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— Souffle, Kristelle. Souffle.
Me voilà de nouveau en pleine crise de panique à souffler dans un sac en plastique et pour cause : je viens de contempler ma nouvelle silhouette dans un miroir posé près du sablier scintillant. Méconnaissable, c’est le mot que j’utiliserais. Bien plus belle, ceci dit. Mes poignées d’amour ont disparu et il en est de même pour la cellulite qui recouvrait une majorité de mon corps. Mes seins sont devenus plus fermes, mes fesses ont une jolie forme ronde et mes jambes me paraissent plus longues que celles de Naomi Campbell. Mon visage a changé, lui aussi. Mon nez bossu qui me complexe depuis tant d’années a laissé place à une parfaite ligne droite, mon double menton s’est envolé et mes cheveux noirs que je refusais de teindre depuis mon enfance sont désormais d’un élégant blond vénitien.
— Voilà que tu ressembles à Jessica Chastain, maintenant. Canon ! je dis face au miroir.
Je ne cesse de m’observer et de me toucher le visage, les seins et les fesses. Tout est vrai. TOUT.
— Merci Lou ! je dis.
ABBA chante toujours à tue-tête dans un coin de la pièce tandis qu’installée dans le confortable canapé du salon à contrôler ma respiration, j’attrape une nouvelle cigarette et mon téléphone. Je n’ai pas de temps à perdre si je veux trouver l’amour en si peu de temps : je dois mettre à jour mon profil sur Tinder. Je réalise quelques photos, comme conseillées sur un site dont l’article s’intitule : soyez parfaite sur vos photos et rencontrez l’homme de votre vie.
— C’est exactement ce dont j’ai besoin, je dis.
L’article liste cinq points importants. Dans un premier temps, il est conseillé de posséder une à trois photos de soi-même, seul. Je pars donc à la recherche de spot sympa à travers mon nouvel appartement. Un cliché devant le miroir, la bouche en cul de poule. Un cliché allongé sur le lit, la bouche en cul de poule. Je complète la séance d’une photo où j’ai l’air naturelle en train de cuisiner quelque chose qui me semble immangeable et qui m’a été presque impossible à photographier. Pour le cul de poule, je n’y peux rien, c’est un réflexe automatique de mon visage face à un objectif.
Le deuxième conseil apporté dans l’article est très simple : se prendre en photo avec des animaux. Parfait. J’attrape Bouboule, qui ne me paraît pas très positif à l’idée de cette séance photographique. Après quelques essais foireux, je parviens à en faire une plutôt rigolote avec le chat qui me lance un regard qui dit : je vais te tuer. Tous les chats adorent afficher ce regard.
Le troisième conseil est un peu plus difficile et devra attendre quelques jours : une photo de soi-même et d’une amie moins jolie. Hélas, mes amies sont toutes très jolies, j’irai donc demander à Mme Gonzales de faire un selfie avec moi et le tour sera joué.
Fatiguée, je ne lis pas le quatrième et cinquième conseil. Je me mets devant le miroir, dévoile la magnifique poitrine offerte par Lou, et c’est dans la boîte. Après tout, je n’ai pas meilleure recette qu’une belle paire de seins. Il ne me reste plus que la description à écrire. Un second article précise qu’elle se doit d’être courte, efficace et drôle. Une citation étant la bienvenue. J’écris tout naturellement et sur un coup de tête :
« J’aime les chats et le chocolat. Par ailleurs, messieurs, je suis à la recherche de mon morceau de chocolat. Du parfait, morceau de chocolat. »
Court, drôle et efficace. Je suis prête pour découvrir ces nouveaux profils qui s’offrent à moi, mais mon téléphone sonne. L’appel provient de ma mère. C’est étonnant, car à une heure pareille, elle devrait être en train de siroter un mojito en compagnie de Jedusor, son amant du moment. Je réponds.
— Kristelle…
Sa voix est tremblante. Elle pleure.
— Qu’est-ce qu’il y a, Maman ?
— C’est Mathias…
— Eh bien quoi ? Qu’est-ce qu’il a, Mathias ?
— Il a eu un accident et il ne s’en est pas sorti. Je suis désolé, ma chérie.
Merde.
Je n’ai pas de mot. J’ai oublié. C’est l’une des demandes de dernière minute faites auprès de Lou Dutint. Je ne sais quoi dire. Dois-je m’excuser ? Après tout, c’est moi la responsable, mais les mots ne viennent toujours pas. Je la remercie brièvement puis raccroche. Soudain, l’appartement est plongé dans un calme hypnotique. La musique s’est arrêtée, Bouboule a disparu dans une pièce adjacente et la nuit est tombée.
Je fonce sur mon sac à main et y attrape une énième Vogue que je m’empresse d’allumer. La fumée englobe très vite la pièce. Je fais les cent pas dans le grand salon, incapable de réfléchir et de réaliser. Je devrais appeler Fanny, pour lui présenter mes condoléances, mais impossible de le faire. Que pourrais-je lui dire ?
— Fanny, je suis désolée, c’est de ma faute.
Non, ce serait trop bête. J’essaye d’oublier du mieux que je le peux ce qui vient de se produire. Je me dirige vers la salle de bain, me glisse sous l’eau chaude puis enfile l’une des magnifiques robes qui habitent mon dressing et quitte l’appartement. Je prends la direction du Massenet.

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