37 - 14 h 42 

4 minutes de lecture

Samedi 8 octobre

1 - 14 h 42

    Imaginez un Hobbit confortablement installé dans la Comté. Dans sa définition, un Hobbit ne quitte jamais sa maison confortable pour s'en aller à la recherche d’une aventure légendaire. Et bien aujourd’hui, je suis une Hobbit. L’aventure légendaire, c’est de me rendre jusqu’au bout de la rue et d’y croiser ma sœur, qui sera enracinée à l’une de mes terrasses favorites à siroter un mojito. Je n’en ai aucune envie.

Il n’est pas encore 15 h et j’en suis à ma quatrième bière et neuvième cigarette. À ce rythme, je ne vais pas tarder à faire un crédit à la consommation pour pouvoir m'en procurer. Il y a tant de fumée dans l’appartement, c’est comme si un nuage s’est invité à l’intérieur.

Je quitte enfin mon lit pour de bon pour m’observer quelques instants dans le miroir. J'ai le sentiment de ne pas m'être regardée depuis bien trop longtemps. Ma couleur de cheveux doit être refaite car les racines poussent, avec leur lot de cheveux blancs. Trente-trois ans…

Je passe sous l’eau chaude, applique sur mon visage un masque à base d’aloe vera et de gingembre, puis dépose un patch pour points noirs sur le nez. Il m'est impensable de retrouver ma soeur pour la première fois depuis des mois dans cet état.

   — Vous avez un rappel pour aujourd’hui. Rendez-vous chez le médecin à 15 h, me dit Alexa.

    — Merde ! je crie.

    Le rendez-vous m’a totalement échappé. Je ne peux pas revenir au travail sans un arrêt

maladie. Je risque la rupture de contrat et je perdrai mes futures indemnités. Tant pis, je n’y retournerai pas. Je le sais, je ne suis pas destinée à trier des tomates et bananes sur un tapis roulant.

Une fois les cheveux séchés et attachés, je me glisse dans un vieux jean, un pull vert au décolleté généreux — Fanny a toujours jalousé ma poitrine — et une paire d’escarpins que j’ai cette fois-ci, déjà utilisée par le passé. J’embrasse Bouboule et quitte l’appartement.

     À l’instant même, Fabio, mon jeune voisin, sort de chez lui. Il ne m’aperçoit pas. Je l’observe discrètement. Il se met à siffler la mélodie de Dancing Queen, d’ABBA.

    — Hum, je dis.

    Il se retourne et semble gêné.

    — Très belle chanson, je dis.

    — Bonjour, Kristelle, comment allez-vous ?

    On se dirige ensemble vers la cage d’escalier. Il empeste l’homme propre qui s’apprête à rencontrer quelqu’un pour la première fois. Je peux le lire dans son regard et le sentir dans son parfum.

    — Très bien. Vous sortez ?

    — Oui, dit-il. Je vais au Massenet, au bout de la rue.

    — Ah oui ? je réponds étonnée. C’est drôle, moi aussi.

    Il sourit et je sens mes joues rougir et se réchauffer. Cet homme dégage quelque chose de plaisant. Je n’en connais pas la raison, mais je suspecte ses cheveux grisonnants, coiffés, décoiffés, ainsi que ses yeux verts recouverts par de longs cils féminins d’y être pour quelque chose.

    — J’ai un rencard, pour la première fois depuis mon divorce. Et c’est très bien, vous allez me tenir compagnie jusqu’au bar. Et vous, qu’avez-vous de prévu ?

   On pénètre dans l’ascenseur qui est arrivé après seulement deux petites minutes de patience. C’est drôle de s’apercevoir de la vitesse à laquelle le temps s’écoule lorsque l’on est en charmante compagnie. J’ai plutôt pour ’habitude d'attendre une décennie.

     — Je dois y rencontrer ma sœur, je réponds d’un air indifférent.

    — C’est super !

    — Non, pas vraiment. Mon ex-fiancé m’a quitté il y a quelques mois pour partir s’installer avec elle. Vous y croyez ?

    Il s’en amuse.

    — Riez, riez.

    — Votre histoire n’est pas drôle, mais sachez qu’elle est loin d’être la plus cocasse. Vous rigoleriez après avoir entendu les absurdités que m’a fait subir mon ex-femme.

    — Vous n’aurez qu’à me raconter tout ça autour d’un café, un de ces quatre.

    Il baisse les yeux dans ma direction puis me sourit.

    — Avec plaisir, Kristelle.

    Les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

    — Après vous, dit-il.

    La concierge se trouve dans le hall d’entrée à nettoyer les boîtes aux lettres. Le temps qu’elle passe à cet endroit est étonnant. Je la soupçonnerai presque d’espionner les aller-retour de ses locataires.

Nous sortons de l’ascenseur et son sourire s’élargit dès l’apparition de Fabio.

    — Señor Fabio, buenas tardes.

    — Buenas tardes señora, il répond.

    Nous sortons et commençons à nous diriger vers le bar. Je dois avouer que l'idée d'arriver au Massenet en compagne d'un homme aussi charmant me réjouit.

    — Elle n’est pas aussi tendre avec moi, Mme Gonzales.

    — C’est une dure à cuir, celle-là ! Il faut savoir lui parler, tout simplement.

     Les quelques minutes de marche qui suivent se déroulent dans un silence apaisant. Nous nous échangeons quelques regards complices, mais à notre arrivée, il me salue amicalement avant de rejoindre la femme qui partagera son après-midi.

Au fond du bar, une grande blonde me fait des signes de la main. Fanny est là.

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