12 - 9 h 15

4 minutes de lecture

2 - 9 h 15

  Tout roule parfaitement ce lundi matin. La ligne 13 fonctionne sans encombre et j’arrive devant les bureaux de Pôle Emploi avec de l’avance. Ce matin, je sais que M. Duguy doit me faire des propositions d’emplois. Je stresse. J’espère qu’il sera capable de me faire des suggestions décentes et liées à mon CV. J’en doute, ceci dit.

Trois personnes font déjà la queue pour entrer et j’en aperçois quatre autres se diriger vers elle. Je reste à l’écart et allume une cigarette. Je repense au reportage étrange sur les médecins spécialistes de l’anus et du rectum d’hier soir. C’est un drôle de sujet pour un tel journal, mais pas inintéressant pour autant.

   La grille s’ouvre et les premières personnes s’engouffrent à l’intérieur. Je vérifie ma montre, il me reste encore quelques minutes. Lorsque j’entre, M. Duguy est à l’accueil, me reconnait et m’invite à le suivre dans son bureau. J’ai donc à peine le temps de souffler que je me trouve assise sur une chaise en plastique dans cette pièce vide et triste qui lui sert de bureau.

   — Bonjour, Mme Lalaide. Comment se sont déroulées vos recherches ?

    Je le regarde d’un air interrogateur.

    — Avez-vous cherché un emploi depuis notre dernier entretien ?

   — Je pensais qu’il fallait attendre notre rendez-vous d’aujourd’hui, dis-je bêtement.

   Il semble agacé de ma réponse et lève les yeux au ciel.

    — Enfin, Mme Lalaide, vous pensez que le travail va tomber tout seul ? Il faut y mettre un peu du vôtre.

    Je ne trouve pas les mots pour m’excuser, car après tout, il n’a pas tort. Je ne peux pas continuer de rester à la maison sans rien faire et encore moins faire l'autruche. C’est une perte de temps et d’argent.

    — On va regarder ensemble.

   Il dirige son regard vers l’écran de son ordinateur et tape quelque chose sur son clavier.

   — Alors, voilà. J’ai quelque chose pour vous.

    Il fait défiler la page de son écran d'ordinateur vers le bas avant de le diriger vers moi.

    — Je vois ici une notification de MyBookForYou.

   — C’est vrai ? Mon ancien employeur ? dis-je d’un ton surexcité.

   — Oui, reprend-il en se raclant la gorge. Ils cherchent du personnel pour le ménage et l’entretien du bâtiment. Intéressée ?

   Il est très sérieux. Son regard me semble l’être en tout cas. Comment peut-il croire que je retournerai chez mon ancien employeur pour y faire le ménage ?

   — Non. Absolument pas, dis-je de manière très agacée. M. Duguy, à quel moment pourrais-je retravailler pour un ancien employeur en tant que femme de ménage ?

   Il me jette un regard sombre et se replonge dans son écran d’ordinateur.

   — Bien, j’ai autre chose qui pourrait vous intéresser. L’entreprise BikeParis recherche des pécheurs de vélo. Intéressée ?

    — Des pécheurs de vélo ?

    — Oui. La description indique que vous serez chargée de longer la Seine en équipe afin d'y repêcher des potentiels vélos perdus.

    Je suis abasourdie. Mon conseiller Pôle Emploi me propose un poste dans une entreprise comme pêcheuse de vélo. Je suis ILLUSTRATRICE.

    — Vous le faites exprès ? je demande plus qu’agacée.

   Ils plongent ses yeux dans les miens et ne les quittent plus. Son air est grave et fatigué.

   — Mme Lalaide, reprend-il, je vais être tout à fait honnête avec vous. Vous étiez illustratrice dans une entreprise qui a fait faillite.

    Je veux l’interrompre pour lui demander de répéter, mais il ignore mon intention.

   — Il n’existe pas sur le marché d’offres d’illustratrice ou autres choses qui aient un rapport avec le dessin. Vous n’étiez pas en C.D.I. et vous ne disposez donc que très peu de cotisations chômage. Pour être plus clair, soit vous acceptez l’une de mes propositions aujourd’hui, soit vous perdez vos revenus d’ici quinze jours.

    Il ne parle plus et attend ma réponse. Je suis bouche bée. N’aimant pas les démarches administratives, je ne me suis pas intéressée à mes droits au chômage depuis mon licenciement, outre le strict minimum. Je n’ai pas le choix de lui dire oui, aujourd’hui.

    — J’ai une proposition de poste dans une entreprise pas très loin de chez vous, dans le 15e arrondissement. Préparatrice de commande pour fruits et légumes. C’est bien payé et c’est un C.D.D. de trois mois, ce qui vous permettra de disposer de vraies allocations par la suite.

    Je suis prostrée et je sens mes yeux s’humidifier. C’est difficile d’affronter la réalité.

   — Les horaires sont un peu décalés, mais vous devriez vous habituer. Je suis désolé, mais c’est le mieux que je puisse faire. Si j’aperçois une offre dans l’illustration, je vous contacterai. On est d’accord ?

   J’acquiesce sans même lui adresser le moindre mot et regard. Je suis dépitée et triste. Triste d’avoir travaillé si ardemment pendant plusieurs années d’études pour me retrouver dans un entrepôt de fruits et légumes.

   — Vous recevrez votre contrat à l’email que vous nous avez fourni. Je suis désolé de vous avoir fait affronter cette vérité, Mme Lalaide.

   Je sens mon portable vibrer pour m’indiquer l’arrivée d’un nouveau mail. Je quitte le bureau de M. Duguy dans un état pitoyable. Finalement, la ligne 13 sera peut-être agitée en cette fin de matinée.

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