15 - 11 h 28
5 - 11 h 28
Je suis crevée. J’ai réussi à me trouver un siège libre dans le métro et je me sens emporter par un léger sommeil. Toutes ces émotions m’ont bien secouée et je n’ai qu’une envie : retrouver ma couette et Bouboule qui doit sagement m’attendre.
Je résiste pour ne pas sombrer dans l’obscurité des rêves. J’observe les gens qui m’entourent comme on devrait tous être sensés faire en empruntant le métro. Une dame me semble perdue dans ses pensées. Le visage triste et fatigué, elle ne remarque pas mon regard insistant. Un vieux monsieur fait glisser ses doigts sur l’écran de son portable tout en s’assurant qu’aucun délinquant n’est prêt à surgir par surprise. Son regard se balade de droite à gauche et croise le mien par erreur. Il sourit, je souris.
J’arrive tout près de mon immeuble, Dancing Queen d’ABBA dans les oreilles. Quelque chose d’anormal attire mon regard : deux camions de pompier et trois voitures de police. C’est rare d’observer autant d’agitation dans le 16e et encore moins à une heure aussi matinale.
La porte de mon immeuble est déverrouillée et plusieurs voisines se trouvent dans l’entrée, en compagnie de Mme Gonzales dont le teint est blafard.
Elle pleure et se fait réconforter par les femmes impatientes de connaître les détails sordides qu’elle s’apprête à raconter.
Je m’approche et retire mon casque pour entendre ce qu’elle s’apprête à dire.
— C’est M. Sylvain, dit-elle. Está muerto !
Il est déjà difficile de comprendre ce qu’elle dit habituellement, alors déchiffrer ses paroles entre deux sanglots, c’est pire qu’une épreuve de Koh Lanta.
— Él no se movió...Je n’sais pas, lo siento.
— Bonjour, dis-je en entrant dans le hall. Que se passe-t-il ?
Autour de moi, les voisines que je n’ai jamais l’occasion de rencontrer ne semblent pas la comprendre davantage que moi. Elles me regardent toutes d’un air ébahi. Un policier sort de l’ascenseur et se dirige vers moi.
— Vous êtes Mme Lalaide ?
— Oui, je réponds. Que se passe-t-il ?
— Suivez-moi, je vous prie.
Je lance un regard de désespoir aux femmes à la peau tirée et retirée, mais aucune n’y répond. Je suis le policier à la silhouette bien portante jusqu’à la cour située derrière l’immeuble.
— J’ai déjà prévenu vos voisins d’étages, vous êtes la dernière. Votre voisin, Sylvain Tournedos, est décédé dans son appartement ce matin.
Mes yeux s’arrondissent et ne quittent plus ceux du policier.
— Pour l’instant il n’est pas possible de remonter chez vous, je suis désolé. Nous procédons à quelques vérifications avant de faire retirer le corps.
— Oh, je vois. Dans combien de temps pensez-vous que ce sera terminé ?
J’ai honte de la froideur de ma question. Ton voisin est mort, Kristelle.
— D’ici deux heures, maximum. Puis-je avoir votre numéro ? Je vous tiendrai informé.
Deux heures. J’ai faim, j’ai froid, je suis fatiguée et moralement à bout de nerfs. Je vais attendre, je n’ai plus d’autres choix.
— De quoi est-il mort ? Sans indiscrétion.
— Ça ressemble à une mort naturelle, mais il est difficile d’en être sûr. Bonne journée, Mme Lalaide.
Sans ajouter un mot, il disparaît dans l’ascenseur et remonte au 6e étage. Au moins, je n’entendrai plus ses replays de la Star Academy et ABBA pourra chanter librement. J’entre de nouveau dans le hall de l’immeuble, sans prêter la moindre attention aux regards des bourgeoises me suppliant de leur raconter mon entretien avec le policier. J’attrape mon téléphone et envoie un message à Eddie, en espérant qu’elle est disponible.
— Oui, bien sûr que tu peux venir ! Je te mets une bière au frais.
— Merci, à tout de suite !
Je m’empresse de commander à Uber, trop épuisée pour utiliser les transports en commun.

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