Les temps changent !
Je ne peux cacher ma déception, mais il ne semble pas la percevoir. Mon profil Tinder est peut-être nul (d’après Eddie), mais il a le mérite de me ressembler. Celui de Patrick n’est pas un faux profil, il n’est qu’un simple profil du passé.
Moi, Nathalie Portman, voulait rencontrer Brad Pitt et me retrouve avec Gargamelle. Je n’ai qu’une envie, prendre mes jambes à mon cou et fuir. Courir jusque chez moi, me glisser sous la couette et m’endormir devant un nouvel épisode de Grey’s Anatomy, c’est tout ce que je désire, là tout de suite.
— Qu’est-ce que je vous sers aujourd’hui ? demande Peter.
— Deux bières, mon garçon, lâche Patrick.
— Une seule. Pour moi, un verre de Pouilly, merci Peter.
Patrick me lance un regard étonné, celui qui veut tout et rien dire. Quelques instants plus tard, Peter nous apporte la commande ainsi que l’addition qu’il dépose sur la table. J’espère qu’il aura au moins la galanterie de payer.
— Et sinon, dis-moi ce que tu fais sur Tinder ?
— Je cherche l’amour, le vrai. Mais je commence à perdre espoir, et toi ?
Il dépose sa main sur la mienne que je m’empresse de retirer.
— Je comprends, dit-il tout en allumant une troisième cigarette. Ce n’est pas facile d’être seul, surtout pour une femme.
Oh.
— Oui, les femmes sont incapables de vivre seules, c’est bien connu.
— Mais non, je ne disais pas ça comme… Ne te vexe.
— Excuse-moi, je dois aller au petit coin, dis-je sans le laisser terminer.
Tandis que j’attrape mon manteau et mon sac à main, je l’aperçois écraser sa cigarette et en rallumer une dans la seconde. D’ici deux minutes, je suis persuadée qu’il essayera de glisser sa langue dans ma bouche et je préfèrerais rouler une pelle à Omer Simpson plutôt qu’à Patrick.
— Pas ce soir Martha !
Elle n’a pu s’empêcher de me donner une fessée, comme à chaque fois.
— J’y peux rien, lâche-t-elle. Je suis obligée de réagir ainsi face à de si belles fesses !
Je me dirige vers Peter, occupé à préparer les commandes des autres clients.
— Peter ! Tu dois m’aider. Je dois absolument sortir sans que le lardon qui m’accompagne me voie. Tu m’autorises à prendre la porte de derrière ?
Peter sourit et ne peut contenir plus longtemps son fou rire.
— Si un jour je t’invite à boire un verre, j’espère que tu m’feras pas l’même coup !
Bêtement, je souris. Peter a vingt-deux ans, tout au plus. Je pourrais être sa mère et cela ferait de moi une cougar.
— File, dit-il. Tu me payeras la prochaine fois.
Je le remercie d’une bise et m’empresse de filer à travers la porte des cuisines. Au passage, je salue le chef et quitte le Massenet.
Enfin libre.

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