52 - 13 h 21
5 - 13 h 21
L’Uber stationne en double file devant le Massenet et je descends. N’étant pas la plus habile en talon, ma cheville manque de se retourner sur elle-même. Je me rattrape de justesse d’une chute certaine. Par chance, il pleut et personne n’est assis aux tables de la terrasse. Mon téléphone émet une sonnerie.
Eddie :
Je suis arrivée, chérie ! Je suis à la limite de la terrasse.
Je t’attends !
Je n’ai aucune idée de la façon dont elle va réagir. Faudrait-il que dans un premier temps, elle ne me prenne pas pour une cinglée. Je jette un rapide coup d’œil afin de m’assurer que ni Peter ni Gustavo ne sont présents. Peter doit être en congé. Je m’avance et repère très vite Eddie, qui par sa beauté naturelle, serait reconnaissable dans une fosse du Stade de France en plein concert de Mylène Farmer. Elle sirote son cocktail sans alcool pour célébrer le Dry October. Je m’approche, tire la chaise et m’installe. Elle lève les yeux, m’observe et sourit.
— Pardon, la place est prise, elle dit.
— C’est moi.
— Je ne comprends pas, excusez-moi.
Fidèle à ce pour quoi je l’aime, respectueuse et calme.
— C’est moi, Kristelle.
— Bon, si c’est une blague ou une caméra cachée, ce n’est pas drôle. Au revoir.
Elle rassemble ses affaires et se lève subitement. Je dois trouver un moyen de la convaincre.
— Tu as couché avec Kevin Paillasson pendant le bal de fin d’année en première, dans les vestiaires du gymnase.
Elle s’arrête brusquement et se rassoit aussitôt.
— Et je ne parle pas de M Henry, en terminal. Ce n’est pas lui qui a la plus grosse paire de…
— Ça suffit, elle m’interrompt sèchement. Je ne comprends pas ! Kristelle, c’est bien toi ?
— C’est compliqué, mais oui, c’est moi. Je pourrais te raconter ce qui m'est arrivé, mais...
— Raconte, maintenant.
Sa voix est sèche et son regard furieux.
— Si tu insistes. Bien que ça puisse paraître bizarre, ton cher Olivier Durémont m'a envoyé voir l'un de ses confrères, Lou Dutint. Le mec, pas mal du tout, m'a proposé de signer un contrat. J’ai pu demander tout ce que je voulais et maintenant, j’ai huit jours pour trouver l’amour si je veux tout garder. C’est chouette, non ?
Ses yeux ne clignent plus, sa bouche est crispée et ses longs ongles manucurés s’enfoncent dans le bois de la table.
— C’est impossible…
— Et si, c’est possible. Je ne sais pas te dire comment, mais c’est possible.
— Et qu'est-ce que tu as demandé ?
— Une plus jolie silhouette, un bel appartement, de l'argent...
— Attends... elle me coupe. Ne me dis pas que pour Mathias…
Eddie, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est d’une intelligence remarquable. Elle est capable de finir un rubik’s cube en deux ou trois minutes et n’a besoin que moitié moins de temps pour comprendre ce que j’ai fait.
— Pas tout à fait… Disons que sous l'énervement, après que Fanny m'a proposé d'être son témoin et de m'avoir annoncé qu'elle était enceinte...
— Quoi ? Fanny est enceinte ? hurle presque Eddie dont la voix est montée dans les décibels.
— Oui, enfin, ce n'est pas le sujet. Sous l'énervement, je continue d'une voix hésitante, il se peut que j’ai ajouté une ligne supplémentaire sur mon contrat et qu'elle concernait Mathias.
Malgré son bronzage encore intact, je peux entrevoir ses joues rougir de fureur. Il y a une chose à savoir sur Eddie : ne jamais l'énerver. On ne blague pas avec une Espagnole.
— Mais je te rassure tout de suite, tout ça, c’est temporaire ! Je ne trouverai jamais l’amour d’ici huit jours ! C'est impossible, tu me connais ! Dimanche soir, Mathias sera de nouveau en vie à me faire chier comme il en avait l'habitude. Enfin... Je pense.
— Tu penses ?
Sa voix change de ton et devient plus agressive qu'elle ne l'est déjà.
— Et une liste ? Un mec que tu ne connais ni d’Eve ni d’Adam te propose d’écrire tes soi-disant demandes sur un bout de papier et toi, tu signes ! Et en plus, tu tues ton ex !
— Tu exagères un peu, Eddie. Je n’ai pas tué Mathias et c’est drôle que tu parles d’Eve !
Je suis sauvée par le serveur qui s’approche de notre table.
— Un double whisky, sans glace, je demande.
Eddie, pourtant engagée dans son Dry October*, commande un double rhum arrangé.
— C’est toi qui m’as encouragée à aller de l’avant et d'innover. Je t’ai prise au mot !
— Tuer ton ex n’était pas dans la…
— Bref, je coupe sèchement. J’ai trente-trois ans Eddie. Je ne suis pas là pour être traitée comme une petite fille.
Elle ferme les yeux, tire ses sublimes cheveux bouclés en arrière et soupire un long moment. Depuis peu, Eddie s’est lancée dans des cours de yoga pour maitriser son stress et ses excès de colère qui s’accentuent depuis quelques années. Elle ouvre de nouveau les yeux et me sourit.
— Bien, elle reprend. Esperons que tu ne trouves pas l'amour d'ici huit jours, sinon ta soeur sera définitivement veuve à vingt-six ans et un enfant grandira sans son père. Sinon, hier soir, le sexe ? C’était comment ?
Ravie d’aborder un sujet plus agréable, je réponds volontiers.
— Super ! Ça m’a fait drôle de le faire avec quelqu’un d’autre que Math... Enfin, c’était chouette. Très contente ! Je commençais à avoir le clitoris en feu.
— Je suis heureuse pour toi, dans ce cas. Je dois y aller. Isham m'attend pour les courses avant de reprendre le boulot.
— Mais on n'a pas encore mangé !
— Je n'ai plus faim, je suis désolée. Adìos mi belleza !
Sans m'enlacer comme à son habitude, elle s'extirpe le plus vite possible de sa chaise, jette un billet de dix euros sur la table pour son verre qu'elle n'a pas terminé et quitte le bar. Pour la première fois en plus de quinze ans, Eddie semble furieuse après moi.
*Dry october : mois sans alcool

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