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5 minutes de lecture

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    J’entre à l’intérieur d’un sublime appartement parisien au parquet récemment ciré et à l’odeur de rose. Des vases débordant de ces fleurs aux pétales colorés sont étalés un peu partout à travers le vestibule. Des rouges, des bleues, des violettes, des oranges, des jaunes. L’odeur qu’elles diffusent semble calmer mes réticences à l’égard de ce rendez-vous.

   — Suivez-moi, me dit-il.

   Olivier Durémont est grand, plutôt bel homme et très élégant. Ses cheveux longs à la Jon Snow lui tombent sur les épaules. Sa barbe est entretenue et brille de mille feux. Sa démarche est masculine et raide. Je comprends très vite ce que lui a trouvé Eddie. C’est un homme très attirant.

Nous nous dirigeons vers son bureau qui à lui seul semble faire le double de mon appartement. La décoration de la pièce est épurée. Quelques tableaux d’artistes inconnus sont accrochés aux murs, des photos de famille sont positionnées sur son bureau et une méridienne bleu canard est installée dans l’angle. D’autres roses recouvrent les meubles et remplissent les vases.

   — Mettez-vous à l’aise et installez-vous sur le fauteuil.

   Sa voix est grave et sexy, comme celle d’Alan Rickman.

Je m’installe comme lors de mes consultations chez le psy à l’âge de seize ans. Ma mère, qui me trouvait trop réservée, semblait s’être mise en tête que de raconter ma vie, mes problèmes et mes peurs à un spécialiste m’aiderait. Échec.

   — Bien, dit-il en venant s’installer sur une chaise derrière moi. Pourquoi êtes-vous là, Mme Lalaide ?

   — Appelez-moi Kristelle, s’il vous plait.

   Il se gratte la gorge et plonge son regard dans le mien.

   — Kristelle, pardonnez-moi. Si vous me disiez la raison de votre présence dans mon cabinet ?

   — Mon amie Eddie m’a donné vos coordonnées et je me suis laissée tenter.

   — Vous ne répondez pas à ma question.

Je viens pourtant de le faire.

   — Pensez-vous être ici pour recevoir de l’aide ?

   — C’est possible, oui. Dans un sens, vous pourriez peut-être m’aider à…

   Je sens ma gorge se nouer et mes mains redevenir moites. J’essaye de me concentrer sur l’odeur des roses qui me fait un bien fou. J’ai les yeux fixés sur une peinture accrochée face à moi. Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase, il reprend.

    — Bien, maintenant, nous pouvons commencer. Tenez.

   Il se lève, s’approche de moi et me tend une boîte cartonnée de couleur bordeaux.

   — Ouvrez-la.

   J’ôte le couvercle et y découvre plusieurs éléments emballés dans du papier de soie. Un carnet vierge, un stylo noir, deux tablettes de chocolat au lait et une étrange médaille sur laquelle est inscrit : 1.

   — Je vais vous expliquer, dit-il en retrouvant le confort de sa chaise. Le carnet ainsi que le stylo, c’est pour prendre note de vos actions pour les quinze prochains jours. Le chocolat, c’est parce que tout le monde aime le chocolat et qu’il est source de réconfort. Je veux que vous en preniez un morceau lorsque vous sentez une baisse de moral vous envahir. La médaille, c’est pour vous féliciter d’être arrivée jusqu’à moi. Maintenant, montrez-moi votre profil de l’application de rencontre que vous utilisez.

   Je dépose la boîte par terre et m’exécute. J’attrape mon téléphone, le déverrouille et ouvre la page de mon profil Tinder. Je le lui tends.

   — Merci.

   — Je sais qu’il existe des techniques pour…

   — Qu’aimez-vous ? me coupe-t-il. Chez vous ?

   Sa question me percute de plein fouet. La pièce est si silencieuse que je l’entends respirer. Il continue de regarder mon profil tandis que je réfléchis aux éléments que j’apprécie chez moi. Je rencontre une grande difficulté pour lui répondre.

    Je m’interroge.

   Qu’est-ce que j’affectionne, chez moi ?

   — Mes yeux. J’aime bien mes yeux.

   — Mais encore ?

   — Mes pieds. J’aime bien mes pieds. Ils sont petits et doux.

Très pratique, Kristelle.C’est vrai, tu as de grandes chances de rencontrer l’amour en draguant avec tes pieds.

   — Rien d’autre ?

   — Je ne vois rien d’autre, non.

   Ma gorge se noue un peu plus encore. Ce matin, je devais affronter mon conseiller Pôle Emploi qui me confiait que je ne retrouverai probablement jamais de travail dans l’illustration, et à présent je dois me confronter à moi-même. Il y a des sujets que l’on évite d’évoquer avec soi, le matin, dans le miroir de la salle de bain. Des sujets blessants. On les aperçoit, puis on les fait disparaître jusqu’au lendemain matin.

Une larme coule sur mon visage.

   — Très bien. Et que pensez-vous de votre profil ? Pensez-vous qu’il vous représente ?

   — Oui, dis-je. Il y a des photos de mon chat.

   — Trois photos sur cinq, en effet. C’est beaucoup, vous ne trouvez pas ?

   — Il est comme mon enfant. Je trouve ça logique, moi...

   Il ne répond pas et continue d’analyser mon profil. Sa respiration me paraît toujours aussi lente et j’entends ses doigts défiler sur l’écran de mon téléphone.

   — Bien, voilà ce que nous allons faire. Je vais vous revoir dans quinze jours. D’ici là, je veux que vous supprimiez vos photos actuelles pour les remplacer avec trois ou quatre jolies photos prises par votre amie, Eddie. C’est important. Ne faites pas de « duckface », et si votre chat doit y apparaître, choisissez une seule photo et non trois.

   Je suis déçue pour le duckface, car je trouve que ça m’affine le visage.

   — Ensuite, j’aimerais que vous utilisiez votre carnet pour y écrire vos sentiments après un rencard. Votre objectif d’ici notre prochain rendez-vous, c’est de rencontrer au minimum cinq hommes. Profitez-en pour vous analyser. Prenez de la hauteur.

   Ce n’est désormais pas qu’une impression, c’est avéré : il déraille. Cinq rencards en quinze jours. Il doit être sous Xanax, je n’y vois pas d’autres possibilités.

   — Vous êtes disponibles à tout moment ?

   — Oui, dis-je.

   — Bien, nous nous reverrons le 11 octobre à 11 h. Je vous raccompagne.

   Comme un parfait gentleman, il m’offre mon manteau qui repose sur une des patères au mur et m’invite à le suivre jusqu’au vestibule.

Il ouvre la porte et me serre la main.

   — N’oubliez pas Kristelle, un morceau de chocolat pour chaque baisse de moral. C’est d’accord ?

   J’acquiesce d’un signe de tête et me dirige vers l’ascenseur. Je ne sais pas trop quoi penser de ce rendez-vous, mais après tout, cette consultation est un cadeau d’Eddie. C’est elle qui a tant insisté pour que je rencontre ce conseiller en site de rencontre.

   Le froid surprenant de ce mois de septembre s’engouffre à travers mes vêtements dès l’ouverture de la porte du hall d’entrée.

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