45 - 20 h 09 

4 minutes de lecture

9 - 20 h 09

  La terrasse est pleine. C’est l’happy hour pour encore une heure. Comme à mon habitude, je salue Peter qui me regarde étrangement. Je m’installe à la seule table de libre dans un coin de la terrasse et allume aussitôt une cigarette. Peter, à qui je ne cesse de faire signe de la main pour passer commande, finit par s’approcher.

 — Madame ? Vous avez choisi ?

  — Madame ? je demande. Tu es d’humeur à rigoler ce soir, Peter !

 — Euh…

  Il hésite et m’analyse avec un peu plus d’attention.

  — Je vous connais ?

  — Mais enfin, oui ! Kristelle !

 — D’solé, mais je vois tellement de monde ! Qu’est-ce qui vous fait envie ?

 — Un double whisky sans glace. Merci.

 Il me sourit et disparaît derrière le bar puis réapparait quelques instants plus tard avec ma commande. Pour l’heure, je ne réalise pas au combien ma transformation est conséquente. La réaction de Peter, dont je suis la cliente la plus fidèle et probablement la plus poivrote, me fait l’effet d’un coup de poing. Je prends conscience, petit à petit, de ne plus être la Kristelle au corps flasque, au visage peu flatteur et à la vie aussi triste que la carrière de Magalie Vaé. Je suis désormais une version améliorée de moi-même et je dois m'en satisfaire.

  J’avale quelques gorgées de whisky et écoute par curiosité les conversations qui défilent tout autour de moi. Le Massenet a toujours eu sa place dans mon cœur pour une raison : toutes les générations s’y retrouvent. On y rencontre des vieux, des jeunes et d’autres qui ne sont ni jeunes ni vieux, comme moi. À seulement trente-trois ans, je ne parviens déjà plus à trouver ma place parmi les autres. Je ne suis pas assez âgée pour être une adulte à part entière, mais trop vieille pour faire partie des « jeunes ».

 Dans mes pensées depuis quelques instants, je reviens à la réalité lorsque Peter débarrasse ma table. Je m’empresse de lui recommander un verre, ainsi qu’une planche de charcuteries et de fromages. Après tout, dans cette vie 2.0, j’ai de l’argent. Autant l’utiliser.

J’analyse la terrasse du bar et aperçois la table sur laquelle j’étais installée lors de ma dernière visite. Fanny s’y trouvait avec moi et venait de m’informer de son union avec Mathias et de la naissance de sa future progéniture.

Merde.

Je n’y avais pas pensé. Cet enfant grandira sans père par la faute du caprice d’une jeunielle* qui n’a pas été capable de digérer une information. J’ai honte. J’allume une cigarette et avale d’un coup sec le fond de mon deuxième verre de whisky.

  Mon regard se perd sur cette table et les pensées de cet enfant orphelin ne cessent de me tourmenter. Un homme, assis derrière la table, semble croire que je l’observe. Il me sourit et s’approche de moi.

   — La place est libre ?

  — Ou… non.

  Le naturel a failli reprendre le dessus le temps d’une seconde, mais la Kristelle 2.0 a su reprendre le contrôle.

 — Non, allez-y, mais seulement si vous m’offrez mon prochain verre.

 — Et qu’est-ce qui vous ferait plaisir, mademoiselle ?

 Je souris. C’est un homme à l’accent espagnol, mais pas le même que celui de Mme Gonzales. Celui-ci est sexy et me fait vibrer de l’intérieur.

 — Un mojito.

  — Garçon ? dit-il en interceptant Peter. Un mojito pour la mademoiselle et un coca, pour moi.

  Je n’ai jamais entendu quelqu’un prononcer le mot mojito avec tant de volonté.

  — Un coca ? je demande surprise.

 — Je ne bois pas, il répond. Principe personnel. Moi, c’est Gustavo, et toi ? Tu es ?

 — Kristelle, enchantée.

 Gustavo est séduisant, grand et plutôt musclé. Ses cheveux lui retombent légèrement sur le visage et accentuent son côté latin ténébreux. Il a cette attitude rassurante et confiante que j’apprécie. Gustavo ne se serait probablement jamais invité à la table de l’ancienne Kristelle. J’en profite.

 — Et que fait une jeune femme aussi jolie, seule, dans un si joli bar ?

  — Disons que la soirée a été forte en émotions. J’avais besoin d’un remontant.

  Il pose sa main sur la mienne. Un frisson me traverse.

 — Un remontant ? Quel genre de remontant ?

 — Je suis en train de le boire, je réponds en retirant ma main. Et toi ? Tu es seul aussi, à ce que j’ai pu comprendre.

  Il sourit.

 — Disons que la soirée a été forte en émotions et j’avais besoin d’un remontant.

  — Tu as de l'humour, je réponds. J'aime ça.

  — Tu n'as encore rien vu.

  Gustavo semble être un homme sûr de lui et de l'effet qu'il provoque chez moi. Pas difficile lorsque la nature se montre aussi généreuse.

 — Tu veux venir…

  Un hoquet me coupe. J’ai trop bu.

 — C’est que ça se boit vite, je reprends, faisant référence au mojito. Tu veux venir prendre un dernier verre à la maison ?

  C’est dit. Je l’ai dit.

 — Mais avec plaisir, Kristelle. Je reviens, je vais payer la note.

*Une expression inventée par mes soins, mélangeant les mots « jeune » et « vieille ».

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