42 - 17 h 14
6 - 17 h 14
L’atmosphère me paraît bien plus légère depuis mon départ de chez Paradise Office. Ce qui semblait m’étouffer depuis l’annonce de Fanny a disparu. C’est apaisant. Saïd, le chauffeur, roule en direction de mon appartement chantonnant sur l’un des classiques d’Indochine diffusés à la radio.
— Tout se passe bien, madame ?
— Oui, merci, je réponds. Et vous ?
Il sourit et me lance un regard à travers le rétroviseur.
— Jamais un client ne m’avait demandé comment j’allais.
— C’est votre jour de chance, je lui dis. Comment allez-vous, Saïd ?
— Je me porte très bien, merci. C’est important, de bien se porter.
Son regard s’intensifie et ne cesse de vaciller entre la route et moi. Il a les yeux d’un homme qui meurt d’envie de poser une question, mais qui ne s’en sent pas capable.
— Allez-y, je dis. Posez-moi cette question que vous n’osez demander.
— Monsieur Dutint, vous l’appréciez ?
— Je ne sais pas, devrais-je ?
Il sourit.
— Je ne le trouve pas désagréable. Pourquoi ? C’est un mauvais patron ?
— Oh non, madame. Loin de là. C’est un excellent patron.
— Il est tout de même un peu étrange, vous ne trouvez pas ?
Alors que la conversation perdure entre Saïd et moi, je suis soudainement prise de chaleur et de picotement à travers tout le corps. Plus je respire, plus j’ai chaud. J’ouvre la fenêtre, mais rien n’y fait. La température continue de grimper.
— Madame ? Vous êtes toute rouge. Ça va ?
— Vous avez le chauffage, non ? Je meurs de chaud, je dis en agitant devant moi un bout de papier récupéré dans mon sac à main.
— Madame…
— Et non, je reprends, ce n’est pas la ménopause ! Je suis bien trop jeune pour ça.
— Jamais je n’aurais songé à une telle chose, madame. Peut-être devriez-vous prendre l’air.
— Vous avez raison. Arrêtez la voiture, je vais marcher jusqu’à chez moi. Merci, Saïd, bonne fin de journée.
Je le salue et quitte le véhicule au plus vite. L’air frais du mois d’octobre vient frapper mon visage à la vitesse d’un TGV. C’est extrêmement agréable et je me sens bien vite mieux. Hélas, ce n’est que de courte durée et le dernier kilomètre parcouru dans cette douceur d’automne semble amplifier cette crise de chaleur à laquelle je suis confrontée. J’ai terminé le trajet en t-shirt sous les regards inquiets des passants. J’aperçois enfin la porte de mon immeuble que j’ai hâte de franchir pour me rafraichir sous une douche froide et méritée.
Dès le passage de la porte, les picotements se dissipent aussitôt et la vague de chaleur disparait. Comme à son habitude, la concierge est encore occupée à faire le ménage. J’entre, attends de l’entendre me faire la leçon sur mes cendres de cigarette jetées par la fenêtre, mais elle n’en fait rien. Elle relève la tête, m’adresse un très large sourire et s’approche de moi.
— Señora Lalaide, ravie de vous revoir. Como estas ?
Je suis surprise. Que me veut ce démon ?
— Moui bienne.
Je lui réponds sèchement, ignore la suite de sa phrase et m’empresse de rejoindre l’ascenseur. En traversant le hall, quelque chose me frappe l’esprit : les miroirs sont recouverts de bâches blanches ce qui n’était pas le cas quelques heures plus tôt, et il en est de même pour ceux de l’ascenseur.
Je grimpe jusqu’au 6e. Personne en vue, pas même Fabio, que j’aurais apprécié retrouver afin de lui expliquer cette drôle de scène au Massenet. J’attrape mes clés quelque part dans le fond de mon sac puis les insère dans la serrure. Ma clé ne fonctionne pas. Je tente de nouveau. Toujours pas. J’insiste, tire la porte vers moi, puis m’y essaye encore une fois. Il n’y a rien à faire, la clé ne rentre plus. Peut-être est-elle cassée ? Bien qu’elle me semble en parfait état.
D’après mes souvenirs, Mme Gonzales conserve les doubles dans un coffre-fort pour les têtes en l’air, comme moi.
Je descends et la retrouve à astiquer les boîtes aux lettres.
— Mme Gonzales, je dis en m’approchant tout en restant à bonne distance. Ma clé ne fonctionne pas, elle ne rentre plus dans la serrure.
— Oh, señora Lalaide, los siento. J’ai oublié de vous prévenir que j’ai trouvé l’un de vos porte-clés. Vous l’aviez oublié sur votre boîte.
Elle me tend un trousseau qui ne semble pas m’appartenir. Je le récupère, l’observe attentivement puis redirige mon regard sur elle.
— Sur quelle boîte l’avez-vous trouvé ?
— Celle-ci.
Elle désigne du doigt celle de l’appartement 112, situé au 3e étage.
— Mais ce n’est pas chez moi. J’habite au 6e !
— Bien sûr que si, c’est chez vous, señora.
Elle fronce les sourcils, replace une mèche derrière son oreille puis se remet à son nettoyage.
Je grimpe au troisième et m’approche de la porte 112. Il est drôle de comparer le palier du 6e et ceux des étages inférieurs. En haut, un vieux parquet branlant qui grince à la moindre occasion ; en bas, une magnifique moquette rouge, probablement remplacée une fois par an et aspirée quatre fois par semaine. Voilà, pourquoi je ne mets jamais les pieds ailleurs qu’au 6e : le manque de charme. Au moins, chez moi, les habitants y sont authentiques et intéressants.
À droite de la sonnette, j’aperçois mon nom écrit en grosses lettres majuscules. J’en deviendrais folle. Lou Dutint en est-il pour quelque chose ? J’en doute ! Je ne peux concevoir qu’autant de changements puissent se produire en si peu de temps.
J’insère cette clé étrange dans la serrure et effectue une rotation vers la droite. Un clic retentit et la porte se déverrouille. Je pénètre dans l’appartement. Bouboule, est couché sur un immense tapis dans l’entrée à attendre ses croquettes du soir.

Annotations